Pierre Paulin au Centre Pompidou : le design au service du corps

Pierre Paulin : banquette dos à dos, 1967. Structure en métal blanc, mousse polyester, jersey rouge. Centre national des arts plastiques, Paris-la Défense.

Le Centre Pompidou présente jusqu'au 22 août 2016 les travaux du designer français Pierre Paulin. En cinquante ans de création, ce créateur a mêlé austérité et dynamisme et a réussi à renouveler le siège et l'aménagement d'intérieur. 100 meubles pour comprendre. Visite.

Qui ?

Tout le monde connaît les meubles de Pierre Paulin, beaucoup se sont même assis dans une de ses rééditions. Certaines sont d'ailleurs toujours fabriquées. Mais qui connaît Pierre Paulin et l'évolution de sa fulgurante carrière créative ? Réponse : peu de gens. Pourtant, Paulin est probablement un des plus grands designers français. Le centre Pompidou a donc une très bonne idée en organisant cette exposition qui rappellera à certains quelques souvenirs.

Un homme de caractère

J'arrive devant le Centre Pompidou, l'affiche de l'exposition Pierre Paulin flirte avec un grand drapeau tricolore. La présentation se déroule dans la galerie 3, l'œuvre de Paulin, malgré sa grande qualité, est trop réduite pour mériter les grandes salles d'exposition situées dans les étages supérieures. Quelques touristes sont déçus en apprenant que ce jour là, la visite est réservée à la presse. Tout commence par un film, une longue interview de Pierre Paulin. L'homme a un physique d'acteur, son regard direct et fort témoigne d'un être habité par une passion. Né en 1927, il avait du caractère, cédant parfois à la colère. Il ne se prenait pas pour un artiste et se moquait des designers qui prétendent endosser ce costume. Il se voulait et se voyait comme un classique, capable de regarder le futur.

Portrait Pierre Paulin, 1974. Everd Soons pour Artifort - Les archives Paulin

Portrait Pierre Paulin, 1974. Everd Soons pour Artifort - Les archives Paulin

Aventures et paravent

Dès le début, l'exposition présente une ses citations : "Il y a deux profils de designers, les ingénieurs, qui envisage le design de façon rationnelle et mentale et les aventuriers, les autodidacte dont je fais partie". Comme toujours je fais un petit tour général, avant d'observer en détails. Je remarque la scénographie de l'artiste Petra Blaisse. Elle a conçue un rideau sinueux, recouvert par endroits de bandes argentées ou laquées de blanc. Il est soit transparent, soit opaque et guide le visiteur lors de sa visite : astucieux et discret. De plus, cela rappelle les aménagements de stands des années 60 de Paulin.

Un mauvais élève très doué

En 1950, Paulin fréquente le Centre d'art et de techniques, future école Camondo. Il est plutôt un mauvaise élève, mais un bon ébéniste. Il commence sa carrière dans le bureau d'étude de Marcel Gascoin, lequel s'intéresse au style nordique et veut des produits en direction des jeunes ménages. Un an plus tard, Pierre Paulin part découvrir le Grand Nord. C’est le choc : la simplicité du design scandinave marquera toute sa carrière. Il cherche aussi son inspirations du côté des designers américains : Eames, Bertoia, Saarinen.Ces trois immenses designers éclaireront le long chemin créatif de Pierre Paulin.Très vite, il s'intéresse au métal et réalise son premier fauteuil, dit fauteuil anneau à cause de son assise circulaire. En réalité, Paulin donne toujours des chiffres à ses créations, ce sont les éditeurs qui préféreront des noms. J'observe de près ce fauteuil CM 273. Je suis stupéfait par sa simplicité : deux rectangles inversés et un cercle de cuir tendu, pas plus. Il imagine ce fauteuil, chez lui, avec deux manches à balais et un morceau de papier épais. Il fallait y penser. Dès sa création, ce fauteuil est sélectionné pour la XIe Triennale de Milan. Cette première invention est un coup de maître et ce n'est pas fini. Ce fauteuil, dit Butterfly, en est la suite logique. Il est la preuve que Paulin refuse toute fioriture et veut aller à l'essentiel.

