Connexions en tous genres au Palais de Tokyo : Jean-Michel Alberola et la nouvelle génération

Jean-Michel Alberola : Reprendre la conversation, 2005. Courtesy Adagp, Paris 2016.

Le Palais de Tokyo présente jusqu'au 16 mai 2016, sa nouvelle saison, sous le titre "Arpenter l'intervalle" : plusieurs expositions dont une grande rétrospective de l'artiste Jean-Michel Alberrola "L'aventure des détails". Tous ces artistes ont un point commun : ils travaillent tous autour du thème de la communication, utilisent des techniques diverses et sont inclassables.

Vigipirate oblige, on ne rentre plus comme ça au Palais de Tokyo. Je suis accueilli par deux vigiles qui vérifient scrupuleusement mon invitation. Après quoi, je m'enregistre à un bureau presse et je me place dans la file d'attente, devant un autre vigile. J'attends l'ouverture de l'exposition. En fait, je devrais employer le pluriel car il ya beaucoup d'expositions différentes au Palais de Tokyo. Le Palais se veut comme le vent qui essaime des petites graines...

Palais de Tokyo, 2016. Photo Thierry Hay

Palais de Tokyo, 2016. Photo Thierry Hay

Connexions intellectuelles et humour 

Tous ces éléments, toutes ces présentations artistiques se relient entre elles, d'ailleurs on aurait pu donner comme titre à cette série d'expositions : "Connexions et connivences". En effet, toutes proposent un regard sur le monde, une réflexion sur le langage, les rapports entres les hommes, mais aussi pour certains, avec les forces des esprits ou la poltique. Bref, ça ratisse large...

Je suis surtout venu pour l'exposition Alberola, un artiste aussi discret que surprenant. Depuis des années, il se sert de tous les médiums, pour réaliser une œuvre kaléidoscopique dont il essaye, avec pugnacité, de connecter tous les morceaux. Alberola, né en 1953 en Algérie, est un des créateurs les plus connus et les plus mystérieux de sa génération. Il y a vingt ans, je n'ai pas vu sa rétrospective au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Je suis donc très heureux d'être au Palais de Tokyo pour ce vernissage presse qui, une fois n'est pas coutume, fait la part belle à la peinture.

Cette exposition a l'ambition de présenter et d'expliciter l'éclectisme de l'œuvre de ce grand artiste hyper cultivé mais qui ne se prend jamais au sérieux ."Chaque œuvre peut se lire comme le détail d'un rébus" précise Katelle Jaffres, commissaire de l'exposition. Jai toujours appécié la créativité et l'humour d'Alberola.

Jean-Michel Alberola : Va chercher ! , 2015. Fusain sur papier. 20,,5 cm x 30,5. Courtesy galerie Daniel Templon, Päris & Bruxelles. Photo Bertrand Huet / Tutti. Adagp, Paris 2016.

Jean-Michel Alberola : Va chercher ! , 2015. Fusain sur papier. 20,,5 cm x 30,5. Courtesy galerie Daniel Templon, Päris & Bruxelles. Photo Bertrand Huet / Tutti. Adagp, Paris 2016.

L'art-puzzle

Alberola se montre très peu et n'a pas un goût prononcé pour les médias. Mais ce jour là, il est face à moi. Il passe la main dans son épaisse chevelure brune. Il se tient légèrement voûté. Il porte un manteau sous lequel j'aperçois un blouson. Il n'y a rien de chic ni d'élégant dans sa mise, excepté une très jolie paire de chaussures, parfaitement cirée. Alberola baisse de plus en plus la tête, il déteste parler en public. Pourtant, c'est lui qui explique le mieux son œuvre : "Je ne fais que des détails, je ne fais que ça. Je compte simplement sur l'addition des détails... Il y a tout ce qui va autour des peintures, c'est à dire les néons, les sculptures, les films, ce que j'écris, les dessins sur les tickets de métro. Tout ça, ce sont des éléments de connexion. Je fais des morceaux, que je relie entre eux à un moment donné. De toute façon, depuis mon adolescence, je vois le monde comme un rhizome généralisé".

Jean-Michel Alberola : Celui qui stratège, 2001-2002, Huile sur toile. Courtesy galerie Daniel Templon, Paris & Bruxelles. Adagp, Paris 2016.

