Les errances urbaines, sensuelles et colorées, du photographe Daido Moriyama à la Fondation Cartier

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

La Fondation Cartier pour l'art contemporain  présente jusqu'au 05 juin 2016, l'oeuvre en couleur du japonais Daido Moriyama, à travers l'exposition "Daido Tokyo". L'occasion de découvrir une partie méconnue du travail de cet artiste, considéré comme une figure mythique de la photographie nipponne.

Quand il arrive, la salle où se sont réunis les journalistes, est soudainement prise d'effervescence. Il faut dire que Daido Moriyama est mondialement connu et qu'il a des allures de rock star. Il passe devant moi. Il est de petite taille, l'œil plus noir et plus vif qu'un rapace, vêtu uniquement de couleurs sombres, arborant une coiffure improbable aussi bien par sa couleur que par sa forme. Il s'assoit et commence à parler. Je remarque sa voix grave et l'extrême lenteur de ses gestes.

Shinjuku

La fondation Cartier avait déjà exposé le photographe japonais en 2003. Aujourd'hui, surprise, elle propose à 80% des photos en couleur, alors que Moriyama est surtout connu pour ces belles photos noir et blanc, décadrées et parfois floues. Les clichés en couleur de l'exposition "Daido Tokyo" n'ont jamais été exposé, même pas au Japon. Daïdo Moriyama est un photographe-marcheur, témoin obsessionnel de l'évolution urbaine et sociale de Shinjuku, quartier très populaire de Tokyo, où il vit. Il le qualifie de "Boîte de Pandore débordant de mythes contemporains". Depuis 50 ans, il photographie l'inhabituel et extraordinaire flux urbain japonais, comme s'il voulait capter chaque morceau d'un monde, afin de réaliser son propre univers. Mais cet homme lucide, à la bouche pincée et un peu triste, sait qu'il n'y parviendra jamais... Quand on lui demande s'il n'en pas assez, depuis 50 ans, de photographier Shinjuku, la réponse fuse : "Non".

Portrait de Daido Moriyama, 2016. Photo Thierry Hay.

Portrait de Daido Moriyama, 2016. Photo Thierry Hay.

Une technique bien particulière

Tous les matins, après son petit déjeuner, Moriyama sort de chez lui pour une balade dans son quartier, d'environ une heure. Il n'oublie jamais de prendre son petit appareil numérique compact, qui pourrait tenir dans une poche. Le photographe ne veut pas trop réfléchir, dès qu'il ressent quelque chose, il déclenche son appareil. C’est l'émotion qui l'intéresse, le reste... "Il m'arrive parfois de sentir un frisson courir le long de mon dos. Il ne s'est rien passé de particulier" précise l'artiste. Dès qu'il arrive au bout d'une rue, il fait demi-tour et recommence dans l'autre sens. Et le soir, c'est pareil.

Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 11,5 cm x 149, oeuvre verticale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 11,5 cm x 149, oeuvre verticale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

La ville façon puzzle

L'artiste a une prédilection pour les publicités défraichies, les ruelles désertées, les personnes atypiques, les bars populaires, les filles perdues ou faciles, les néons, les mannequins dans les vitrines, les escaliers, les tuyaux, les caniveaux, tout ce qui est un peu glauque et sexy.

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Partout où la ville bourdonne, tonne et détonne : ça l'intéresse. Pour rappeler cette ambiance urbaine, les organisateurs ont choisi de présenter les photos couleur sur de nombreux paravents, souvent par séries de quatre : bonne idée.

Résilles

La sensuallité et l'érotisme soft est une constante de son oeuvre photographique.

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Les maîtres et le style

Le style photographique de Daido Moriyama a une explication. Né en 1938 à Osaka, il se consacre à la photographie en 1961 et déménage à Tokyo. Deux photographes japonais, d'avant-garde, l'influencent : Shomei Tomatsu et Eikoh Hosoe. Du premier il retient l'amour des rues populaires, et du second la passion de l'érotisme. A cette période, il découvre l'œuvre du photographe William Klein. Il est étonné et fasciné par sons sens de la liberté. En 1968, il rejoint la revue Provoke. Ce magazine veut tordre le cou aux canons classiques de la photographie et prône des images décadrées, saturées, floues, libres. Daido Moriyama "retient la leçon" et poursuit dans son envie de réaliser des images pleines de vie et de pulsions.

Succès

En 1972, il réalise un livre : "Farewell Photography". Bingo : l'ouvrage lui vaut une reconnaissance mondiale immédiate. Page après page, il tente de créer un nouveau langage visuel. Au Japon, la photo passe essentiellement par les livres, Moriyama en réalise beaucoup. Ces vues en noir et blanc très contrastées, aux étranges cadrages, enchantent les experts mondiaux. Son style est là : de l'immédiateté, de la liberté. En 2012, il déclarait au journal "Le Monde" : "J'aime là où ça pue l'humain". Dans son travail, ça se voit un peu...