Pierre Paulin : Fauteuil F 675 dit Butterfly, 1963. Assise et dossier en cuir naturel, structure en fil d'acier cintré et chromé. Artifort. Collection Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

Pierre Paulin : Fauteuil F 675 dit Butterfly, 1963. Assise et dossier en cuir naturel, structure en fil d'acier cintré et chromé. Artifort. Collection Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

La housse et le champignon

Pierre Paulin est le premier designer à utiliser le tissu élastique pour un meuble. L'idée lui vient en observant une femme enfiler un maillot de bain. Il veut la même chose pour un siège. En 1958, il rencontre les dirigeants d'Artifort et débute ses recherches sur les housses en textiles extensibles. "Ce système de housse strech monobloc, sans couture, révolutionne la manière de penser le siège" précise la jeune commissaire de l'exposition, Cloé Pitiot. Paulin se met à dos quelques tapissiers, la bouche encore pleine de clous... A l'époque, Paulin a du mal à trouver du tissu extensible en France, il doit aller le chercher en Belgique. Mais à technique nouvelle, esthétique nouvelle. Désormais les housses de Paulin se changent, se lavent et le designer bouleverse totalement la façon d'appréhender le siège. C'est une révolution esthétique. Ce célèbre siège "Mushroom" en est la preuve. Paulin se serait inspiré du fauteuil Crapaud conçu sous Louis Philippe. Mais le travail de Paulin colle parfaitement à la montée de la sphère intimiste et au souci du confort du corps des années 60. Paulin va loin, avec ses meubles, il apporte non seulement le confort, mais aussi le réconfort. A propos de cette assise "champignonesque", Paulin a déclaré :" Le meilleur objet industriellement parlant que j'ai jamais dessiné".

Pierre Paulin : fauteuil F 560 dit Mushroom, 1960. Armature en tube d'acier, garnissage en mousse de polyuréthane, revêtement de crêpe de laine et élasthanne. Artifort. Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo B. Prévost

Pierre Paulin : fauteuil F 560 dit Mushroom, 1960. Armature en tube d'acier, garnissage en mousse de polyuréthane, revêtement de crêpe de laine et élasthanne. Artifort. Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo B. Prévost

Chauffeuse et rasoirs

C’est une exposition de taille moyenne, mais très intéressante. Paulin a aussi dessiné des rasoirs, des machines à café, des assiettes et même une tente cathédrale, reprenant les croisées d'ogives des églises. En 1972, il développe une idée d'aménagement intégral : conception, aménagement de l'espace, fabrication, édition, diffusion, marketing. Pour lui, le design est une pratique collective. A-t-il eu les yeux plus grands que le ventre ? Ce projet est refusé et Paulin crée, en 1975, l'ADSA. Il travaille toujours sur la notion de design global et veut rapprocher créateurs et industriels. Je regarde cette magnifique chauffeuse. Je suis frappé par la finesse des pieds et cette housse rouge, enfilée sur la structure tubulaire comme une chaussette colorée. Ce meuble aura un succès considérable. Mais les mousses des années 70 ont un gros défaut, elles s'effritent et posent, actuellement, d'énormes problèmes aux restaurateurs...

Pierre Paulin : Chauffeuse CM 194BD, 1959. Métal laqué, tissu, mousse, sangles, caoutchouc. galerie Pascal Cuisinier, Paris.

Pierre Paulin : Chauffeuse CM 194BD, 1959. Métal laqué, tissu, mousse, sangles, caoutchouc. galerie Pascal Cuisinier, Paris.

L'exception

Voici le seul exemple de création de Paulin avec un motif coloré. J'observe le doux mouvement de ce meuble, une invitation au confort et à la tranquillité. Quelques images en super 8, montrent Paulin en vacances dans son jardin, il joue avec un tuyau d'arrosage et le tord jusqu'à en faire... un meuble. Le design, Paulin l'a vraiment dans la tête et dans le coeur. Je regarde ce fauteuil ultra coloré, on dirait les deux jambes d'un danseur.

Pierre Paulin : fauteuil F582 dit Ribbon Chair, 1966. Armature en tube d'acier, garnissage en mousse de latex, revêtement textile en jersey de polyamide, piétement en bois laqué. Artifort. Coll Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo Bertrand Prévost. Don de Strafor, 1996.

