Le Tintoret au Musée du Luxembourg : un jeune peintre ambitieux et provocateur

Tintoret : Cain et Abel, vers 1538-1539. Huile sur bois, 31 cm x 78,5. Szepmuveszeti Museum / Museum of Fine arts Budapest, 2018

A l'occasion du 500e anniversaire de la naissance du Tintoret, le Musée du Luxembourg propose jusqu'au 01 07 2018, une grande rétrospective sur ce peintre, qui est un des plus fascinants de la Renaissance vénitienne. Un artiste qui a élaboré de savantes stratégies pour surprendre ses contemporains. Visite.  

Michel-Ange : connu en France, Titien : connu en France, moins, aujourd’hui, que lesTuche, mais quand même… Le Tintoret, lui, est bizarrement beaucoup moins célèbre dans l’Hexagone. Pourtant, il est un des peintres les plus originaux et les plus touchants de la Renaissance. Son ascension fulgurante a de quoi étonner. A la suite du Wallraff-Richarts Museum de Cologne, le Musée du Luxembourg fait un focus sur les quinze premières années du parcours artistique de Jacopo Robusti, alias Le Tintoret. Cette présentation va donc permettre au visiteur de comprendre pourquoi et comment Le Tintoret, gamin du peuple, a réussi à s’imposer dans la Venise du XVIe siècle, où le marché de l’art est très dynamique et la concurrence entre artistes, très vive. Pour en avoir le cœur net, je vais voir sur place.

Musée du Luxembourg, mars 2018. Photo Thierry Hay

Musée du Luxembourg, mars 2018. Photo Thierry Hay

Petite taille et grande ambition

Jacopo Robusti nait à Venise en 1518 (ou 1519), il est fils de teinturier et de petite taille. Cela lui vaut un surnom qui ne le quittera plus : Tintoretto (Le petit teinturier). Adolescent, il utilise les teintures de son père pour réaliser quelques graffitis. L’histoire est belle, mais est-elle réelle ? En revanche, on sait qu’il se forme rapidement à la peinture. Avant ses vingt ans, il dispose déjà d’un atelier personnel. Mais à cette époque, Venise est constituée de castes. La famille Robusti appartient à celle des Popolani, c’est-à-dire qu’elle est totalement exclue de la vie politique. Le jeune Tintoret envisage une revanche sociale. Il n’a qu’un but : être connu, fréquenter et séduire les grandes familles de Venise. Pour cela, il est prêt à tout, peindre des chevauchées fantastiques, ou des corps dans tous les sens. Ce tableau ci-dessous est directement inspiré d'une toile du Titien, disparue lors d'un incendie : La bataille de Spolète. Tintoret peint le saint jeté à terre, après avoir entendu la voix du Christ. Un cavalier, à gauche, est tellement frappé, qu'il se couvre la tête de ses mains. La notion de son est capitale dans cette oeuvre, comme en témoigne le tambour troué, au sol, sous les pattes du cheval. L'artiste, bien que peintre, accorde toute sa vie, une réelle importance à la musique et aux sons. Je note la composition en X, que la position du saint vient encore renforcer.

Tintoret : La Conversion de Saint Paul, 1538-1539. huile sur toile, 152,4 cm x 236,2. National Gallery of Art, Wachington

Tintoret : La Conversion de Saint Paul, 1538-1539. huile sur toile, 152,4 cm x 236,2. National Gallery of Art, Wachington

Un terrible cerveau

Mais Tintoret a un rival, qu’il veut surpasser, tout en l’admirant profondément : Titien, premier peintre de Venise. Le jeune peintre doit commencer par gagner sa vie. Comme beaucoup de ses collègues, il débute sa carrière en peignant des meubles et lanternes, très appréciés des notables vénitiens. Mais Tintoret veut beaucoup plus. Giorgio Vasari, critique d’art, architecte et peintre contemporain, décrit le jeune artiste de la manière suivante : « C’est un être extravagant, capricieux, prompt et résolu. Le cerveau le plus terrible qu’ait jamais connu cet art ». Voilà, ça c’est fait…

