Le producteur Marin Karmitz révèle sa collection photographique à La Maison Rouge

Exposition Etranger résident, la collection Marin Karmitz, La maison rouge, 2017.

La Maison Rouge présente jusqu'au 21 janvier 2018, l'exposition :"Etranger résident, la collection Marin Karmitz". Pendant 30 ans, le célèbre producteur de cinéma a rassemblé photos, dessins, peintures, statuettes. Aujourd'hui, il les offre au regard du grand public. Toutes ces oeuvres d'art, résument le XXe siècle, elles éclairent l'histoire familiale et personnel de l'homme de cinéma. Visite.

Dans les films qu’il a produit, Marin Karmitz n’a pas cédé aux modes et fait preuve d’une grande exigence professionnelle et d’une vraie curiosité. Sa formidable collection de photographies est à l’image de ce trait de caractère. Il a souvent acquis des œuvres dures, fortes, dont personnes ne parlait à l’époque de son achat. Le producteur, fondateur de la société mk2, a commencé dès les années 80 à découvrir et à rassembler des photos et des dessins. La maison rouge expose aujourd’hui un grand nombre de tirages photographiques de sa collection, près de 400. Cette présentation porte un titre qui colle à l’actualité : « Etranger résident ». En fait, ce serait une allusion à un passage de la Torah dans laquelle il est dit : « Mienne est la terre des étrangers et résidents vous êtes auprès de moi », une façon de réconcilier l’être humain avec sa situation de passage … C’est aussi une manière de balayer toute frontière. Evidemment, cette citation fait aussi référence à l’histoire personnelle du producteur : Issu d’une famille juive de Bucarest, arrivé en France à 9 ans. Et cet émigré deviendra le producteur de Krzysztof Kieslowski et de Claude Chabrol. A propos de cette exposition, Marin Karmitz précise : « J’ai souhaité raconter une histoire muette, mais très parlante, où les mots ont été remplacés par des images ». C’est donc, quasiment, à un scénario de film que nous convie La Maison Rouge. Et Marin Karmitz a un très joli mot pour qualifier les photos de sa collection : « des amis dans le quotidien ». Je pars donc à la rencontre des amis.

Chris Marker : Crush-art #10, 2009. Chris Marker, Courtesy collection Marin Karmitz, Paris

Chris Marker : Crush-art #10, 2009. Chris Marker, Courtesy collection Marin Karmitz, Paris / Adagp, Paris 2017

Résonnance

Première surprise, j’entre dans l’exposition par une porte tournante, projetée sur un rideau de fils blancs. En réalité, c’est un extrait d’un film muet de Murnau (Le dernier des hommes). L’ensemble est signé Christian Boltanski, un grand artiste qui n’a jamais cessé de travaillé sur la mémoire, un thème cher à Marin Karmitz. Mais attention : cet extrait du film Le dernier des hommes a une fonction : prévenir, grâce à ce film tragico-burlesque, de la manière dont le nazisme s’est installé dans l’histoire… Cette photo ci-dessous est surprenante et lourde de symboles. Un homme est assis et fume son cigare, devant une bite d’amarrage, symbole du voyage, de l’exil. Entre l’attitude du personnage et de la forme de la fonte, il y a une petite ressemblance. Cette petite marque d’humour, ôte un peu de gravité, à ce cliché un peu austère.

André Kertesz : East River, New York, 1938. Rmn-Grand Palais. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris

André Kertesz : East River, New York, 1938. Rmn-Grand Palais. Courtesy Collection Marin Karmitz, Paris Adagp, Paris 2017

Réalité et ambiguïté

Avec le Goncourt décerné à Vuillard, le moins que l’on puisse dire est que le thème est d’actualité. Je poursuis ma visite et découvre une grande série de photos, très cinématographiques, de Michael Ackerman. Ce sont des corps, des visages, pris dans la banlieue populaire d’Atlanta, une ville touchée par les ravages du sida et dans laquelle la jeunesse brûle sa vie.