Pierre Paulin : fauteuil F582 dit Ribbon Chair, 1966. Armature en tube d'acier, garnissage en mousse de latex, revêtement textile en jersey de polyamide, piétement en bois laqué. Artifort. Coll Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo Bertrand Prévost. Don de Strafor, 1996.

Etirement et continuité

Quelques années plus tard , en 1972, Paulin inove encore avec ce fauteui Groovy, qui fait suite à son "Fauteuil Tulipe". Mais cette fois ci, il étire considérablement les lignes. On a l'impression que ce sont les accoudoirs qui vont jusqu'au sol et structurent le meuble.

Pierre Paulin : Chauffeuse F598 dite Groovy, 1972. Structure tubulaire métallique avec ressorts, mousse de polyurétane, soubassement aluminium, tissu extensible. Artifort. Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo G. Merguerditchian

Pierre Paulin : Chauffeuse F598 dite Groovy, 1972. Structure tubulaire métallique avec ressorts, mousse de polyurétane, soubassement aluminium, tissu extensible. Artifort. Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo G. Merguerditchian

Lumières

Paulin s'intéresse également à lumière. Dès la fin des années 50, il rencontre l'éclairagiste Pierre Disderot. Le Hall 3 de la gare de Lyon possède encore un plafond lumineux de Paulin. Avec Disderot, il réalise un lustre araignée : une multitude de fils électiques et plusiers ampoules : très novateur pour son temps. En 1961, Paulin réalise un gros travail, la décoration du foyer des artistes de la Maison de la radio. La pièce est rythmé par différentes stuctures au plafond et sur les côtés. Le luminaire aux nombreuses boules descend très bas, les tables sont rondes et de profonds fauteuils attendent des dos fatigués. L'ensemble donne un sentiment de douceur, de confort et de calme, que renforce encore la couleur violette des sièges.

Pierre Paulin : Foyer des artistes de la Maison de la Radio, vue perspective, 1961. Crayon, transfert couleur et collage carton sur calque. Pierre Paulin / Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

Pierre Paulin : Foyer des artistes de la Maison de la Radio, vue perspective, 1961. Crayon, transfert couleur et collage carton sur calque. Pierre Paulin / Coll. Centre Pompidou, Musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

Toujours plus bas

En regardant tous ces meubles et objets, je remarque qu'au fil du temps, l'assise est de plus en plus basse. Ce fauteuil, qui ressemble à un pétale de fleur, en est le plus bel exemple : quel simplicité. Au départ, Paulin a des doutes, l'assise n'est-elle pas trop basse ? Quelques tests lui font vite comprendre que ce siège sera un succès et correspond totalement à son époque. Cette chaise "Langue" est acquise en 1969 par le MOMA de New York. En regardant cette chaise, je pense aussi aux chaises Panton de Verner Panton, designer danois extraordinaire.

Pierre Paulin : siège F577 dit Tongue, 1967. Armature en tube d'acier, garniture en mousse de latex, revêtement en jersey de polyester. Artifort. Coll. Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo JC. Planchet

Pierre Paulin : siège F577 dit Tongue, 1967. Armature en tube d'acier, garniture en mousse de latex, revêtement en jersey de polyester. Artifort. Coll. Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo JC. Planchet

Au ras du sol

A force de proposer des assises très basses, Paulin devait tôt ou tard s'intéresser au tapis. Il invente, dans les années 70, le tapis-siège. Celui-ci remonte sur le mur ou se relève à ses quatre coins. Le designer crée ainsi un espace de jeu et de convivialité pour toute la famille, une idée qui fait encore aujourd'hui son chemin.

Pierre Paulin : Tapis-Siège, 1980. Bâche en toile enduite de PVC, quatre supports d'angles en contreplaqué et mélaminé, tapis en laine. Coll. Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

Pierre Paulin : Tapis-Siège, 1980. Bâche en toile enduite de PVC, quatre supports d'angles en contreplaqué et mélaminé, tapis en laine. Coll. Centre Pompidou, musée national d'art moderne / Photo G. Meguerditchian

Le leçon du serpent

Paulin regarde tout et s'inspire de tout. En 1969, à partir d'un animal appelé Amphisbène, une espèce de serpent à deux têtes issu de la mythologie romaine, il réalise un canapé articulable appelé "Amphis"(des deux côtés à la fois en grec). Il mérite bien son nom puisqu'un système métallique permet de le relever, comme on veut, même s'il est conçu sur une seule colonne vertébrale. C'est un espace de repos ou de dialogue.

