A l'IMA, 114 artistes dévoilent leurs visions du monde arabe

L'Institut du Monde Arabe à Paris, présente jusqu'au 6 janvier 2019 l'exposition : "Un oeil ouvert sur le monde arabe". Cet accrochage collectif comptera en tout 240 artistes, de tous horizons. Il se veut un manifeste en faveur du dialogue multiculturel. Chaque artiste, arabe ou non arabe, présente au public, à travers une seule oeuvre, sa vision du Proche Orient. Visite

Comme le temps passe vite, l’Institut du Monde Arabe a déjà trente ans d’existence. Vu ce qui se passe actuellement au Proche Orient, je suis curieux de découvrir la vision de nombreux artistes, habitants ou originaires de cette région, mais aussi des créateurs non arabes, intéressés par le sujet. En réalité, cette présentation est née dans la tête de deux publicitaires : Fred Raillard et Farid Mokart, fondateur de l’agence de communication FF. Elle a créé et produit des campagnes pour plus de 250 marques (Alibaba, Audemars Piguet, Saint Laurent etc.) Quand les deux hommes de communication, toujours soucieux de monter un coup, ont appris que pour ses trente ans, l’Institut du Monde Arabe allait restaurer ses 240 célèbres moucharabiehs mobiles, en panne depuis longtemps, ils ont demandé à 240 artistes d'illustrer leur conception du monde arabe actuel. Les créateurs ont libre choix du support mais doivent se conformer à un format contraint de quarante centimètres sur quarante, afin de rappeler le carré central des moucharabiehs de la façade. J’arrive et lève les yeux pour admirer la belle brillance des fenêtres rénovées.

Façade de l'Institut du Monde Arabe après la rénovation des 240 moucharabiehs, 2018. Photo Thierry Hay

Première étape

L’exposition a lieu au deuxième sous-sol et se déroulera en trois étapes. Aujourd’hui, je viens pour le vernissage presse du premier dévoilement, soit 114 petites oeuvres. La deuxième révélation aura lieu le 18 septembre et le public pourra voir l’œuvre complète le 6 novembre. Première surprise : l’entrée de l’exposition correspond à une simple porte, plutôt banale.

Porte de l'exposition "Un oeil sur le monde arabe", 2018, Institut du Monde Arabe. Photo Thierry Hay

Mondanité et cadavre exquis

Après trente minutes d’attente, la porte s’ouvre enfin. Pour cette première étape, le président de l’Institut du Monde Arabe, Jack Lang, est venu. Les photographes semblent ravis. J’entre dans la salle et je comprends que le principe retenu est celui du cadavre exquis, cher aux surréalistes, dès 1925. Mais, pour plus d’harmonie générale, chaque artiste a été informé sur la couleur des bords de l’œuvre qui jouxte la sienne. L’ensemble a tout de même l’air d’un grand puzzle. L’éclectisme me saute tout de suite aux yeux. Il y a des peintures, des photographies, des images numériques, des dessins, et tout cela est joyeusement mélangé.

Vue générale de l'exposition "Un oeil ouvert sur le monde arabe", Institu du Monde arabe, 2018. Photo Thierry Hay

Frontières

Abdul-Rahman Katanani a 35 ans, il vit entre Beyrouth et Paris. Pour cette présentation, il a travaillé sur la notion de frontière, un sujet très délicat au Proche Orient. Mais il a voulu parler des frontières psychiques, autant que géographiques. Pour ce faire, il utilise dans son œuvre du fil barbelé et de la tôle ondulée, des matériaux de récupération. Il m’explique qu’il veut traiter du problème des réfugiés au sens le plus général qui soit et s’exprimer contre toute frontière.

Abdul-Raman Katanani : fils de fers barbelés et tôle ondulée sur toile. 40 cm 40. Abdul-Raman Katanani

Le secret du goudron

Hani Zurob, qui vit maintenant à Montreuil, travaille souvent avec du goudron. Je remarque qu’il l'utilise pour le fond de cette petite toile, sur laquelle il a écrit en arabe le mot goudron. Il me précise que goudron en arabe se dit "zeft". Mais ce mot s’utilise aussi pour dire : merde. Traduction : la situation des pays arabes aujourd’hui, c’est de la merde. L'artiste tient à me préciser qu’il est optimiste car il faudra bien un jour sortir de la conjoncture actuelle. Il faut dire qu'Hani Zurob a de quoi être marqué : pendant longtemps ce peintre gazaoui a été confiné dans un territoire, avant de trouver refuge en France, rien d'étonnant que sa vision soit un peu sombre.

Hani Zurob : Zeft Ala Qemash. Goudron et peinture. 40 cm x 40. Hani Zurob

Traces poétiques

La tunisienne Delel Tangour présente une jolie photo argentique intitulée : « Fossiles ». Je regarde ce tirage bleuté, la couleur du pétrole, source de beaucoup de convoitises et de problèmes dans cette région du monde. Il est plein de poésie et de nostalgie. L’artiste me précise qu’elle a voulu insister sur la notion de ruines, de traces, très présente au Proche Orient. Je trouve qu’il y a une grande nostalgie dans ce tirage photo non modifié. Comme dans chacun de ses travaux, Delel Tangour accorde une grande importance à la lumière.

Delel Tangour : Fossiles, tirage photo non modifié. 40 cm x 40. Delel Tangour

Fenêtre ouverte

Samta Benyahia, née en 1950 en Algérie, s’est inspirée des moucharabiehs, omniprésents dans l'architecture arabe. C'est aussi une manière de parler des femmes et des archaïsmes qui les ont frappées et les touchent encore. Elle expose un plexiglas bleu, insistant sur la notion de transparence. Le motif principal est une étoile bleue, omniprésente dans son oeuvre. Elle m’affirme qu’à travers ce travail, elle veut ouvrir une fenêtre sur monde. Samta Benyahia a participé à de nombreuses expositions et a été enseignante à l'Ecole des Beaux-Arts d'Alger.

Samta Benyahia : Le polygone étoilé, 2018. 40 cm x 40. Samta Benyahia

Les horloges

Kamal Yahiaoui vit à Paris. Né en 1966 en Algérie, il arrive en France dans les années 90. Pour cette exposition, dès la demande de l’agence FF, il a eu l’idée d’une vanité, autrement dit : une tête de mort, symbole de la fragilité de la vie. Elle doit nous inciter à l’humilité. Je remarque que les yeux sont en fait deux petites horloges, une façon de dire que le Proche Orient est pris dans une sorte de compte à rebours. L’œuvre a pour nom : « temps à temps », une manière d’affirmer que les populations passent d’un temps à un autre temps, mais que la mort n’est jamais loin. L’artiste se prononce pour le dialogue des cultures, « Il faudra bien sortir de là », me dit-il en conclusion.

Kamel Yahiaoui : Temps à temps , 2018. 40 cm x 40. Thierry Rambaud / IMA

Cette exposition, très éclectique et très inégale, éclaire sur les préoccupations actuelles des artistes à propos du Proche Orient et de l’absence de solution pérenne. J’ai observé des toiles sur la liberté de la femme, sur le spectacle sinistre des ruines, sur la difficulté du quotidien, sur la beauté de la calligraphie, et bien sûr, la mort, qu’il est impossible d’ignorer longtemps dans cette région du monde. Cette exposition étant gratuite, allez y jeter un petit coup d’œil, il y a en a pour tous les goûts. Et avec ce qui se passe en ce moment au Proche Orient, ce kaléidoscope collectif prend encore plus de résonance.

Institut du Monde Arabe : 1 rue des Fossés Saint Bernard, Paris V