Gilles Coulon ré-enchante l'entreprise à la Maison européenne de la photographie

Gilles Coulon : Cave avant restauration. Domaine viticole, Magalas 2015. Gilles Coulon / Tendance Floue

La Maison européenne de la photographie présente jusqu'au 25 février 2018, à travers l'exposition "Un photographe pour Eurazeo", les tirages des huit lauréats de ce concours photo. Avec un focus sur le dernier gagnant : Gilles Coulon, un chasseur de lumière. 

Gilles Coulon vient d’obtenir le prix photographique Eurazeo (société d’investissement mondiale), engagée depuis quinze ans dans une politique de soutien à la photographie. A chaque édition, Eurazeo impose un thème. Cette fois ci, c’est : "Ré-enchanter l’entreprise", toutes les entreprises… Gilles Coulon a fait preuve d’originalité en choisissant de s’intéresser à la désindustrialisation, à travers les difficultés et les évolutions des maisons vinicoles du Languedoc-Roussillon. Il a choisi un moment bien particulier de la vie de ces entreprises, quand les fenêtres s’ouvrent pour un nouveau départ et que la vie renaît, enfin… Aujourd’hui, la Maison européenne de la photographie, établissement bien connu des amateurs de beaux clichés, présente les travaux des sept lauréats précédents et du vainqueur  de 2017.

Gilles Coulon : Chai de réception des vendanges, domaine vinicole, Magalas 2015. Gilles Coulon

Gilles Coulon : Chai de réception des vendanges, domaine vinicole, Magalas 2015. Gilles Coulon / Collection Eurazeo, Paris

Gilles Coulon en  quelques dates  

L’artiste naît en 1966 à Nogent-sur-Marne. Depuis 1996, il est membre du collectif de photographes "Tendance floue". Son travail photographique peut se résumer en trois grandes étapes. Entre 1990 et 2002, il trouve son inspiration en Afrique, surtout au Mali. En 1997, il obtient le 1er prix World Press Photo, pour une série remarquée sur les populations peules transhumant entre le Mali et la Mauritanie.

A partir des années 2000, il prend ses distances avec la photo documentaire et présente des photos très poétiques à partir de néons et de ses ballades nocturnes, à travers le monde. Il se passionne pour un autre sujet : les cercles de parole à Bamako. Cela donne une série intitulée "Grins", qu’il présente aux Rencontres d’Arles en 2006.

Dix ans plus tard, Cilles Coulon surprend encore, en exposant au festival Paris Photo plusieurs clichés de paysages enneigés. Mais pour l’artiste, c’est aussi une façon d’évoquer les SDF, ceux dont il faut parfois chercher la trace et que plus personne ne voit. Le vide de la nature correspondant à l’absence du SDF, dans le regard des autres. De plus, le froid est souvent meurtrier pour les sans domicile fixe. Avec pudeur et discrétion, Coulon évoque ce drame.

Deuxième vie

Pour le Grand Prix Eurazeo, l’artiste a choisi de montrer, avec une douceur inattendue, la désindustrialisation et "l’entreprise comme une entité, à la fois théâtre et acteur de ce processus". C’est un peu comme si le bâtiment déserté attendait, en silence, le récit de ses fantômes, et un nouvel occupant. Je regarde cette photo, la lumière, très spirituelle, quasi Christique, fait effectivement penser à l’attente d’une résurrection. Les fenêtres m’évoquent les vitraux des églises, et les arbres au fond, noyés dans un bain de lumière, sont un beau symbole de renaissance. Il y finalement beaucoup de promesse de vie dans cette pièce vide.

