Le collectif d'artistes Taroop & Glabel à la galerie Semiose : humour vache et esprit frondeur

Taroop & Glabel : Au revoir, 2006. Vénalyne sur contreplaqué, 90 cm x 130. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose, Paris

La galerie parisienne Semiose, présente jusqu'au 23 décembtre 2017, les oeuvres très irrévérencieuses du groupe artistique Taroop & Glabel : une machine de guerre artistique qui fait voler en éclats nos dogmes et nos certitudes. Découvrez l'art cynique. Visite  

Préambule 

Attention : si vous n’avez pas d’humour, si vous ne supportez pas la dérision, si vous ignorez ce qu’est l’ouverture d’esprit, si vous ne comprenez pas le deuxième, voir le troisième degré, si vous ne supportez pas une petite dose de mauvais goût et de provocation, allez cliquer ailleurs, cet article n’est pas pour vous. En revanche, si vous aimez l’humour féroce et si une relecture au vitriol des valeurs de notre société aiguise votre curiosité, alors cet article est tout à fait pour vous. Continuez.

Un havre de paix avant la tempête

Alors allons-y : cap sur la planète Taroop & Glabel. La galerie Semiose est fidèle à ce collectif d’artistes, créé au début des années 90. Elle les a déjà exposés plusieurs fois. A la question : qui sont Taroop & Glabel, il n’y a pas de réponse, ils tiennent à garder l’anonymat. Pour les biographies, vous repasserez, désolé. Je découvre la galerie Semiose, elle se niche dans une petite rue du Marais, à côté de plusieurs autres galeries.

Galerie Semiose. Photo Thierry Hay

Galerie Semiose. Photo Thierry Hay

Dans la vitrine noire, je peux voir une œuvre de Taroop & Glabel. Il s’agit d’un un texte encadré : «  La propagande, c’est de la publicité qui a honte ». Le ton est donné, mais ce n’est pas fini, car Taroop & Glabel sont plein de surprises et de mystères, savamment entretenus.

Brouillard et vérité

Sont-ils un, deux, voire trois ? Je n’ai pas le droit de le dire, mais je le sais. Tout ce que je peux avouer, c’est qu’un des membres de Taroop & Glabel possède une grande collection de timbres moches et de cartes de visite de marabouts. La même personne est un scientifique, considéré (et c’est vrai) comme un expert du Saint Suaire, mais farouchement anticlérical. Et oui… Voilà, même sous la torture (toute petite),  je ne parlerais pas. Au départ, il y a Ernest T, un artiste reconnu qui réfléchit sur le rôle de l’art et s’en prend à coup de crayon et de pinceau, aux nombreuses dérives de ce milieu. Mais les rencontres, le désir d’hausser le ton et de multiplier les critiques politiques et sociales, donne vite naissance à un vrai collectif : Taroop & Glabel. Le duo (ou le petit groupe ?) cultive les non-dits et frappent contre tout ce qui bouge ou presque : les dogmes, la politique, la  religion, les médias, les traders, la publicité, les  marchés financiers, les idéologies, la bêtise (surtout quand elle est gentille). Pour Taroop & Glabel, l’humour est la seule solution pour survivre, et l’art contestataire : nécessaire.

Taroop & Glabel : Croire en quoi, 2009. Collage sur papier, 47,5 cm x 56,5. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : Croire en quoi, 2009. Collage sur papier, 47,5 cm x 56,5. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Esthétique de sous-préfecture

La première œuvre que je vois en entrant dans la galerie aux murs blancs, est un grand cadre regroupant une multitude de cartes postales, toutes époques, de l’Arc de Triomphe. Mais comme Taroop & Glabel ont trouvé une certaine ressemblance entre l’architecture du monument et des jambes, ils ont rajoutés un slip coloré, à chaque carte postale. Mais surtout, ils entretiennent ce que le directeur de la galerie appelle : « une esthétique  de sous-préfecture ». C’est pourquoi le fond est d’un joli vert foncé et le cadre discret en chêne foncé, comme il se doit dans une sous-préfecture ou dans un cabinet ministériel de la cinquième République, et même avant.

Taroop & Glabel : Opération Paris ville décente, 2016. Collection de 47 images et collage. 163,5 cm x 123. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : Opération Paris ville décente, 2016. Collection de 47 images et collage. 163,5 cm x 123. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

Sans commentaire

Dans cette présentation, cette œuvre permet de comprendre l’esprit de ce collectif d’artiste. Je crois que cela se passe de commentaires.

Taroop & Glabel : superflu..., 2017. Contreplaqué découpé et peint. 47,5 cm x 147 x 1. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : superflu..., 2017. Contreplaqué découpé et peint. 47,5 cm x 147 x 1. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

L’art de la technique

Quelques mètres plus loin, je découvre cette série de textes encadrés. Mais là, j’ai une surprise. Je pensais que j’avais à faire à de l’encre de Chine sur papier. Rien de tout cela, chaque lettre, chaque petite tâche d'encre, chaque hésitation d’écriture est découpée dans de l’adhésif noir. Et cela est vrai pour tous les textes encadrés de Taroop & Glabel. C’est un très gros travail, précis, au millimètre près. C’est assez  surprenant. Tous les textes de cette série, à droite, sont en fait des collages.

Vue de l'exposition : Le couinement de l'âme de Taroop & Glabel, galerie Semiose. a droite : Héros de comédie, Heros de poussière, Saint de comédie, Saint de poussière. Venalyne sur contreplaqué. 49 cm x 53 (chacun). Photos A. Mole. courtoisie galerie Semiose , Paris

Vue de l'exposition : Le couinement de l'âme de Taroop & Glabel, galerie Semiose. a droite : Héros de comédie, Heros de poussière, Saint de comédie, Saint de poussière. Venalyne sur contreplaqué. 49 cm x 53 (chacun). Photos A. Mole. courtoisie galerie Semiose , Paris

C’est quoi l’art ?

