La photographe Bettina Rheims redonne leur dignité à des femmes en prison

Bettina Rheims : Vaiata, novembre 2014, Rennes. Bettina Rheims / Ramy, octobre 2014, Poitiers Vivonne. Bettina Rheims

Le Château de Vincennes accueille jusqu'au 30 avril 2018, l'exposition "Détenues", de la photographe Bettina Rheims. Entre septembre et novembre 2014, l'artiste s'est rendue dans quatre établissements pénitentiaires, pour photographier des détenues volontaires pour l'expérience. Près de soixante photographies et textes pour mieux connaître ces femmes incarcérées, dont on parle très peu. Rien n'indique dans cette présentation, que ces portraits ont été pris en prison, et pourtant... Visite    

C’est dans l’actualité. Pas un jour sans que politiques ou médias n’évoquent la vétusté et les conditions de la vie dans les prisons. Mais quand on pense aux détenus, ce sont presque toujours des hommes qui sont montrés. Bettina Rheims, elle, s’est intéressée aux détenues. En réalité, c’est Robert Badinter, l’homme qui a provoqué l’abolition de la peine mort en France, qui lui conseille de travailler sur ce thème. Les femmes en prison représentent 4 % des prisonniers. Bettina Rheims a passé un hiver en prison, pour photographier ces femmes en détention. Beaucoup sont enfermées pour des longues peines. L’administration pénitentiaire propose à l’artiste de réaliser ces clichés dans une cellule ou dans les couloirs. Mais Bettina Rheims refuse et préfère un petit studio improvisé avec un fond blanc. Tous ces portraits de femmes, le Centre des Monuments Nationaux, les expose dans la Sainte Chapelle du Château de Vincennes, lequel est une ancienne prison. Après, l’exposition se transportera au Château de Cadillac, qui lui aussi est une ancienne prison, deux monuments bien choisis.

Chapelle du château de Vincennes, 2018. Photo Thierry Hay

Chapelle du château de Vincennes, 2018. Photo Thierry Hay

Face à face

J’entre et découvre une scénographie constituée de petites alcôves métalliques, où chaque œuvre semble être placée dans un écrin de fer. Bizarrement, cela se marie plutôt bien avec l’architecture de la chapelle, dont la construction débuta en 1390. Mon regard est immédiatement happé par les photos : des femmes assises au debout devant un fond blanc, on ne peut pas faire plus simple. Mais il y a l’œil et l’empathie de Bettina Rheims, qui a su saisir la colère rentrée, la résilience, le manque d’amour, le besoin de séduire ou de provoquer de ces femmes. Je regarde cette belle jeune femme au regard intense, maquillée, sensuelle. Mais lorsque j’approche, j’observe des larmes qui coulent sur les joues ...

Bettina Rheims : Niniovitch II, novembre 2014, Roanne. Bettina Rheims

Bettina Rheims : Niniovitch II, novembre 2014, Roanne. Bettina Rheims

Souffrance et solitude

Ces fermes ressemblent à nos cousines, à nos tantes, à nos sœurs, mais elles ont dérapé, souvent à cause de violences conjugales ou de viols dont elles ont été victimes dans leur jeunesse. On l’oublie souvent, mais en prison il n’y a pas de miroir, ce qui pour une femme, n’est pas facile à supporter. Souvent, les enfants ne viennent pas, la solitude ronge la vie quotidienne. La violence verbale est omniprésente. Certaines détenues prennent jusqu’à 40 pilules par jour. Quand le compagnon est incarcéré dans le quartier des hommes, à heure fixe, la prison se tait, ce qui est rare, pour laisser l’occasion au monsieur de pousser un cri d’amour en direction de sa belle. C’est Roméo et Juliette version carcérale, mais c’est rare. Souvent, il n’y rien, pas l’ombre d’une attention, mis à part un regard ou un mot gentil d’une gardienne.

La robe rouge

Attention, pas d’angélisme non plus, l’une de ces femmes déclare après avoir découpé et enterré son mari en neuf morceaux, dans son jardin : « ça fait de l’engrais pour les plantes…".  Bettina Rheims n'a pas voulu que ces photos évoquent trop directement la prison. Elle a mis à la disposition des détenues un petit vestiaire et un peu de maquillage, mais certaines ont préféré venir avec leurs propres vêtements. J’observe cette femme dans sa robe rouge, avec sa bouche colorée. En règle générale, en prison, on ne se maquille pas, car il n’y a personne à séduire. Comme une sainte d’un tableau de la Renaissance, son regard s’échappe vers les hauteurs, vers un souvenir heureux ou un paysage de liberté. Elle affiche sa féminité, sa rondeur, et commence un sourire qu’elle seule peut comprendre. C’est une très belle photo.

Bettina Rheims : Milica Petrovic, novembre 2014, Rennes. Bettina Rheims.

Bettina Rheims : Milica Petrovic, novembre 2014, Rennes. Bettina Rheims.

Cupidon

Sur ce dos, j’aperçois un cupidon, symbole de l’amour, sans doute ce qui manque le plus entre quatre murs. C'est tellement froid la prison.

Bettina Rheims : Eve Schmit II, novembre 2014, Roanne. Bettina Rheims

Bettina Rheims : Eve Schmit II, novembre 2014, Roanne. Bettina Rheims

La force fragile

Dans un autre genre, plus combatif, je regarde cette femme, étrange mélange de force et de fragilité. Son regard ressemble à un appel au secours.

Bettina Rheims : Vanessa Bareck, novembre 2014, Lyon. Bettina Rheims

Bettina Rheims : Vanessa Bareck, novembre 2014, Lyon. Bettina Rheims

Singularité et dignité

Avant de les prendre en photo, Bettina Rheims a parlé avec chaque prisonnière, pendant une heure. Elle a écouté horreurs et confessions. Chaque tirage, est accompagné de petits textes, des fragments de conversations avec les détenues. La photographe a une jolie phrase pour évoquer son travail : « J’ai ouvert une petite fenêtre ». En réalité, l’artiste a su redonner leur féminité à ces femmes, que plus personne ne regarde vraiment. Certaines ont repris confiance en elles. Ces clichés ont donc, parfois, provoqué une véritable reconstruction d’identité. Toutes ces photos, ainsi qu’un texte de Robert Badinter et un autre de l'historienne Nadeije Laneyrie-Dagen, sont publiés dans la collection blanche chez Gallimard. Sous la plume de maître Badinter, je lis : « A défaut de leur liberté, je souhaitais que, par la force de son talent, Bettina Rheims restitue à chacune sa personnalité que l’incarcération tend à effacer ». Et l’avocat évoque, à propos de ces détenues : « une vie mise en veilleuse ». Mais l’appareil photo de Bettina Rheims a redonné singularité et dignité à ces femmes, qui attendent parfois dix ans un procès et ont donc l’impression d’une double peine.

Avec cette exposition, la photographe reste fidèle à elle-même, car elle pose une fois de plus la question de la représentation du corps des femmes. Allez à la rencontre de ces détenues, vous verrez, vous n’oublierez pas ces regards. Chaque modèle a reçu sa photo et aura le livre (Détenues), bientôt, en cadeau. Avant de sortir, un texte attire mon attention, c’est un petit enfant qui écrit à sa grand-mère : « Mamie tu as une grande maison, mais il y a beaucoup de policiers chez toi »…

Sainte Chapelle du Château de Vincennes

1 avenue de Paris, 94300 Vincennes

De 10h 30 à 18h