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama photo Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama photo Foundation

Ambiance

Où mène cet escalier, un lieu où quelques yakusas jouent aux cartes ? Un bordel ? Un hôtel miteux ? Le jeu de lignes droites et courbes, est digne d'une toile abstraite. Ce mélange entre violet et rouge est saisissant.

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre verticale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre verticale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Création et agression

Daido Moriyama préfère le noir et blanc, à tel point qu'il lui arrive fréquemment de photographier en couleur, puis de passer, par la suite, au noir et blanc. Il trouve ce type de photos plus "sensible, plus onirique, plus érotique au sens large" précise t-il. Selon lui, "la couleur évoque le monde réel et le noir et blanc mon monde intérieur". En fait, dans sa carrière, il fait sans cesse un va et vient entre couleur et noir et blanc. Sa photo la plus célèbre, prise en 1971 pour le magazine Playboy, représente une jeune femme qui s'enfuit entre deux ruelles. Ce jour là, son appareil est chargé avec un film couleur. Moriyama est donc passé au noir et blanc, après. J'apprends que la femme était poursuivie par deux hommes. Ils ont fermement demandé le film à Moriyama qui... n'a pas donné le bon... J'ai découvert l'oeuvre de Moriyama avec sa célèbre photo noir et blanc d'un chien errant, qui se retourne et vous regarde : superbe. Je trouve qu'il symbolise tous les errants, les sans voix, les oubliés de la modernité. Comme eux, il pourrait faire preuve d'agressivité le moment venu. C'est une image étonnante.

Balade

"Marcher, c'est ma vie" déclare Moriyama. Et quand on sait qu'il ne chemine pratiquement jamais sans photographier... J'observe plusieurs oeuvres : une chaussure dans un caniveau, une jeune fille avec un poteau juste au centre de la photo, quelques bébés crocodiles devant une grille de fer et ce vieil homme, presque menaçant, faisant ses exercices d'assouplissements, une cigarette à la main.

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Poussière

Un petit coup d'œil à cette voiture qui n'a pas du rouler depuis longtemps : en panne ou le propriétaire est en prison ?

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artiste / Daido Moriyama Foundation

Daido Moriyama : Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 cm x 149, oeuvre horizontale. Courtesy of the artiste / Daido Moriyama Foundation

Confrontation

Daido Moriyama adore confronter des visages réels à des personnages de publicités. C’est une façon d'évoquer le rapport des habitants à leur environnement urbain.

Dityques

L'exposition propose aussi une formidable installation, crée spécialement pour l'exposition. Je vous la recommande. Sur quatre grands écrans, disposés en deux diptyques, défilent une succession de photos en noir et blanc, plus belles et plus étranges les unes que les autres. Si j'ai aimé les prises de vue en couleur, j'ai préféré ce diaporama noir et blanc (Dog and Mesh Tights, 2014 – 2015).

Daido Moriyama : Dog and Mesh Tights, 2014-2015, diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min. Musique de Toshihiro Oshima. Conception audiovisuelle : Gérard Chiron. Courtesy of the artist / Getsuyosha limited / Daido Moriyama Photo Foundation

Daido Moriyama : Dog and Mesh Tights, 2014-2015, diaporama de 291 photographies noir et blanc, 25 min. Musique de Toshihiro Oshima. Conception audiovisuelle : Gérard Chiron. Courtesy of the artist / Getsuyosha limited / Daido Moriyama Photo Foundation

Mémoire et vérité

Daido Morijama, sans s'en rendre compte, est devenu un historien du japon contemporain. Son œil de rapace, sa main agile, saisit sans relâche son quartier devenu intemporel  et les mutations de toute la société nippone. Mais ces instantanés plein de vie, de sueur et de force, cachent bien mal les angoisses d'un chasseur d'images, qui cherche à comprendre et à témoigner de la réalité fragile qui l'entoure.

Daido Moriyama : Dog and Mesh tights, 2014-2015. Diaporama de 291 phtographies noir et blanc, 25 min. Musique de Toshihiro Oshima. Conception audiovisuelle : Gérard Chiron. Courtesy of the artist / Getsuyaosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation.

Daido Moriyama : Dog and Mesh tights, 2014-2015. Diaporama de 291 phtographies noir et blanc, 25 min. Musique de Toshihiro Oshima. Conception audiovisuelle : Gérard Chiron. Courtesy of the artist / Getsuyaosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation.

En photographiant tout, sans arrêt, Moriyama ne voudrait-il pas devenir la mémoire du monde ? Je le crois. En sortant de la Fondation Cartier, je me rends compte que je ne regarde plus les petites choses de la ville de la même façon. Si si, je vous assure...
Fondation Cartier : 261 boulevard Raspail, 75014 Paris.

Tous les jours sauf le lundi de 11h à 20h. Nocturne le mardi jusqu'à 22h.

Entrée : 10,50 euros.

 

 

 

 

 

 

 

  • Grasset-Morel

    Merci de nous associer à vos pérégrinations pleines d'humour dans le milieu de l'art contemporain! Des promenades uniques qui nous rendent plus intelligents chaque jour... Il ne manque que le son de votre voix! Et puis, savoir au lieu d'être, quel beau lapsus!