Jean-Michel Alberola : Celui qui stratège, 2001-2002, Huile sur toile. Courtesy galerie Daniel Templon, Paris & Bruxelles. Adagp, Paris 2016.

Quelques questions dans un labyrinthe

Ce labyrinthe artistique est au service de quelques thèmes centraux : les questions migratoires, la société de consommation, l'économie, la répartition des richesses, le rôle de l'art dans une société moderne. Alberola jongle sans cesse, entre réflexions artistiques et questionnements politiques; un peu anar, un peu aristo.

Œufs d'autruches et néons

L'exposition commence par une vitrine dans laquelle je vois un visage souriant, entouré de plusieurs œufs d'autruche dont un est cassé. C'est tout simplement la représentation d'un espace mental. Je lève la tête et remarque une succession de néons. Je peux lire : "Effondrement des consignes lumineuses" : Une façon de dire qu'il y a trop de pollution lumineuse, d'informations, de messages dans la société. Un autre néon est encore plus fort. Dans sa partie supérieure il évoque un crâne, dont les deux yeux sont formés par les deux boucles du mot rien. Ce "Rien" lumineux bouscule les cerveaux, j'adore.

Jean-Michel Alberola : Crâne, néon, 1995. Enseigne intérieure, 20 cm x 25. Jean-Michel Alberola / Adagp, Paris 2015. Photo Florian Kleinefenn. ADAGP, Paris 2016.

Jean-Michel Alberola : Crâne, néon, 1995. Enseigne intérieure, 20 cm x 25. Jean-Michel Alberola / Adagp, Paris 2015. Photo Florian Kleinefenn. ADAGP, Paris 2016.

Moteur

Alberola est un très grand cinéphile. Il a lui-même réalisé plusieurs films dont un sur "La vie de Manet", en 1983. La deuxième salle est donc consacrée au cinéma. L'artiste s'intéresse au film de Byron Haskin "L'île au trésor", d'après le roman de Stevenson. Influencé par le film, Alberrola réalise de nombreux dessins et peintures sur le thème des connexions qui paraissent impossibles. Comme un pirate nous cherchons le trésor de la cohésion et de l'harmonie, mais c'est pas gagné...

Rock'n' roll attitude

Alberola en a un peu l'allure, depuis sa jeunesse il se passionne pour les rock stars, avec une préférence pour Bob Dylan. L'artiste souligne que le rock a transformé la civilisation entière : connexion réussie. Pour lui rendre hommage, il a imaginé des petites cabanes jaunes à oiseaux. Les volatiles sont bien sûr le symbole de la pensée qui circule d'un endroit à un autre, comme la musique.

Royauté

J'admire longtemps une magnifique série de toiles intitulée "Le roi de rien". Sur chaque toile, le visage du roi est à peine visible, voir invisible. A chacun de l'interpréter comme il veut... Mais ces rois sans royaume, sont très séduisants, en voici un exemple. Je remarque plusieurs "couloirs" gris qui traversent la toile, comme des tunels, preuve qu'il s'agit encore de rhizomes...

Jean-Michel Alberola : Le roi de rien IV, 2002-2003. 81 cm x 60. ADAGP, Paris 2016

Jean-Michel Alberola : Le roi de rien IV, 2002-2003. 81 cm x 60. ADAGP, Paris 2016

Un pont entre les contradictions

Une autre salle concerne un sujet cher à Alberola : la contradiction. En vérité, il adore les gens qui sont capables de relier des éléments en apparence contradictoires. Dans un de ses tableaux, il a écrit trois noms de philosophes : Simone WeilMariaZombrano et Sarah Kofman : trois femmes, trois philosophes, qui ont réussi à rassembler des éléments mentaux contradictoires. Alberola, lui, traite ce thème avec une série de dessins qui suggèrent de nouvelles ramifications pour relier entre elles les contradictions humaines.

Un lieu pas comme un autre

Un peu plus loin, je découvre quelques petits dessins. Alberola les a faits après une visite dans le camp d'extermination d'Auschwitz. Ce sont des paysages. Ils ressemblent à n'importe quel paysage, et bien sûr, pas du tout. Ils sont donc contradictoires... Je regarde avec attention leur fausse "naïveté", derrière laquelle on décerne très bien une vraie froideur...