Résistance

Soudain, mon regard est fortement attiré par l'air, plein d’impertinence, de ce jeune mineur. C’est un cliché de Gotthard Schuh, une des toute premières acquisitions de Marin Karmitz. L’insolence de ce gamin est incroyable, c’est un nouveau gavroche au sourire moqueur. Cette photo symbolise aussi la longue histoire du monde des corons. Le sourire de ce jeune homme est une promesse de révolte. C’est une superbe photo, Marin Karmitz s’en inspirera pour l’affiche du film Un affaire de femme de Claude Chabrol, sorti en 1988.

Gottard Schuh : mineur, Belgique, 1937. Courtesy collection Marin Karmitz, Paris

Gottard Schuh : mineur, Belgique, 1937. Fotositiftung Schweiz /Courtesy collection Marin Karmitz, Paris / Adagp, Paris 2017

Mémoire et vérité

j'admire un cliché dans lequel un homme barbu, vêtu d'un long manteau sombre, au centre de l’image, marche sur le trottoir d'une ville enneigée. C'est l’œuvre de Roman Vishniac. Quand il était petit, Karmitz a souvent côtoyé ce type de personnage et a souvent vu la neige sur les trottoirs de Bucarest, avant de connaître l’exil. Cette photo est donc très importante pour lui, elle résonne fortement dans son esprit. C’est aussi l’image d’une communauté juive, qui connaît une vie dure, avant de découvrir en pleine face, la haine du nazisme.

Le fantôme de la Seine

L’exposition présente également plusieurs dessins modernes et contemporains, dont une Montserrat, héroïne de la guerre civile espagnole. Elle aussi s’est opposée à la barbarie… C’est une œuvre de Julio Gonzales, peintre et sculpteur allemand, ami proche de Picasso. A côté, j’observe ce masque de Man Ray, une inconnue noyée dans la Seine. Man Ray aurait redessiné ce masque funéraire, notamment les cils.

Man Ray : L'Inconnue de la Seine, 1960. Adagp, Paris 2017. courtesy collection Marin Karmitz

Man Ray : L'Inconnue de la Seine, 1960. Adagp, Paris 2017. courtesy collection Marin Karmitz

Scénographie et fil rouge

Je passe devant une toile de Giacometti, une mince silhouette. J’ai l’impression qu’elle va bientôt disparaître. La scénographie de l'exposition se présente comme un long couloir, desservant un grand nombre de petites salles. Cela donne un aspect intime, quasi religieux. Une de ces petites pièces est entièrement consacré à Gottard Schuh, un humaniste pionnier du photojournalisme, qui a beaucoup travaillé en Asie du Sud-Est. Je regarde cette photo d’un soldat allemand, symbole du déclenchement de la deuxième guerre mondiale en 1939 : encore l’histoire, encore la mémoire… Il y a bien un fil rouge dans cette présentation de La maison rouge.

Gottarhd Schuh : Déclenchement de la deuxième guerre mondiale, 1939 (à droite). Courtesy collection Marin Karmitz

Gottarhd Schuh : Déclenchement de la deuxième guerre mondiale, 1939 (à droite). Courtesy collection Marin Karmitz

Dialogue des cultures

Marin Karmitz s’intéresse à l’histoire sous toutes ses formes, preuve de son ouverture d’esprit. Cette statuette mexicaine l’illustre parfaitement. Elle est exposée dans une vitrine, face aux photos et semble dialoguer avec elles. Toute cette mise en scène a été voulue par Karmitz lui-même, en accord avec les responsables de La Maison Rouge. Je la trouve très réussie, presque impressionnante. Et le regard de cette femme mexicaine prend encore plus de force.

