Urban Art Fair : les virtuoses du Street Art au Carreau du Temple

Wonder Woman

Le Carreau du Temple accueille jusqu'au dimanche 15 avril 2018, le salon du Street Art : Urban Art Fair. Une trentaine de galeries issues de 8 pays différents, 200 artistes à découvrir pour comprendre les différents courants d'un des mouvements artistiques les plus importants de notre époque. Visite 

Cela fait longtemps que je le dis, mais je le répète : le Street Art est un véritable mouvement artistique, peut-être même un des plus importants de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Très à la mode, trop à mon humble avis, le Street Art a su séduire les grandes entreprises et les collectivités locales, pour qui il est une vitrine séduisante. Pour la troisième fois, le Carreau du Temple ouvre grand ses verrières, afin d'accueillir l'Urban Art Fair  le salon de l’art urbain, même si la majorité des artistes présents, travaillent sur toile. Cet événement artistique est une excellente occasion de prendre le pouls. Cette année, une thématique habite la foire : pourquoi vivre en ville ? En voilà une bonne question pour des artistes urbains. Je me rends donc au Carreau du Temple, pour découvrir la réponse des créateurs.

Carreau du Temple, Urban Art Fair 2018. Photo Thierry Hay

Couleurs et clin d’œil

La galerie By Night, qui expose pour la première fois à l’Urban Art Fair, présente un artiste espagnol très tendance : Okuda, né en 1980. Ses œuvres sont très facilement reconnaissables. Il peint des triangles et des losanges colorés, qui donnent naissance à des personnages. Okuda San Miguel et son agence créative Ink and Movement sont très engagés, dans l’organisation de festivals d’art de rue. Okuda est diplômé de l’école des Beaux-Arts de l’Université de Madrid. Il débute en 1997, il peint des murs d’usines désaffectées et des trains. A partir de 2009, il opte pour un travail plus intime, plus sensible. Il se fait remarquer par ses grisailles et ses motifs géométriques multicolores. Dans ses œuvres, à travers des couleurs qu’il utilise comme des cris, il traite de la question du sens de la vie. Il fait souvent des références à l’histoire de l’art, il en profite pour souligner l'éternel conflit entre modernité et tradition. A Paris, dans le XIIIe arrondissement, il a réalisé récemment une Joconde de 50 mètres de haut. Paris étant la capitale de la mode, Okuda lui a « offert » un sac à main. Ici, au Carreau du Temple, je regarde cette toile, dans le plus pur style d’Okuda. C’est une belle parodie des grandes sculptures chevaleresques classiques. J’observe l’étrange position de la cavalière. Une fois de plus, l’artiste fait un clin d’œil, un peu irrévérencieux, à l’art des siècles précédents.

Okuda : Horse Dancing, 2017. Synthétic Enamel on wood. 120 cm x 120. Courtesy galerie By Night

 Monument provisoire

Chaque année, Valence accueille un festival populaire : les Fallas. Lors de la dernière édition, en mars, Okuda s’est fait remarquer avec cette immense sculpture éphémère de 25 mètres de haut, dans l’esprit des grandes fontaines italiennes.

Okuda : The Multicolored Equilibrium Between Animals and Humans", 2018. Photo latorreysanz / Courtesy galerie By Night

Séduction étrange

Alber que présente la galerie Cox est un peu dans le même esprit, mais il travaille des formes arrondies. Né en 1986 à Tourcoing, il pratique le graffiti dès son adolescence. Il exerce souvent son talent sur les murs de Bordeaux, uniquement à la bombe. Je remarque qu’il donne vie à ses personnages grâce à des formes abstraites, qui réunies entre elles, construisent un visage et son expression. Je note une étrange séduction dans ces faciès colorés. Les hommes et les femmes d’Alber ne cessent de nous regarder, avec une réelle intensité.

Alber : Chloé, 2018. Bombe aérosol sur toile, 100 cm x 100. Courtesy galerie Cox

Message

Risk, pionnier de l’art urbain de la côte ouest des Etats-Unis, est présenté par la galerie Wallworks. Dès les années 1980, l’artiste est un des premiers à peindre des trains et des panneaux suspendus d’autoroutes. C’est vite devenu sa spécialité. Risk est également musicien, il participe à des clips pour les Red Hot Chili Peppers ou Michael Jackson. Mais je reviens au peintre, au Carreau du temple, il nous fait un joli doigt d’honneur, en néons sur fond de plaques d’immatriculation, américaines bien sûr. Ce sympathique message est surtout destiné à la société de surconsommation dans laquelle nous vivons.