Un compétiteur talentueux

En vérité, Tintoret est un compétiteur très ambitieux. Il met au point de véritables stratégies pour arriver à ses fins. C’est un redoutable homme de marketing. Dans la Venise très cosmopolite du XVI siècle, il regarde tout et n’hésite pas à s’en servir. Cette toile, aujourd'hui abîmée, est la première œuvre connue du Tintoret. Il l'a peinte vers dix huit ans. Il est évident qu’il veut donner du souffle à sa composition pour qu’on le remarque. Il n’hésite pas à éclater la composition, à exagérer la perspective de l'étable. Il multiplie les personnages, dans toutes les positions possibles. Le mage, en rose, de dos au premier plan, a la même énergie qu’un joueur de rugby avant l’essai. Un personnage de dos au centre de la toile, il fallait oser. Regardez un peu ce que je sais faire, semble nous dire Tintoret, et il le dit en particulier au Titien, qu'il désire détrôner.. Dès cette toile des débuts, il pratique ce qui deviendra vite sa spécificité : une scène vue d’en bas, avec un jeu de perspectives des corps. Dès son premier tableau, il prouve aussi qu'il est un grand coloriste, la preuve :

Tintoret : L'Adoration des mages, vers 1537-1538. Huile sur toile, 174 cm x 203. Museo Nacional del Prado, dist. Rmn-GP / image du Prado

Tintoret : L'Adoration des mages, vers 1537-1538. Huile sur toile, 174 cm x 203. Museo Nacional del Prado, dist. Rmn-GP / image du Prado

Labyrinthe d’amour

Je tombe nez à nez devant une oeuvre très surprenante : Le labyrinthe d’Amour. Inspiré par un peintre flamand, Tintoret réalise un immense labyrinthe végétal. Cette toile aurait été faite pour un mariage. Tintoret en profite pour peindre le parcours de l’amour et les différentes étapes d’une vie d’homme. Selon Roland Krischel le commissaire de l’exposition, cette toile aurait été peinte à deux époques différentes. C’est une merveille.

Frapper les esprits

Tintoret fait tout pour se faire remarquer, et frapper les esprits. En 1541- 1542, il réalise seize panneaux pour un plafond au palazzo Pisani. Selon le commissaire de l’exposition, il reprend « l’esthétique radicale élaborée à la cour de Mantoue par l’élève de Raphaël, Giulio Romano, mettant de ce fait Titien lui-même au pied du mur ». Il ne reste aujourd’hui que quatorze caissons de ce plafond. J’en observe un, la composition est incroyable : une contre-plongée époustouflante, un pied juste au centre de la toile, les corps vus du dessous et toujours cette impression de souffle dont on ne sait pas au juste d’où il provient. Ce plafond sur le thème des Métamorphoses d’Ovide, ne passe pas inaperçu. Le succès du peintre s’accroît, Tintoret approche du but. Après une telle nouveauté, Titien est obligé de répondre. Le match de ping-pong pictural se poursuit...

Tintoret : Jupiter et Sémélé, 1541-1542. Huile sur bois, 153 cm x 133. Su concessione del Ministero dei beni e delle Attivita Culturali e del Turismo - Archivio fotografico delle Gallerie Estensi. Photo Paolo Terzi

Tintoret : Jupiter et Sémélé, 1541-1542. Huile sur bois, 153 cm x 133. Su concessione del Ministero dei beni e delle Attivita Culturali e del Turismo - Archivio fotografico delle Gallerie Estensi. Photo Paolo Terzi

Un peintre en 3D

Pour arriver à peindre des personnages vus du dessous, Tintoret a une technique. Il collectionne des petites sculptures qu’il dessine sous tous les angles. Cela prouve  la curiosité intellectuelle du Tintoret qui s’intéresse à tout : musique, théâtre, sculpture. Observer et admirer des statuettes, permet d’introduire une notion de troisième dimension dans son œuvre. Il s'inspire également des sculptures présentes dans les églises vénitiennes. Grâce à ces recherches, Tintoret devient un vrai peintre en 3D, un artiste illusionniste. Et il compte aussi là-dessus pour séduire et s’imposer.