Femme debout, Jalisco, Mexique 100 / 250 av JC. Courtesy collection Marin Karmitz

Femme debout, Jalisco, Mexique 100 / 250 av JC. Courtesy collection Marin Karmitz

Populaire

Une autre chambre est dédiée au travail d’Anders Petersen, photographe suédois né en 1944. Il a pris en photo les habitués du café Lehmitz de Hambourg, temple d'une jeunesse tourmentée. Chaque client se révèle et cette présentation de Petersen est une formidable page humaine. Lewis Hine est une figure majeure de la photographie sociale américaine. Karmitz, lors d’un voyage à New York, achète un grand nombre de plaques photographiques de cet artiste. Cette petite fille au regard intense, et presque dérangeant, illustre le travail des enfants et la façon dont les américains traitent, à l’époque, les immigrés. La petite fille est penchée vers l’avant, comme si elle désirait s’inscrire, encore plus, dans la mémoire du visiteur.

Lewis Hine : Little Orphan Annie in a Pittsburgh Institution, 1909. Lewis Hine / Courtesy collection Marin Karmitz

Lewis Hine : Little Orphan Annie in a Pittsburgh Institution, 1909. Lewis Hine / Courtesy collection Marin Karmitz

Enigme et méditation

J’arrive dans une grande salle aux murs blancs. Le sol est recouvert d’un nombre incalculable de papiers froissés. L'ensemble de l’œuvre se résume à une forêt de clochettes gracieuses, dont les ombres s’agitent sur un grand écran. Cette installation est une belle invitation à la méditation. Une bande son envoie aux visiteurs le souffle du vent et quelques bruits. C’est un moment à part, un mélange de zénitude et d’angoisse. On pourrait être dans une clairière, en haut d’une montagne, mais aussi dans un cimetière. A travers ces différentes clochettes, le vent du temps, passe. Cette installation de Boltanski est un nid d'émotions.

Christian Boltanski : Animitas blanc, île d'Oléans, Canada, film couleur, 2017. Christian Boltanski, Adagp, 2017. Courtesy collection Marin Karmitz, Paris.

Christian Boltanski : Animitas blanc, île d'Oléans, Canada, film couleur, 2017. Christian Boltanski, Adagp, 2017. Courtesy collection Marin Karmitz, Paris / Adagp, Paris 2017

Coupez !

Je continue ma visite, elle ne me laisse vraiment pas indifférent. Je tombe nez à nez, avec cette immense installation d’Annette Messager. Ce sont 54 d’objets coupants, contondants (ciseaux, aiguilles, couteaux, rasoirs). Tous peuvent aussi servir à… Tuer. Plus je les regarde, plus je me dis qu’il s’agit bien d’instruments de torture. Ils sont recouverts de skaï et se balancent, comme des pendus, au bout de cordes : saisissant.

Annette Messager : Les spectres des couturières, 2015. Annette Messager, Adagp, Paris 2017. Collection Marin Karmitz, Paris

Annette Messager : Les spectres des couturières, 2015. Annette Messager, Adagp, Paris 2017. Collection Marin Karmitz, Paris

Intimité

Je descends quelques marches et découvre une photo animée : un couple dans son lit, sous les draps. Régulièrement, ils bougent. Le visiteur découvre leur intimité, comme s’il pénétrait chez quelqu’un par inadvertance. Comme toujours dans cette exposition, il s’agit d’histoire humaine, d’intimité. Le nombre de visages humain que j’ai vu lors de cette exposition est incroyable, et chaque faciès est un mystère.

Cette présentation de la collection des photos, presque toujours, en noir et blanc, de Marin Karmitz est aussi sérieuse que touchante. Elle aborde le mystère et la souffrance de chaque vie, de chaque rupture, de même que la difficile question de l’injustice sociale. J’ai remarqué que le fantôme de la Shoah est omniprésent. C’est d’abord et avant tout un homme en exil que nous présente Marin Karmitz, à travers cette belle exposition. Chaque oeuvre nous en dit un peu plus sur le collectionneur. Le problème, d’actualité, de l’identité, de l’exil et de l’immigration, occupe tout l’espace. Et derrière chaque photo, chacun peut se faire son film… J'ai trouvé cette exposition bouleversante.

 

La maison rouge : 10 BD de la bastille, 75012 Paris

Du mercredi au dimanche de 11H à 19h

Nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Entrée : 10 euros