Chez Taroop & Glabel , je retrouve l’esprit de Marcel Duchamp, d’Alphonse Allais, des Monty Python, de Charlie Hebdo, de Siné, voir de Pierre Desproges. Le galeriste me fait remarquer que le collectif tient beaucoup à son « esthétique de bricolage ». A l’image de la vie, rien ne peut être impeccable. Mais la principale question que veut  nous poser le groupe créatif, c’est qu’est-ce que l’art ? En effet, les œuvres de Taroop & Glabel doivent se lire à trois niveaux. En premier lieu, elles sont volontairement bêtes et potaches, mais à un deuxième stade, elles sont une critique acerbe du monde de l’art et de la société. Enfin, elles témoignent d’un vrai savoir-faire artisanale, qui ne recherche la perfection, mais cultive les petits défauts. Je me retrouve face à un assemblage d’objets curieux, une critique au passage de certaines expositions, genre Fiac. Mais c’est aussi un poème  en trois dimensions. Rien d’étonnant, Taroop & Glabel ont publié de nombreux poèmes, dans le style des surréalistes. Je regarde cette sculpture et je ne peux m’empêcher de sourire, c’est un hymne à la désuétude. Et puis, le nom de Taroop & Glabel, est- ce que cela ne sonne pas comme un numéro de clowns sous un chapiteau ?

Taroop & Glabel : TBC, 2017. Assemblage, 39 cm x 27, 11,5. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : TBC, 2017. Assemblage, 39 cm x 27, 11,5. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose

Banalisation dangereuse

Taroop & Glabel garde toujours la même technique, mais ne baissent jamais la garde. Ici, le collectif critique la banalisation de la circulation des armes. Cette œuvre, comme beaucoup d'autres, est entièrement réalisée par collage d’adhésifs.

Taroop & Glabel : Jouer en s'amusant, 2009. Vénalyne sur contreplaqué, 132 cm x 182. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : Jouer en s'amusant, 2009. Vénalyne sur contreplaqué, 132 cm x 182. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Les dangers de la Pub

Une des bêtes noires de Taroop & Glabel, est la publicité, accusée d’abrutir les peuples.

Taroop & Glabel : Antimutagène B, 1998. Venalyne sur contreplaqué. 50 cm x 150. Courtoisie galerie Semiose, Paris

Taroop & Glabel : Antimutagène B, 1998. Venalyne sur contreplaqué. 50 cm x 150. Courtoisie galerie Semiose, Paris

Vacherie

L’humour vache est un peu la marque de fabrique de ces artistes, cette oeuvre ci-dessous en est encore un exemple. Bien sûr, c'est aussi une façon de décrire la société dans laquelle on vit...

Taroop & Glabel : Association à but lucratif, 2002. Vénalyne sur contreplaqué. 50 cm x 150. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Taroop & Glabel : Association à but lucratif, 2002. Vénalyne sur contreplaqué. 50 cm x 150. Photo A. Mole. Courtoisie galerie Semiose

Noir c’est noir

Ce serait une erreur de croire que Taroop & Glabel ne sont que des rigolos frondeurs. Depuis longtemps, on sait que  «  L’humour est la politesse du désespoir ».  Les dernières œuvres du collectif ressemblent aux rubans festifs qui entoure les cadeaux d’anniversaires ou des fêtes de fin d’années. Mais elles évoquent également des couronnes mortuaires, et ce n’est peut-être pas un hasard. Quant au slogan, il est aussi clair que mélancolique.

Taroop & Glabel : La vie est une fiction ratée, 2017. Contreplaqué découpé et peint. 150 cm x 107 x 2,5. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose.

Taroop & Glabel : La vie est une fiction ratée, 2017. Contreplaqué découpé et peint. 150 cm x 107 x 2,5. Photo R. Fanuele. Courtoisie galerie Semiose.

Perles de beaux livres 

La galerie Semiose est également, une maison d’édition qui édite de nombreux livres de Taroop & Glabel. Je n’en citerais que deux, deux merveilles. Le premier est une succession de photos trouvées dans la presse régionale, avec leurs légendes d’origine, intitulé : « Aucune photo ne peut rendre la beauté de ce décor ». C‘est vrai que la réalité y dépasse facilement la fiction : sourires garantis. Le second est un grand cahier (Gloaca Maxima), dans lequel on retrouve les perles de la presse artistique à partir de 1893. Les erreurs de jugement sont nombreuses :  En 1986, dans le journal le Figaro, Louis Pauwels écrit à propos des colonnes de Buren au jardin du Palais Royal : Conservera-t-on en l’état cet amas de cylindres noir et blanc ». Aujourd’hui, le monument attire de nombreux parisiens et touristes. Dans Libération, daté du 18 avril 1986, on peut lire : C’est bien simple, ces colonnes sont une véritable profanation, c’est comme si on peignait une moustache à la Joconde ». Et à propos du plafond de Chagall à l'Opéra Garnier : « Le spectre hideux de Chagall et son plafond qui défigure l’opéra »,vraiment des perles, et elles sont nombreuses.

Taroop & Glabel dézinguent toutes nos certitudes, avec malice, mais le collectif dresse aussi, mine de rien, un certain portrait de la France. Il n’y a aucun doute la dessus : une visite à cette exposition réveille les zygomatiques et les neurones.

Galerie Semiose : 54 rue Chapon, 75003 Paris