Gilles Coulon : Cave avant restauration, domaine vinicole Magalas, 2015. Gilles Coulpon / Tendance Floue

Gilles Coulon : Cave avant restauration, domaine vinicole Magalas, 2015. Gilles Coulpon / Tendance Floue

Une existence fragile

Ici, les éléments d’échafaudage, suggèrent des travaux. Est-ce pour une nouvelle vie ou pour retarder une mort programmée du bâtiment ? En réalité, les deux sont possibles. Dans toutes les photos de Gilles Coulon, il y a quelque chose d’intrigant, d’énigmatique. Quant au travail sur la lumière, je le trouve toujours sophistiqué et puissant. En fait, toutes les photos sont prises en lumière naturelle, en matinée. A propos des clichés de Gilles Coulon, Jean-François Camp, président du jury Eurazeo, précise : "C’est un grand défi d’exposer ce qui désole pour susciter des volontés d’entreprendre. C’est finalement un art où le talent parle d’esthétique et d’humanisme".

Gilles Coulon : Travaux de restauration caveau. Domaine vinicole, Magalas 2016. Gilles Coulon

Gilles Coulon : Travaux de restauration caveau. Domaine vinicole, Magalas 2016. Gilles Coulon

Story-board de l’absence

Là, le photographe va encore plus loin. Il faut oser conserver une telle partie de noir intense sur une image. Coulon l’a fait. Une fois encore, je retrouve la symbolique du vitrail et de l’arbre, la force de la lumière. Je note la multiplicité des images, chacune racontant une partie de l’histoire, mais l’ensemble conserve son mystère. Cette photo est une belle réflexion sur l’absence et sur le temps.

Gilles Coulon : Ancienne salle des vendangeurs. Domaine vinicole, Magalas 2015. Gilles Coulon

Gilles Coulon : Ancienne salle des vendangeurs. Domaine vinicole, Magalas 2015. Gilles Coulon

Equilibre

La Maison européenne de la photographie présente également les clichés des autres photographes vainqueurs du Grand Prix photographique Eurazeo. En 2011, sur le thème de l’équilibre, Alexandre Parrot, autodidacte venu à la photographie suite à un accident. Il s’impose avec cette composition photographique très structurée. Je remarque tout de suite le jeu entre les lignes horizontales, les poulies et la lune. Le tirage est divisé en deux, mais il est évident que la lune et les câbles appartiennent au même rituel, à la même chorégraphie mécanique et cosmogonique. Le photographe ne nous en présente qu’un instant.

Alexandre Parrot : Mécanique céleste ( lauréat 2011 sur le thème de l'Equilibre). Alexandre Parrot / Collection Eurazeo, Paris

Alexandre Parrot : Mécanique céleste ( lauréat 2011 sur le thème de l'Equilibre). Alexandre Parrot / Collection Eurazeo, Paris

Un bain d’humour

J’adore cette photographie pleine d’humour de Muriel Bordier, née à Rennes en 1965. Elle remporte le prix en 2015, sur le thème de "L’éveil du regard". C’est vrai qu’évoquer la natation sans montrer l’eau bouleverse un peu les neurones. En bas à gauche, un enfant regarde directement l’observateur. La rigidité architecturale du lieu s’oppose à la fantaisie des nageurs. Un étrange quotidien, teinté d'absurde, s’impose. L’ensemble dégage un humour et un charme fou.

Muriel Bordier : La leçon de natation (lauréate 2015 sur le thème : Eveil du regard) Muriel Bordier / Collection Eurazeo, Paris

Muriel Bordier : La leçon de natation (lauréate 2015 sur le thème : Eveil du regard) Muriel Bordier / Collection Eurazeo, Paris

Les lueurs et les silences photographiques de Gilles Coulon ont de quoi toucher plus d’un visiteur. Il partira bientôt en Afrique pour un  nouveau travail photographique, à propos de l’absence de lumière sur le continent africain. "Ce seront des traces de lumière" me glisse-t-il à l’oreille. J’ai hâte de voir ça. Cette exposition collective à la Maison européenne de la photographie, pleine de poésie, est une bonne façon de commencer l’année. J’ai été frappé par la diversité et l’originalité de cette travaux. Les jurés du Grand Prix Eurazeo font preuve d’une belle ouverture d’esprit, raison de plus pour y aller.

Maison Européenne de la Photographie : 5 / 7 rue de Fourcy, 75004 Paris

Du mercredi au dimanche de 11h à 19h45

Entrée : 9 euros / TR : 5