Les artistes face aux pouvoirs au Palais de Tokyo

George Henry Longly : I lose Every Time I,m Close to You, 2016. Résine photoréactive. Courtesy de l'artiste et galerie Valentin (Paris). photo Lance Brewer

Le Palais de Tokyo présente jusqu'au 13 mai 2018, une grande exposition collective intitulée "Discorde, fille de la nuit". De nombreux artistes se sont confrontés aux thèmes du dysfonctionnement, du pouvoir militaire et des différentes tensions qui ont peuplé, et peuplent encore notre planète. Une présentation collégiale, coup de poing. Visite.    

Je suis très heureux de me rendre à la nouvelle présentation du Palais de Tokyo, dans le cadre de son cycle « Discorde ». Mais à chaque fois, je ne sais pas trop à quoi m’en tenir. Le musée aime bien faire un peu compliqué. Quand j’arrive devant le palais : surprise. Ce n’est pas une mais trois expositions, sur trois lieux différents, auxquelles je suis convié. En effet, pour la première fois, le Palais de Tokyo s’est associé avec le musée Guimet et l’hôtel Heidelbach, situé à 200 mètres de l'entrée principale du musée asiatique. Les trois monuments traitent du même thème : le pouvoir. Vaste programme. C’est une véritable triangulation muséale, puisque le visiteur peut voir les trois expositions avec un seul ticket. Je trouve cette initiative très intéressante. Allez hop, c'est parti pour le musée Guimet.

Seigneurs de guerre

J’ai un réel plaisir à retourner au musée Guimet, un endroit exceptionnel que je vous recommande chaudement. Mais cette fois-ci, pour la première fois, j’emprunte le petit escalier de bois qui grimpe à la rotonde, au quatrième étage. Et là deuxième surprise, je me retrouve face à onze armures de seigneurs de guerre japonais : les Daimyo. J’ai l’impression de me retrouver face à un conseil de guerre, car elles sont présentées en arc de cercle. Ce sont des merveilles, certaines n’avaient encore jamais quitté le Japon. Ces armures sont faites pour aller au combat, mais aussi pour se faire reconnaître de ses pairs, marquer sa personnalité. Il y a même eu une sorte de concours entre Daimyo, pour avoir l’armure la plus efficace, la plus spectaculaire, la plus symbolique. Ces protections artistiques avaient également pour but de décupler la vitalité du guerrier. Le but premier étant de faire une démonstration de puissance. Les Daimyo ont eu leur apogée entre le XVI siècle et le début du XVIIIe, mais ils ont été actifs entre le XIIe et le XIXe siècle. L'interdiction du port du sabre, en 1876, provoque la chute des Daimyo, seigneurs énergiques et fiers. En regardant ces armures, je suis frappé par la modernité des formes.

Armure de type gomaido. Seconde moitié de l'époque Edo (1603-1868). Photo ToriiLinls

Armure de type gomaido. Seconde moitié de l'époque Edo (1603-1868). Photo ToriiLinls

Puissance politique et militaire 

Je file à l’hôtel Heidelbach, pour la deuxième étape de ce parcours artistique original. Là encore, j’admire des armures japonaises et une très belle série de casques, ainsi que quelques objets. C’est là encore une exposition de qualité.

La fille de la nuit 

Au Palais de Tokyo, le président Jean de Loisy a demandé aux artistes de réfléchir sur la notion de pouvoir, mais il précise que le sujet général est, avant tout, la discorde. Dans la mythologie grecque, la discorde, Eris, est fille de la nuit et mère de nombreux enfants qui ont pour noms : désastre, mensonge, douleur, carnage et tous les maux qui abîment l’humanité. J'ai hâte de voir comment les artistes ont réinterprété tout cela.

Brûlure

Dans le hall central, Anita Molinaro, sculptrice née en 1953, a suspendu au plafond plusieurs gros blocs de polystyrène brûlés et découpés au fil chaud. Elle affirme être très influencée par le film Mad Max, et par sa violence. Anita Molinaro travaille avec des matériaux de récupération : poubelle, mobilier urbain, polystyrène, mousses synthétique. Je regarde cette sculpture et j’ai l’impression qu’une navette spatiale s’est crashée dans le hall d’honneur du musée. L’artiste précise qu’elle a voulu surtout explorer les fondamentaux de la sculpture : le plein, le vide. Pas étonnant, son exposition a pour titre : "Bouche-moi ce trou".