Emeutes raciales et économie mondiale

Je continue la visite de ce labyrinthe mentale incroyable. Alberola s'est aussi intéressé aux émeutes raciales aux USA en 1965. Mais c'est surtout l'économie de marchés actuelle qu'Alberola a dans le collimateur. Une grande salle est donc consacrée à la finance. Un néon voudrait éclairer la pensée du visiteur.

Jean-Michel Alberola : L'idée de François, 2002. Néon, 25 cm x 108. Courtesy galerie Daniel Templon, Paris & Bruxelles.ADAGP, Paris 2016.

Jean-Michel Alberola : L'idée de François, 2002. Néon, 25 cm x 108. Courtesy galerie Daniel Templon, Paris & Bruxelles.ADAGP, Paris 2016.

Un autre texte précise : "Nous sommes pauvres pour être riches". A côté, je remarque un minuscule tableau vert avec ces quelques mots : " Une certaine quantité d'oseille". Alberola cultive avec délice l'irrévérence, la colère et l''humour. Dans cette exposition, il met en vente un exemplaire du "Capital" de Marx, un livre qu'il a acheté 30 euros et qu'il revend 10... Visiblement, le système économique de l'artiste ne ressemble pas beaucoup à celui de la City, mais il a l'avantage de faire sourire. Je vois également une table sur laquelle on peut lire : "On remet une couche"... Alberola : artiste engagé.

Passages

Depuis des années, le créateur attire notre attention sur la notion de territoire, de passages des frontières et de murs. Il rêve d'un monde sans barrières. J'observe un dessin intitulé " La précision des terrains vagues". Un autre tableau présente un bas de visage et cette inscription : "Bonjour le mur d'en face"... A côté, une grande toile très pixélisée s'intitule : "Un passage de frontière". Soudain, Alberola reprend la parole pour rappeler aux journalistes qu'Arthur Rimbaud avait voulu, à un moment de sa vie, être géographe. Je l'ignorais. Je sors de cette exposition et je remarque d'immense lettres en aluminium : " Reprendre la conversation", encore une envie de connexion... C'est aussi le titre de cette oeuvre, un peu fantomatique.

Jean-Michel Alberola : Reprendre la conversation, 2003. Huile sur toile, 55 cm x 38. Photo Bertrand Huet / Tutti. Adagp, Paris 2016.

Jean-Michel Alberola : Reprendre la conversation, 2003. Huile sur toile, 55 cm x 38. Photo Bertrand Huet / Tutti. Adagp, Paris 2016.

Objet volant non identifié

Mais Alberola n'est le seul présenté au Palais de Tokyo. De nombreux jeunes artistes l'entourent et eux aussi, à leur façon, travaillent sur le thème la communication, de la relation entre les êtres et les éléments. Dans le grand hall du palais de Tokyo, on ne compte plus les courants d'air. J'ai l'impression d'être dans une gare. Le jeune artiste Vivien Roubaud, né en 1986, en a joué. Pour nous présenter " La face cachée des objets banals", il a récupéré dans la rue et accroché au plafond, une vulgaire bâche plastique. Depuis les journaux de Picasso, l'art contemporain surtout aujourd'hui, ne cesse de redonner des lettres de noblesses à des déchets. Ce plastique volant est une belle invitation à la rêverie, il semble littéralement posé sur la couche d'air.

Vivien Roubaud : Bâche, installation (Anémochories) 2016. Courtesy of the artist & galerie In Situ. Fabienne Leclerc, Paris. Photo Aurélien Mole.

Vivien Roubaud : Bâche, installation (Anémochories) 2016. Courtesy of the artist & galerie In Situ. Fabienne Leclerc, Paris. Photo Aurélien Mole.

Galactique

Le palais de Tokyo présente aussi, lors de cette saison, la première exposition d'envergure des frères Florian et Michael Quistrebert, deux Nantais. Lors d'une résidence à New York, ils se passionnent pour l'occultisme et le spiritisme. Ici, les deux artistes exposent une cinquantaine d'œuvres dont certaines pivotent lentement sur elles-mêmes. Dans leurs travaux, les deux frères utilisent pâte à modeler, toile de jute, LED colorés, peinture pour carrosserie, eau de javel, bière. Je trouve ces tableaux qui se veulent extraterrestres, un peu trop terre à terre... Mais l'idée de glisser des LED dans une toile est très intéressante.

Florian et Michael Quistrebert : The light of the light. 2016. Courtesy of the artists and galerie Crévecoeur. Photo Aurélien Mole.

