Le peintre Jean Fautrier, inventeur de l'art informel, au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris

Jean Fautrier : Les trois têtes, vers 1954. Huile sur papier marouflé sur toile, 38 cm x 61. Courtesy galerie Applicat -Prazan, Paris. Adagp, Paris 2017

Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, présente jusqu'au 20 mai 2018, une grande rétrospective du peintre Jean Fautrier : 200 oeuvres dont 160 tableaux, dessins, gravures, sculptures, pour découvrir ou mieux connaître un artiste novateur et indépendant, qui a refusé tous les compromis et  bouleversé la peinture du XXe siècle.    

C’est la troisième fois que le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris organise une rétrospective sur Jean Fautrier. La dernière remonte à trente ans. Pourtant, ce créateur solitaire et inclassable, considéré par les spécialistes comme une figure majeure de l’art du XXe siècle, reste méconnu du grand public.En ce qui me concerne, je n’ai pas une idée très claire de ses toiles des débuts, mais j’adore la sensibilité, emplie de tension, de ses œuvres. C’est dire si cette présentation tombe à pic. Le musée a une très bonne idée. Il faut effectivement remettre Fautrier dans la lumière, même si l’homme était particulièrement imbu de lui-même et doté d’un mauvais caractère légendaire. Il faut dire qu’il était très conscient de l’importance de la révolution picturale qu’il était en train de d’accomplir. Cette exposition est en fait la réplique d’un accrochage du Kunstmuseum Winthertur (Zürich), complété des œuvres de la collection du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris et de quelques dons privés, comme cette "Jolie Fille".

Jean Fautrier : La Jolie Fille, 1944. Huile, pastel et encre de Chine sur papier marouflé sur toile. 62 cm x 50. Collection particulière / Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : La Jolie Fille, 1944. Huile, pastel et encre de Chine sur papier marouflé sur toile. 62 cm x 50. Collection particulière / Adagp, Paris 2017

Sombre promenade

Pour bien comprendre l’œuvre de Fautrier, il ne faut pas oublier qu’elle se situe entre deux guerres. Comme beaucoup, il est marqué par les atrocités de la première guerre mondiale. Dès 1920,  Il représente des gens d’origine modeste. Les visages sont marqués, plutôt laids. Les tonalités sombres me font penser à la peinture flamande du XVIIe. Il y a chez Fautrier débutant, une volonté farouche de refléter la dureté de la guerre, et de toute vie en générale. Cette promenade du dimanche n’est pas une franche rigolade. Je remarque le visage totalement vert du plus grand personnage et le nez de "clown" de celui à droite : c’est du tragi-comique sarcastique. Le pinceau de Fautrier est impitoyable.

Jean Fautrier : La promenade du dimanche au Tyrol, 1921-1922. huile sur toile, 81 cm x 100. Eric Emo / Parisienne de Photographie. Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : La promenade du dimanche au Tyrol, 1921-1922. huile sur toile, 81 cm x 100. Eric Emo / Parisienne de Photographie. Adagp, Paris 2017

La guerre, les premiers succès et la crise

La vie du peintre n’a pas toujours été facile. Jean Fautrier naît le 16 mai 1898 à Paris. Orphelin de père à dix ans, il part rejoindre sa mère à Londres. Dès 1912, il est admis à la Royal Academy of Arts. Il découvre les toiles de Turner et sa lumière si spécifique, cette rencontre artistique, Fautrier ne l'oubliera jamais. Elle est capitale pour éclairer son oeuvre. Mais en 1917, il retourne en France pour s’engager dans l’armée. Il participe à la guerre. Gazé, il est réformé et voyage en Europe, dont le Tyrol. La montagne est importante dans sa vie, comme dans son œuvre. 1924, première exposition personnelle, la critique apprécie. Le succès vient, il expose aux côtés de Modigliani et Soutine. Tout cela semble bien parti, mais la crise de 29 contrarie sérieusement ce beau début de carrière.

 Le poids des amis : Malraux, Paulhan, Ponge

Chez la galeriste Jeanne Castel, qui l’a beaucoup aidé, il rencontre Malraux. L’écrivain lui permet d’exposer, à la BNF, quelques toiles et sculptures. Financièrement, la vie n’est pas simple, alors Fautrier quitte Paris pour Tignes, où il devient moniteur de ski. Il y gère un hôtel-dancing. Il revient à paris en 1940 et s’installe dans un atelier boulevard Raspail. Il se lie d’amitiés avec deux personnalités qui seront ses meilleurs soutiens : Jean Paulhan et Francis Ponge. Arrêté par la Gestapo, à sa sortie, sur les conseils de Paulhan, il se cache dans une clinique à Chatenay-Malabry, ville où il vivra jusqu’à la fin de sa vie. Il réalise plusieurs expositions à la galerie Rive droite et en 1960, il est l’invité d’honneur de la XXXe Biennale de Venise. Quatre ans plus tard, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris organise sa première rétrospective. A cette occasion, le peintre fait une importante donation. Mais Jean Fautrier ne verra pas cette belle exposition, il meurt le 21 juillet 1964, date à laquelle était prévu son mariage avec Jacqueline Cousin, sa troisième compagne. Toute sa vie, Fautrier a interrompu, puis repris, son travail artistique.