Anita Molinaro : la Grosse Bleue. Courtesy de l'artiste et galerie Thomas Bernard. Cortex Athletico. Rebecca Fanuele. Adagp, Paris 2018

Anita Molinaro : la Grosse Bleue. Courtesy de l'artiste et galerie Thomas Bernard. Cortex Athletico. Rebecca Fanuele. Adagp, Paris 2018

Exosquelettes

Georges Henry Longly est un artiste britannique né à Londres, en 1978. Il s’intéresse à l’anthropologie, la musique pop, l’actualité et les sciences du futur. Il adore créer des expériences et étudier le champ du visuel. J’entre dans l’immense salle de son exposition intitulée "Le corps analogue". Nouvelle surprise : il a intégré dans son immense installation huit armures Daimyo. Elles se marient parfaitement bien aux sculptures et au film qu’il diffuse. Le visiteur est pris dans une étrange déambulation, avec des poteaux tordus, bancs et bleus. Les armures japonaises, qui témoignent d'une haute technologie, ont parfaitement leur place parmi les robots exposés par Longly. L’artiste travaille autour de la notion de tension : tensions guerrières avec les armures, tension des matériaux avec son film, tension des radiations auxquelles le corps humain peut être soumis dans l’espace. Et toutes ces tensions représentent une forme de pouvoir, capable de soumettre l’homme, d'où la présence symbolique de ce masque étrange.

George Henry Longly Industrial Debts. Etude d'un masque de privation sensorielle, 2018. Photo Alex Paganelli

George Henry Longly Industrial Debts. Etude d'un masque de privation sensorielle, 2018. Photo Alex Paganelli

Lutter contre le racisme 

Il y a aussi beaucoup de tension dans les fresques de Nina Chanel Abney, née en 1982 à Chicago. Cette jeune artiste de couleur, traite du racisme et évoque, avec son pinceau, la vie des noirs en Afrique du Sud, pays qui a été longtemps souillé par le racisme. Les œuvres de Chanel Abney, réalisées in situ, se classent entre abstraction et figuration, avec un soupçon d’art naïf. Nina Chanel Abney revendique "Pour les artistes le droit de faire ce qu’ils veulent". Effectivement, un vent de liberté souffle sur sa peinture. En m’approchant, je remarque que les hommes blancs possèdent un sexe, pas les noirs. Avec humour, Abney saisie les crispations de notre monde contemporain et revient sur la notion de genre. Dans cette oeuvre, on voit bien que Nina Chanel est, au départ, un peintre de rue : mouvement, éclatement de la composition, couleurs vives, visages qui ressemblent à des masques, tous les critères des Street artistes sont là.

Nina Chanel Abney : Hobsons Choice. 2017; Peinture acrylique et spray sur toile.

Nina Chanel Abney : Hobsons Choice. 2017; Peinture acrylique et spray sur toile.

De la représentation du méchant 

Kader Attia et Jean-Jacques Lebel sont deux artistes de générations différentes. Mais une belle amitié les relie. Ils ont donc travaillé ensemble, pendant 4-5 ans, et proposent plusieurs travaux percutants. La première installation est une grande structure de fer sur laquelle ils ont affichés de nombreuses pages et dessins, de l’époque des colonies. Ils font la comparaison entre la peinture orientaliste d’une part, la presse coloniale et nos représentations modernes des terroristes d'autre part. En faisant cela, ils veulent prouver que nos schémas pour illustrer l’autre, le méchant, n’ont pas beaucoup bougé. Les peintres orientalistes auraient donnés le ton et depuis, journalistes et dessinateurs de presse travaillent toujours dans le même esprit, avec les même schémas de représentation. Un parti pris osé, mais qui mérite d'être regardé de prêt.

Kader Attia : The Culture of Fear. an Invention of Evil, 2013. Installation, étagères en métal, livres, journaux. courtesy de l'artiste et Nagel Draxler Gallery (Berlin). Adagp, Paris 2017

Kader Attia : The Culture of Fear. an Invention of Evil, 2013. Installation, étagères en métal, livres, journaux. courtesy de l'artiste et Nagel Draxler Gallery (Berlin). Adagp, Paris 2017

Le rire des tortionnaires

J’entre dans un labyrinthe. Il est entièrement recouvert des photos des tortures, commises par les soldats américains dans la prison d’Abu Grahib, en Irak. Ces clichés sont connus, mais les voir tous rassemblés devient vite insupportable. Les nombreux sourires des tortionnaires sont effrayants. Jean-Jacques Lebel veut insister sur la persistance de l’humiliation, du viol, de la torture dans notre société.