Risk : Fuck, 2018. Technique mixte et néons sur plaques d'immatriculation américaines. 120 cm x 97. Risk / Courtesy galerie Wallworks

Servi sur un plateau

Décidément Wallworks se spécialise dans l’engagement, car la galerie présente également cette œuvre subversive de Shadi Alzaqzouq. Cet artiste palestinien engagé, est né en 1981, en Libye. Aujourd’hui, il vit et travaille à Paris. A travers son œuvre, il pose la question des libertés individuelles, et de l’identité. Devant moi, une femme grimaçante porte une tête de cochon sur un plateau… Je m’approche et je remarque sur un côté de la tête du porc, un petit dessin représentant Donald Trump… Le cadre du tableau  se résume à un pneu, entouré de longs clous. Cela renforce encore la violence, sous-jacente, mais bien présente, de cette toile toile.

Shadi Alzazouq : Méchant loup, 2018. Huile sur toile, 95 cm x 95,5.Shadi Alzazouq / Courtesy galerie Walworks

Céramique sur toile

Add Fuel est un Streets artiste, à part, que j’aime beaucoup. Il expose à la galerie Art in the Game. Ce créateur portugais (Diogo Machado), travaille sur toile, mais aussi et surtout sur céramique. Il possède son propre four pour réaliser ses œuvres, qui connaissent de plus en plus de succès. J’admire ce tableau, on dirait vraiment de la céramique. Comme toujours, Add Fuel semble respecter la tradition, tout en faisant un gros pas de côté.

Add Fuel : Stratum 02. Spray paint on canvas. 100 cm x 100. 2018. Add Fuel / Courtesy Art In The Game

 Mélancolie et manga

La galerie Tokyoïte n’est présente que sur la toile ou lors d’événements provisoires. C’est la première fois qu’elle présente ses artistes au salon du Street Art. La scène japonaise des artistes urbains, est très mal connu en France et en Europe. Il faut dire qu’au Japon, la répression policière contre ceux qui colorent les rues, est très ferme. Cela n’aide pas, alors la galerie expose aussi des artistes d’autres nationalités. Remo Camerota est un de ceux-là. Il est australo-britannique, mais dans ces petites toiles, il rend hommage, avec un peu d’humour, à l’univers des mangas, si important au Japon. Camerota a même réalisé des films d’animations, des documentaires, des contenus sur le web qui ont connu un grand succès à Tokyo. Je trouve que ce petit personnage, presque mélancolique, ne manque pas de charme. Il est bien connu des amateurs de manga.

Remo Camerota. Coiurtesy Tokyoite, Tokyo, Paris. DR.

Débarquement de Gouzou

Connaissez- vous le Gouzou ? Moi, je suis fan. Il se niche à la galerie Mathgoth. Le Gouzou est un petit personnage marron tout rond, sans yeux ni bouche, créé  par l’artiste réunionnais Jace, né en 1973. Dans le monde un peu brutal du Street Art, le Gouzou fait exception, car il est très souvent accompagné de petits cœurs rouges. Le Gouzou vient d’une autre planète, il nous apporte tendresse, humour et poésie. Bien sûr, il se moque un peu de notre belle société. Jace a découvert le Hip Hop, puis le graffiti dans les années 80. Depuis, il sème des Gouzou partout : Etats-Unis, Madagascar, Chine, Brésil, France. Ici, le Gouzou est sur un panneau électrique et illumine le monde, à sa façon. Eclairant ? Non.

Jace : Gouzou de dos à la lampe. Courtesy galerie Mathgoth

Après cette visite, quelque chose me dérange un peu. Année après année, j’ai l’impression que l’Urban Art Fair, qui a plein de qualités, hésite entre un salon de décoration avec des objets fait par des Streets artistes, un salon de peinture façon Art Fair Paris et un salon de Street Art. J’ai vu de très bons techniciens du dessin, d’excellents décorateurs, mais pas assez d’artistes. Le Street Art, que je défends depuis longtemps, est un art-coup de poing, pas un art-caresse. Et cet esprit-là, je ne le retrouve pas dans cette édition 2018. Bref, tout cela est très beau, mais manque un peu d’âme… Mais si vous y allez pour acquérir une œuvre, écoutez ce conseil de Gautier Jourdain de la galerie Mathgoth : « Achetez avec vos yeux et votre cœur. Jamais avec vos oreilles ». A bon entendeur...

Le Carreau du Temple : 2 rue Perrée, 75003 Paris

Vendredi 13 avril : de 11h à 20h

Samedi 14 avril : de 10h à 20h

Dimanche 15 avril : de 10h à 19h

Entrée : 15 euros / TR : 10