Un noir intense

En 1926, Fautrier séjourne dans les Hautes Alpes (Tyrol et Savoie). Sur place, il réalise une série de petits tableaux représentant des glaciers et des lacs. Ces œuvres sont devant moi et je suis stupéfait, face à la fine lumière qui s’en dégage. Le traitement de la matière et de la lumière annonce la suite. Une fois encore, Fautrier surprend son monde. Inspiré par ses œuvres montagnardes, il se lance dans ce qu’il appelle « ma période noire ». Ces œuvres ont une très grande intensité. Les sujets sont évoqués d’une façon frontale, avec des teintes très sombres. Ce sont des animaux ou des nus aux visages tristes et durs, des tableaux extraordinaires. Ces toiles me rappellent les natures mortes de la peinture française du XVIIIe siècle, surtout Chardin. Ce grand sanglier noir en est un exemple. Cette composition m’évoque aussi un célèbre tableau de Soutine : "Le boeuf écorché". Les deux sont d'une grande force.

Jean Fautrier : Le Grand Sanglier noir, 1926. Huile sur toile, 195,5 cm x 140,5. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : Le Grand Sanglier noir, 1926. Huile sur toile, 195,5 cm x 140,5. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Dante et le soleil

Un voyage à Port Cros en 1928, va tout changer : la palette s’éclaircie et les aplats de couleur se font de plus en plus présent et pâteux. Le soleil du midi lui inspire aussi quelques sculptures. Jean Fautrier trouve son style : une abstraction toujours en prise avec la réalité, à peine suggérée, et une harmonie des couleurs, sans oublier une tension, toujours présente. Cette abstraction lumineuse et expressive, Fautrier pense l’utiliser auprès de l’éditeur Gallimard, pour illustrer l’Enfer de Dante. C’est Malraux qui est intervenu pour cette commande. Mais la maison d’édition juge les travaux de Fautrier trop… abstraits. Echec.

Mode d’emploi

Fautrier se remet au travail. De toute façon, les conséquences de la crise de 29 entraînent une baisse très sensible du marché de l’art. L’artiste en profite pour poursuivre ses recherches sur la matière et peaufiner son propre style : du plâtre et de la colle au centre de la feuille de papier, qu’il griffe, sculpte. Là-dessus, il rajoute des pigments et de l’aquarelle ou de la gouache. La matière devient peinture, mais elle devient également sujet, sans pour autant bouder la réalité. Curieusement, elle est aussi transparente. Cette technique, si particulière, mise en place dès 1940, trouve son apogée avec une série intitulée :Les Otages, parmi les meilleures œuvres de Fautrier. En réalité les « Otages », ce sont les visages des prisonniers de la Gestapo. Face à ces tableaux, j’ai l’impression de rencontrer l’âme humaine, sa fragilité, sa détresse, sa souffrance. Ce sont des amas de chairs tuméfiées, ou plutôt des formes et des matières transfigurées par la couleur et rendu à l’Eternel...

Jean Fautrier : la Juive, 1943. Huile sur papier marouflé sur toile, 73 cm x 115,5. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : la Juive, 1943. Huile sur papier marouflé sur toile, 73 cm x 115,5. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Le sang de l’histoire et le souci de l’art

Dans cette toile, un trait rouge vient suggérer le sang, la cicatrice.

Jean Fautrier : Tête d'otage numéro 20, 1944. Huile sur papier marouflé sur toile, 33 x 24. Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : Tête d'otage numéro 20, 1944. Huile sur papier marouflé sur toile, 33 x 24. Adagp, Paris 2017

Incompréhension

Malgré la beauté de ces travaux artistiques, le public n’aime pas. Il ne comprend pas que l’on puisse utiliser des couleurs si gaies, si claires, pour un sujet si sombre. Les visiteurs, et souvent la critique, sont gênés par la beauté de ces « otages ». Ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir, la tension sous-jacente. L’incompréhension est totale. Pourtant, cette série montre bien, le désir d’essentiel et de modernité de Jean Fautrier. Rien à voir avec de l’art abstrait pour faire joli…

L’âme des objets

Vers 1946, après la guerre, Fautrier commence une nouvelle série : les objets. Il représente des objets banaux : verres, pots, boîtes de conserve, flacons, cartons, bobines. Il donne de la consistance et une vie à ces objets. Fautrier réussit la prouesse de nous montrer l’âme de l’objet, la naissance de l’objet. Cet encrier n’est pas la représentation exacte d'une petite bouteille d'encre, c’est l’essence, la vérité, l’authenticité d’un encrier que nous présente l'artiste. Je le regarde de près : pas de doute, cet encrier est aussi un homme.