Marketing

Il a aussi un autre moyen pour exister sur le marché, auprès des grands notables : il casse les prix. Si les clients affluent, Tintoret se fait beaucoup d’ennemis parmi ses confrères.

Théâtre

Dans cette toile Tintoret pousse la perspective au maximum, grâce aux nombreuses colonnes et aux losanges du dallage. L’architecture, très théâtrale, offre un bel écrin à la scène. Quand je regarde ce tableau, j’ai presque l’impression d’un jeu vidéo. A droite, une femme se tourne, le même mouvement, mais en sens inverse, se retrouve au centre gauche. Cela ayant pour but de dégager encore plus, l’allée qui se termine par un puits de lumière. Tintoret a largement de quoi influencer un metteur en scène d’opéra, d'autant qu'il a réalisé des costumes, des décors et des effets spéciaux pour des troupes théâtrales. Mais il reste une question concernant cette toile : il n'est pas sûr que tous les personnages soient du Tintoret...

Tintoret et atelier (Giovanni Galizzi) : Le Christ et la femme adultère, vers 1547 - 1549. Huile sur toile, 118,5 X 168 cm. Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma, Palazzo Barberini / Photo Mauro Coen, Rome

Tintoret et atelier (Giovanni Galizzi) : Le Christ et la femme adultère, vers 1547 - 1549. Huile sur toile, 118,5 X 168 cm. Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma, Palazzo Barberini / Photo Mauro Coen, Rome

Un tourbillon d’énergie

Ici, Tintoret va encore plus loin. Tout bouge : le ciel et les personnages. Les pierres sur le sol conduisent directement l’œil du visiteur vers le fond où l'eau de la lagune semble en furie. De part et d’autre, l’architecture renforce encore le phénomène. Une fois encore, Tintoret propose un tourbillon de prouesses techniques. Il fait preuve d'une imagination féconde et d'un goût pour la mise en scène : époustouflant.

Tintoret : L'Enlévement du corps de saint Marc par les chrétiens, 1545. Huile sur toile, 108,8 cm x 125. Musée Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / Photo J.Geleyns / Ro scan

Tintoret : L'Enlévement du corps de saint Marc par les chrétiens, 1545. Huile sur toile, 108,8 cm x 125. Musée Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles / Photo J.Geleyns / Ro scan

Sobriété et profondeur

Il ne faudrait pas réduire le Tintoret à cela. Il veut aussi séduire ses semblables, par la force d’un regard, d’autant que la star du portrait de l’époque c’est … le Titien. Dans ce domaine aussi, Tintoret va l’affronter. En 1547, il réalise ce magnifique tableau, un autoportrait. Il se représente les cheveux en bataille, les yeux tournés directement vers le visiteur. Et quel regard, un mélange d’arrogance, de force et d’angoisse. La lumière est fortement contrastée. Elle n’éclaire pas une pièce, mais une vie. Le Tintoret se montre tel qu’il est, sans concession ni décor. Le fond est sombre, une partie du menton disparaît dedans. Ce tableau, d’une sobriété absolue, peut aussi se lire d’une façon symbolique : la nuit, le jour, l’ombre et la lumière.

Tintoret : Autoportrait, vers 1547. Huile sur toile, 45,1 cm x 38,1. Philadelpia Museum of Art

Tintoret : Autoportrait, vers 1547. Huile sur toile, 45,1 cm x 38,1. Philadelpia Museum of Art

L’homme debout

Le Musée du Luxembourg consacre une salle entière aux portraits du Tintoret. Parmi eux, un homme debout, une œuvre retrouvée en 2016. D'après le commissaire de l'exposition, il est possible que le Titien ait commencé ce tableau et que Tintoret le finisse. Tintoret sous traitant du Titien ? Malheureusement, il est difficile de le prouver. Cet homme élégant conserve donc une petite part de mystère.

