Elsa Sahal à la galerie Papillon : des sculptures joyeusement érotiques

Elsa Sahal : Alchimist's Daughter numéro 3 (détail), 2018. Céramique émaillé. 138 cm x 39 x 74. Courtesy galerie Papillon

La galerie parisienne Papillon présente jusqu'au 05 mai 2018, les oeuvres récentes de la sculptrice Elsa Sahal, à travers l'exposition : "Elsa Sahal des origines à nos jours". L'occasion de découvrir un étonnant jardin, très sensuel. Visite. 

Voilà une exposition qui se marie à merveille avec le printemps. Dès la rue Chapon, j’aperçois une forme gentiment phallique, qui semble barrer la porte : étrange.

Façade de la galerie Papillon. Exposition Elsa Sahal des origines à nos ,jours, 2018. Photo Thierry Hay

Souvenir d'une fontaine extraordinaire 

Quand je pénètre dans la galerie, ça se vérifie. Je suis frappé par le caractère érotisant des œuvres d’Elsa Sahal, ancienne élève des Beaux-Arts de Paris, née en 1975 à Bagnolet. Aujourd’hui, l’artiste expose pour la sixième fois à la galerie Papillon. Comme à chaque présentation d’Elsa Sahal, certains visiteurs seront contrariés, d’autres séduits. Déjà en 2012, lors de la Fiac, Elsa Sahal avait fait parler d’elle, en exposant dans un des bassins du Jardin des Tuileries, une étrange fontaine qui se réduisait à un sexe de femme, à deux jambes et à un socle vertical, qui semblait sorti tout droit d’un monde sous-marin. Cette version féminine du Manneken-Pis belge, avait fait causer. Mais attention, réduire le travail d’Elsa Sahal à la provocation et à l’érotisme, serait trop réducteur. Cette artiste est beaucoup plus subtile que cela.

 Pistils et équilibres instables

Pour cette exposition, la galerie Papillon a confié la scénographie à un jeune commissaire : Gaël Charbeau. Il a eu la bonne idée de concevoir un socle général qui suggère l’idée d’une île, d’un jardin, d’une nouvelle planète. Il est de couleur marron, ça tombe bien, Sahal travaille la terre. De plus, cette présentation oblige le visiteur à tourner autour des sculptures, et cela est un plus. La première œuvre que j’aperçois, ce sont ces extensions, des pistils de fleurs, à l’équilibre instable. Ce désir de pousser la notion d’équilibre, des masses et des formes, jusqu’aux limites de la gravité, est omniprésent dans le travail de cette sculptrice.

Elsa Sahal : Double Take, 2017. Céramique émaillée, 110 cm x 54 x 80. Courtesy galerie Papillon. Pierre Antoine.

Multiplication des cuissons et haute technicité

Le plus important dans l’art de Sahal, c’est la technique. Au départ, l’artiste travaille avec des plaques de terre. Cela n’est pas anodin car la terre est déjà en soi anthropomorphique. De plus, comme un corps humain, elle contient beaucoup d’humidité. Ces plaques de terre, l’artiste les monte, autour du vide. Tiens, tiens, une érection dès le début…  Après la construction, vient l’étape cruciale de la cuisson. Mais ce n’est pas fini, l’artiste rajoute des émaux qui, à la cuisson à haute température, révèlent des couleurs. Mais c’est un quitte ou double. Parfois, après de nombreuses cuissons, la matière peut réserver des surprises et obliger la créatrice à s’incliner. Toute cette technicité très complexe, Elsa Sahal l’a mise vraiment au point lors d’une résidence à la Manufacture de Sèvres, en 2007.

Polychromie

Mais c’est dans cette œuvre (Alchimist's Daughters numéro 3) que l’artiste est allée le plus loin au niveau des couleurs. J’admire ces verts qui côtoient des bleus, et ces petits rajouts de rose, très sensuels. Je note le savant enchevêtrement des formes et, une fois de plus, leur équilibre complexe : un beau jeu d'équilibriste, une belle sculpture.

Elsa Sahal : Alchimist's Daughters numéro 3. 2018. Céramique émaillée, 138 cm x 39, 74. Courtesy galerie Papillon

Influences

Après cette exposition et un séjour aux Etats-Unis, Elsa Sahal se repose à la campagne. Mais lors d’une conversation téléphonique, l'artiste m’a « avoué », être influencée par l’univers de Bernard Palissy (XVIe) et par la céramique japonaise contemporaine, laquelle est souvent organique et sensuelle, comme les œuvres d’Elsa Sahal. Ce nageur en est un bel exemple. Il y a quelque chose de très contemporain dans le travail de Sahal et en même temps quelque chose qui nous renvoie à nos origines les plus profondes. J’observe le socle de cette sculpture, original et d’un style totalement différent de celui du personnage. Les corps démembrés de cette créatrice, doivent aussi se regarder dans le détail.

Elsa Sahal : Nageur, 2018. Céramique émaillée, 27 cm x 51 x 76. Courtesy galerie Papillon

Sensualité joyeuse.

Je me suis permis de rajouter, dans la liste des influences, Miro. Elsa Sahal était d’accord. Dès mon entrée dans la galerie, j’ai fait ce parallèle, car je retrouve la même sensualité polissonne et joyeuse chez les deux artistes. J’observe cette sculpture, dans ce corps à la fois masculin et féminin, il y a beaucoup de dérision et de distance vis-à-vis de la condition humaine. J'admire les nombreux plis, qui suggèrent un être fatigué. Mais d'où vient-il ? De la nuit des temps ? Une nouvelle déesse de la fertilité ?

Elsa Sahal : Nue posée, 2018. Céramique émaillée et verre. Courtesy galerie Papillon / Aurélien Mole 

Pistils et projets

L’artiste m’explique son envie de voyager au Japon, afin de peaufiner encore sa technique. C’est vrai que les artisans et artistes japonais, au niveau de la couleur et de la sensualité des céramiques, sont exceptionnels. Mais la créatrice a aussi un autre beau projet : elle vient de recevoir une commande publique pour un collège de Livry-Gargan. Elsa Sahal envisage de réaliser les quatre saisons, dont l’une sera illustrée par des pistils. Il y a des collégiens qui vont être surpris … Mais après tout, à l’âge de la puberté, ils sont en plein dedans si je puis dire...

Elsa Sahal : Pistils, 2018. Céramique émaillée . Courtesy galerie Papillon / Aurélien Mole 

J’ai aimé cette exposition qui en déroutera plus d’un. J’ai l’impression que chaque sculpture d’Elsa Sahal est un appel à vivre un peu plus, dans tous les sens du terme. Et à travers chaque œuvre de ce jardin sensuel, elle nous rappelle également que, dans la vie, tout équilibre est fragile…

Galerie Papillon : 13 rue Chapon, 75003 Paris

Mardi-samedi de 11H à 19h