Florian et Michael Quistrebert : The light of the light. 2016. Courtesy of the artists and galerie Crévecoeur. Photo Aurélien Mole.

Portes ouvertes

Je poursuis mon périple aux travers des différentes expositions et j'aperçois une immense installation de Sara Favriau, prix découverte 2014 des amis du Palais de Tokyo. Cette jeune artiste traite l'idée du prolongement, en créant de nombreuses cabanes de bois reliées entre par des passerelles. Chaque tasseau a été taillé, voir sculpté. Dans les maisons de bois, Favriau a installé des œuvres d'autres artistes, qu'elle dit avoir choisie avec précision. En tous cas, cette installation, qui occuppe une immense pièce, ne laisse pas indifférent. Ces cabanes sont à la fois des structures architecturales et un parcours initiatique.

Sara Favriau : La redite en somme, ne s'amuse pas de sa répétition singulière. Installation, 2016. Courtesy of the artist & galerie Maubert, Paris. Photo André Morin.

Sara Favriau : La redite en somme, ne s'amuse pas de sa répétition singulière. Installation, 2016. Courtesy of the artist & galerie Maubert, Paris. Photo André Morin.

Symboles

Shana Moulton, artiste américaine née en 1976, propose une sorte de temple rose qui se compose d'un sol reprenant celui de la cathédrale de Cologne, d'une verrière colorée à la Buren, d'un escalier évoquant les temples aztèques et d'une vidéo. Shana Moulton a toujours eu le souci d'échapper à la banalité et se sert souvent des symboles pour nous conduire vers le rêve... Là encore, il s'agit d'un parcours initiatique.

Shana Moulton : Every angle is an Angel, 2016. Courtesy of the artist & galerie Crévecoeur, Paris. Photo Aurélien Mole.

Shana Moulton : Every angle is an Angel, 2016. Courtesy of the artist & galerie Crévecoeur, Paris. Photo Aurélien Mole.

Au pays des lettres

Malgré la fatigue qui s'installe, je continue. Je fais bien car j'entre dans une salle où sont accrochés des œuvres superbes de Simon Evans. Elles sont entièrement constituées de mots ou de vieux papiers récupérés. C’est la première exposition en France de ce duo d'artistes. Ils affirment exposer "le labyrinthe de leurs esprits". Cette étrange exposition se résume à une foule de diagrammes, de tableaux généalogiques, de listes, mais aussi des éléments autobiographiques : des lettres partout, tout le temps, mais pour quel langage ? Simon Evans jette sous la lumière, le chemin escarpé et imprévisible, de leur création artistique : intéressant.

Les mots et les maux

En remontant l'escalier pour sortir, je vois quatre murs entièrement recouverts des mots du poète Babi Badalov, né en 1959 en Azerbaïdjan. Avec ses nombreux tatouages, son crâne rasé et ces deux anneaux aux oreilles, il ressemble un peu à l'égérie d'une célèbre marque de lessive. Je m'approche d'un mur et lis : "international", " antifasheast". A travers ses poèmes sur tissus, Badalov nous donne sa vision de sa situation d'immigré et célèbre le multiculturalisme de Paris, la ville où il habite depuis sept ans.

Comme toujours au Palais de Tokyo, je suis parfois agacé, parfois séduit. Le puzzle artistique proposé cette saison, nous place de front face au problème des connexions et de la communication, sous toutes ses formes. Le fil rouge n'est pas facile à suivre, car les circonvolutions et les discours un peu pompeux sont nombreux, mais j'ai pris plaisir à me promener dans ces différents univers complémentaires. Alberola est sans aucun doute le plus passionnant : c’est un volcan créatif perpétuel. Cette longue visite au Palais de Tokyo m'a prouvé, une fois de plus, qu'une œuvre d'art est avant tout une invitation au voyage. Heureusement, les artistes sont des voyageurs qui ne s'arrêtent jamais aux frontières...  En ayant vu toutes ces expositions, je me demande si ce n'est pas un peu trop, si les dirigeants n'ont pas, parfois, un peu de mal à remplir cet immense espace et si la grenouille ne veut pas se faire plus grosse que le bœuf...

 

Palais de Tokyo 13 avenue du Président Wilson 75116 Paris

De midi à minuit tous les jours sauf mardi

Entrée : 10 euros