Pierre Paulin : Siège Déclive, 1968. Structure articulée en lattes d'aluminium, piétement en tube d'acier laqué, rembourrage en mousse polyester, revêtement textile déhoussable en laine. Coll Centre pompidou, musée national d'art moderne. Photo P. Migeat.

Pierre Paulin : Siège Déclive, 1968. Structure articulée en lattes d'aluminium, piétement en tube d'acier laqué, rembourrage en mousse polyester, revêtement textile déhoussable en laine. Coll Centre pompidou, musée national d'art moderne. Photo P. Migeat.

Elysée I

A partir de 1969, il travaille avec "Mobilier national" et conçoit un canapé tout rond qui m'évoque le mobilier Louis Philippe. Un exemplaire est prévu pour les visiteurs du Musée du Louvre. Deux ans plus tard, le président Pompidou veut faire refaire les salons particuliers de l'Elysées. En réalité Pompidou estime que les français ont besoin de modernité et il veut donner l'exemple, en espérant être suivi. En fait, c'est surtout madame Pompidou qui a le sens de la modernité et qui influence son mari. Pour Claude et Georges Pompidou, Paulin est la personne adéquate. Il réalise un plafond en résine, couleur rose poudré pour que le teint des femmes soit encore plus beau. le designer a vraiment le sens du détail. Il dessine aussi ce fauteuil pour le couple présidentiel.

Pierre Paulin : Fauteuil du salon des tableaux, palais de l'Elysée, 1971 - 1972. Armature tubulaire, mousse, cuir retrourné. Collection mobilier national, Photo Isabelle Bideau

Pierre Paulin : Fauteuil du salon des tableaux, palais de l'Elysée, 1971 - 1972. Armature tubulaire, mousse, cuir retrourné. Collection mobilier national, Photo Isabelle Bideau

Elysée II

Quelques années plus tard, François Mitterand arrive au pouvoir. Il demande à Pierre Paulin de concevoir son bureau, lui aussi veut donner un image de modernité. Entre temps, après être passé par des sièges de jardin en plastique, Paulin veut se recentrer su lui-même et sur les fondamentaux. Il revient donc au bois. Il réalise en 1984, pour l'Elysée, un bureau bleu avec un liserai rouge et ce fauteuil à la forme hexagonal. Pour un Président de la République, c'est opportun. Mais ce siège étrange à cinq pieds offre une autre particularité : un double cannage, une façon discrète de suggérer les jeux d'ombres et de lumières de la politique. Quant au coussin de l'assise, il est lie-de-vin. Malgré sa forme bizarre, ce fauteuil marque bien le retour au classicisme du créateur.

Innovateur

Paulin essaye toutes les techniques, toutes les innovations, toutes les voies de la création. Son imagination féconde a su comprendre les envies de son époque et les mettre en matière. Pierre Paulin a dessiné près de deux cents chaises, fauteuils, chauffeuses et canapés, deux fois plus que ses autres créations : étagères, tables, luminaires. A partir d'un siège, il en réalise un autre et ainsi de suite. "Analyser, détourner, déformer : Paulin joue avec les lignes, sculptant l'espace plus que la matière" souligne Cloé Pitiot. Et tout ça au service du corps. Je remarque que tous ces sièges ressemblent à des danseurs en mouvements. Ses lignes douces et précises facilitent le bien être. Toute sa vie, il puise dans le passé pour ouvrir une nouvelle voie vers le futur. Le designer décède le 13 juin 2009, à Montpellier.

Pierre Paulin a peut-être commis une erreur : être trop en avance sur son temps. Aujourd'hui, le Centre Pompidou, avec cette première grande rétrospective, remet les pendules à l'heure.

Centre Pompidou

Ouvert de 11h à 21h tous les jours sauf le mardi

Entrée : 14 euros / TR : 11.