Tintoret : Portrait d'homme (Lorenzo Soranzo ?) 1545, huile sur toile, 193 cm x 114,9. Collection particulière

Tintoret : Portrait d'homme (Lorenzo Soranzo ?) 1545, huile sur toile, 193 cm x 114,9. Collection particulière

Encore de l’audace

Tintoret ose tout. Dans cette toile il reprend le thème de Saint Georges terrassant le dragon. Je m’approche, l’audace du Tintoret est bel et bien là. Le saint fait un geste théâtral, qui pourrait rappeler une sculpture de l’antiquité gréco-romaine. Quant à la jeune femme, elle est carrément à cheval, les jambes écartées, sur le dragon et le guide avec deux doigts, comme un cow-boy confirmé. Et ce n'est pas tout : le regard du saint est directement plongé dans le décolleté de la dame, lequel se reflète dans l'armure de saint Georges. Pour l'époque, c'est presque du porno.  A côté de ce tohu-bohu, le saint, debout à droite, paraît bien calme. Petit bonus : une patte du monstre repose sur les armoiries du « client ». Quel culot !

Tintoret : La Princesse, saint Georges et saint Louis, 1551. Huile sur toile, 226 cm x 146. Archivio fotografico Gallerie dell' Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attivita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell'academia di Venezia, Venise.

Tintoret : La Princesse, saint Georges et saint Louis, 1551. Huile sur toile, 226 cm x 146. Archivio fotografico Gallerie dell' Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attivita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell'academia di Venezia, Venise.

Nudité et court-circuit temporel

Pour asseoir sa célébrité et, une fois de plus, capter les regards, Tintoret peint des nus. Les femmes sont très présentes dans son œuvre. Dans ses tableaux, elles sont souvent victimes de violences sexuelles, princesses ou filles de mauvaise vie. Elles sont surtout extrêmement sensuelles. Dans cette œuvre, « Le Péché originel », la femme nue se tourne vers l’observateur, la pilosité de son sexe est à peine cachée par une petite branche. Le corps blanc se détache nettement du paysage. « Tous deux sont assis sur des socles de pierre préfigurant peut-être les autels sacrificiels de Caïn et Abel », précise Roland Krischel. Faisant corps avec le tronc d’arbre, le serpent, veille. Il tient dans sa gueule une pomme, une deuxième, façon de dire que la tentation n'a pas fini de séduire... Au fond, à droite, Tintoret peint un ange, portant une épée et repoussant Adam et Eve. Le peintre a donc fait un court-circuit temporel. C’est du cinéma avant l’invention de la caméra. En tout cas, c’est du spectacle.

Tintoret : Le Péché originel, vers 1551-1552. huile sur toile, 150 cm x 220. Archivio fotografico Gallerie dell'Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attavita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell'Accademia di Venezia, Venise.

Tintoret : Le Péché originel, vers 1551-1552. huile sur toile, 150 cm x 220. Archivio fotografico Gallerie dell'Accademia, su concessione del Ministero dei beni e delle attavita culturali e del turismo - Museo Nazionale Gallerie dell'Accademia di Venezia, Venise.

Cette belle exposition, que je vous recommande, mérite bien son titre « Naissance d’un génie ». Grâce à son travail, sa pugnacité et son audace, Tintoret bouleverse les normes artistiques de son époque. Mieux, il ouvre la voie vers la peinture baroque. Peintre illusionniste ou artiste ultra sobre, il ne cesse jamais de peindre pour sa gloire personnelle et celle de Venise. Cette présentation m’a d’ailleurs donné envie d’y retourner. Reste une zone d’ombre : beaucoup de peintres de la Renaissance ont recours à des assistants. Parfois, les œuvres sont réalisées à plusieurs. On sait qu’un peintre, Giovanni Galizzi, a partagé l’atelier du Tintoret. Y a -t-il des tableaux attribués au Tintoret, qui seraient en fait de Giovanni Galizzi ? Ou des parties de tableaux ? Mystère. Les historiens de l’art mènent l’enquête. Et cela dure depuis 1990. Bien sûr, ils ne sont pas d’accord… Mais réaliser des toiles à deux ou trois, était chose fréquente à l’époque, alors les experts n’ont pas fini de se chamailler. A suivre.

Musée du Luxembourg : 19 rue Vaugirard, 75006 Paris

Du lundi au jeudi de 10h30 à 18h / Du vendredi au dimanche de 10h30 à 19h

Entrée : 13 euros / TR : 9