Jean-Jacques Lebel : Poison soluble. Scènes de l'occupation américaine (Bagdad), 2013. Impressions sur tissus et papier, installation labyrinthique. Courtesy de l'artiste. Adagp, Paris 2018

Jean-Jacques Lebel : Poison soluble. Scènes de l'occupation américaine (Bagdad), 2013. Impressions sur tissus et papier, installation labyrinthique. Courtesy de l'artiste. Adagp, Paris 2018

Fracture et renaissance 

Les deux artistes opèrent aussi des détournement d’objets, afin d'affirmer les bienfaits du "transculturalisme". Un casque de l’armée coloniale française s'est greffé sur cet instrument de musique oriental. Ici, à partir d'un objet de combat, ils créent un nouvel objet composite, une façon de dire que l’art peut être réparateur.

Kader Attia : Reenactment, 2014. Casque de l'armée coloniale française, bois, cordes. 50 cm x 21 x 18. photo Elisabeth Bernstein. Adagp, Paris 2017

Kader Attia : Reenactment, 2014. Casque de l'armée coloniale française, bois, cordes. 50 cm x 21 x 18. photo Elisabeth Bernstein. Adagp, Paris 2017

Cloud

Dans une salle gigantesque, Neil Beloufa, artiste en vogue, né en 1985 à Paris, propose une maxi exposition qui ne ressemble à aucune autre. Il expose une multitude d’images, toutes époques, sur le thème de la domination des uns sur les autres. Mais les documents qu’il offre aux regards du public, sont placés sur des socles mouvants qui se baladent dans la pièce : curieux. Cela donne à cette présentation un aspect fête foraine, ou train fantôme. C’est incroyable le nombre de choses qu’il y a dans cette pièce : cela va d’un jeu vidéo simulateur de bombe, à une reconstitution des murs du musée de Mossoul, à une balle de Baseball signée Tony Blair. Pour cette présentation, Beloufa s'inspire fortement des musées commémoratifs, des monuments officiels et du discours politique traditionnel. Neil Beloufa s’intéresse à la façon dont on représente les guerriers et les victimes, dans tous les conflits. J’ai l’impression que l’artiste a aussi voulu créer et montrer sa data base, son cloud. Il pose aussi la question de la place de l’artiste. Les hommes de pouvoir qui récupèrent l’art, et les créateurs qui se laissent récupérer, sans être toujours dupes. Neil Beloufa est tellement habité par sa démarche artistique qu’il est incapable d’expliquer son œuvre, tentaculaire et complexe. L’artiste veut nous placer face à la multitude d’informations, concernant une forme ou une autre d’humiliation. Et le monde ne manque pas d'exemples. Il suffit d'écouter radios et télévisions pour s'en convaincre. Contrairement à beaucoup d'artistes actuels, il n'affirme pas que toutes ces informations se valent. Non, il nous place simplement face à une multitude de traces de violences, d'humiliations, et de conflits qui souillent notre terre et s'incrustent dans l'histoire de notre planète. Ici, j’aperçois quelques photos, sur un portique mobile. Il y en a tellement autour de moi, que je ne sais plus où regarder. 

Neil Beloufa :Les colonies. Vue de l'exposition du MoMa, 2016. Courtesy de l'artiste. Kyle Knodel

Neil Beloufa :Les colonies. Vue de l'exposition du MoMa, 2016. Courtesy de l'artiste. Kyle Knodel

 Anthropologie

En sortant je remarque le film de Bertrand Bezoteux, projeté sur la façade du palais de Tokyo. L’histoire d’une voiture, de laquelle s’échappent d’étranges personnages. L'artiste précise " J'observe en anthropologue amateur, la vie dans les mondes virtuels".

Bertrand Dezoteux : Under the Hummer. Animation 3D. Palais de Tokyo, 2018. Courtesy de l'artiste. Photo Thierry Hay

Bertrand Dezoteux : Under the Hummer. Animation 3D. Palais de Tokyo, 2018. Courtesy de l'artiste. Photo Thierry Hay

Comme toujours avec le Palais de Tokyo, c’est compliqué, intello, mais toujours très créatif, et au final assez réussi.

 

Palais de Tokyo : 13 avenue du président Wilson, 75016 Paris

Ouvert tous les jours de midi à minuit, sauf le mardi