Jean Fautrier : L'encrier 1948. Huile sur papier marouflé sur toile, 34 cm x 41. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : L'encrier 1948. Huile sur papier marouflé sur toile, 34 cm x 41. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Réalité et poésie

Après  1950,  Jean Fautrier reprend le dessin à travers des œuvres très libres, sensibles et précises. Il travaille sur les thèmes qui l’ont toujours inspiré : les têtes, les nus, les paysages, les objets. Mais, agacé par le succès de la peinture abstraite, il affirme une fois de plus l’importance de la présence de la réalité dans l’œuvre. Jamais, même dans ses toiles les plus « abstraites », il n’a perdu de vue la réalité. Et c’est probablement pour cela, que la peinture de Fautrier peut être comprise par tous. La pudeur, la délicatesse, la force retenue, l’angoisse, la résonance poétique et historique de son œuvre, saute aux yeux dès le premier regard. Ces visages abîmés, ces nus qui se résument à quelques membres, tracés d’un trait discret, ont de quoi séduire et toucher plus d’un visiteur.

Une petite explication

Alors pourquoi, cet artiste, engagé, résistant, chercheur, innovateur, est-il si mal connu dans son pays, alors que ses travaux ont influencé de nombreux jeunes artistes. Même s’il avait du mal à l’admettre, Jean Dubuffet a été ébloui par l’œuvre de Fautrier. Le créateur « des otages » est bien le précurseur de « l’art informel », figure majeure du renouvellement de l’art moderne après le cubisme. Fautrier détestait ses premières œuvres figuratives. Il a osé bouder le surréalisme, rompre avec le figuratif de la dernière guerre et tourner le dos à l’abstraction décorative. Il est impossible de le mettre dans une case, c’est peut-être pour cela qu’on ne lui a pas pardonné… Et pour agacer un peu plus ses confrères, il aimait préciser : « Faire de l’informel ne veut pas dire dégouliner des peintures ». Voilà, c’est dit…

Réalité libérée ou réalité essentielle ?

A mon sens, Fautrier invente une « réalité essentielle », plus profonde que la réalité quotidienne. Au premier regard son œuvre pourrait paraître facile, mais ne l’est pas. Son amour de la nature en fait un écologiste, à sa façon.  Que ce soit un paysage alpin, marin, ou une forêt, c’est l’âme de la nature qu’il propose. Son œuvre est d’une modernité incroyable. Il est même le premier artiste à accorder autant d’importance à la matière.

Jean Fautrier : Forêt (les marronniers), 1943. Huilez sur papier marouflé sur toile, 54 x 65 cm. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

Jean Fautrier : Forêt (les marronniers), 1943. Huilez sur papier marouflé sur toile, 54 x 65 cm. Eric Emo / Parisienne de Photographie / Adagp, Paris 2017

L'exposition propose également de nombreuses sculptures, si certaines me laisse perplexe, Fautrier est aussi un sculpteur et la sculpture nourrit sa peinture, et vice versa. Je retrouve le souci de la matière et le refus des fioritures pour ne garder que ce qui nécessaire. Ces oeuvres sont très rarement exposées. Cette exposition en présente un grand nombre.

Jean Fautrier : Nu aux bras levés, 1927. Bronze, 44 cm. Collection particulière. Adagp, paris 2017

Jean Fautrier : Nu aux bras levés, 1927. Bronze, 44 cm. Collection particulière. Adagp, paris 2017

Allez redécouvrir ou découvrir cet artiste, trop longtemps resté dans l’ombre ces dernières années. J'ai pris un grand bonheur à voir cette exposition. Il y a aussi beaucoup de silence dans l’œuvre de Fautrier : j’aime ça. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la construction de ce monde muet et libre, est bel et bien un acte de résistance. Face à l’horreur dont notre société est capable, le silence et la force libre de l’Art, sont les solutions, tel est le message de Fautrier, artiste inventeur.

Musée d'Art moderne de la ville de Paris : 11 Avenue du président Wilson, 75116 Paris

Mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne le jeudi de 18h à 22h

Entrée : 12 euros / TR : 10