Le dynamisme des jeunes artistes chinois à la Fondation Louis Vuitton

Portait de l'artiste Zhang Huan. Photo Adrien Bernard.

La Fondation Louis Vuitton présente jusqu'au 02 05 2016 l'exposition "Bentu, des artistes chinois dans la turbulence des mutations". L'occasion de découvrir comment les jeunes créateurs chinois vivent et témoigent de la formidable évolution de leur pays et s'ouvrent au monde. Visite.   

Les légères turbulences économiques et sociales de la Chine inquiète le monde, son nouvel intérêt pour l'écologie le rassure. La presse française s'en fait l'écho tous les jours, mais sur la jeune scène artistique chinoise : rien du tout. L'artiste célébrissime Ai Weiwei, très souvent exposé en France, est un peu l'arbre qui cache la forêt. Les organisateurs de cette exposition "Bentu" (terre natale), ont donc eu la bonne idée d'aller en Chine voir les ateliers et les écoles d'art. Ils ont repéré une douzaine d'artistes, qui sont exposés aujourd'hui à la Fondation Vuitton. Je décide donc d'aller voir ça. La Chine évolue si vite, qu'il est bon de prendre régulièrement son pouls artistique et de comprendre les préoccupations,les messages des jeunes artistes chinois, très dynamiques.

Discours et individualisme

Comme toujours à la Fondation Vuitton, le vernissage presse commence par des discours avec une tribune en plexiglas sur une estrade, comme dans un ministère... Les journalistes sont debout, presque au garde à vous et au bout de 45 minutes de discours, ils surveillent leur mal de dos et se regardent... Fin des remerciements et des applaudissements nourris. La première œuvre que j'aperçois en descendant l'escalator est une courte vidéo de Hu Xiangqian, né en 1983, diplômé des Beaux-arts de Canton en 2007. Dans un parc de Pékin, une femme souriante danse, seule, dans l'indifférence quasi générale des autres personnages qui l'entourent. La femme se sert du foulard comme d'une protection, un bouclier contre le monde extérieur. A travers cette vidéo, l'artiste illustre un énorme changement de la société chinoise, qui passionne les jeunes artistes : l'individualisme et l'affirmation de soi. Dans ce pays au passé on ne plus collectiviste, c'est une vraie révolution...

Hu Xiangqian : The woman in front of the camera, 2015. Hu Xiangqian.

Hu Xiangqian : The woman in front of the camera, 2015. Hu Xiangqian.

Humour et spiritualité

Les jeunes créateurs chinois adorent mélanger leur culture traditionnelle avec les nouvelles technologies et l'art occidental. J'aperçois un alignement de sculptures de XU Zhen, qui me rappelle les dernières œuvres de Jeff Koons. Avec ironie, XU Zhen propose deux sculptures grecques classiques l'une sur l'autre dans un équilibre subtil : très beau. Le même artiste expose une vidéo étonnante : sur six écrans, un homme danse dans les nuages. J'apprends qu'il utilise des positions de prières. Ce film montre bien le souci actuel, des artistes chinois, de se réapproprier leur propre culture, tout en s'ouvrant à toutes les nouveautés technologiques et au monde.. Mais cette vidéo est aussi une parodie des vidéos de Fitness, si chères aux américains. Xu Zhen mixe donc spiritualité et gymnastique occidentale, avec un soupçon de provocation...

Xu Zhen : Physique of Consciousness, 2011. Vidéo. Xu Zhen.

Xu Zhen : Physique of Consciousness, 2011. Vidéo. Xu Zhen.

Couleurs et mondialisation

Quelques mètres plus loin, je découvre les paravents colorés de Xu Qu, né à Nanjing en 1978. Je pense à des autoroutes, des chemins. L'artiste voudrait mettre en avant les changements urbains fulgurants de la Chine. Pas du tout, je me trompe. En fait, ce sont des détails de billets de banque du monde entier. Xu Qu met donc l'accent sur la valse folle des flux financiers, tout en présentant au public de belles toiles abstraites, colorés et mobiles, comme les marchés financiers...

XU QU : Currency wars, 2015. Installation. XU QU.

XU QU : Currency wars, 2015. Installation. XU QU.

Tradition et modernité

Le mariage entre modernité et respect de la tradition est évident dans le magnifique rouleau, peint par Hao Liang, né en 1983. Il occupe une immense vitrine et je l'admire longuement. Je suis frappé par la douceur des couleurs et la précision des détails. Cette belle œuvre relate l'histoire d'un jardin paysager emblématique, créé sous la dynastie Ming, détruit par la Révolution culturelle, puis reconstruit et transformé, dans les années 90, en un parc d'attraction. Ce rouleau de Hao Liang illustre à merveille différentes périodes d'utopie. Cet artiste, très cultivé, s'appuie toujours sur une solide documentation. Une deuxième vitrine, à côté de son œuvre, présente vielles photos et documents se rapportant à l'histoire de ce jardin et dont Hao Liang s'est servi.

L'artiste Hao Liang au travail. The virtuous Being (détail), 2015. Encres noires et de couleur sur rouleau de soie. 40 cm x 1312. Hao Liang.

L'artiste Hao Liang au travail. The virtuous Being (détail), 2015. Encres noires et de couleur sur rouleau de soie. 40 cm x 1312. Hao Liang.

Mixage et géographie

Je découvre l'immense dessin de Qiu Zhijie, né en 1969 à Zhangzhou. Cet artiste, un peu moins jeune que les autres, a exposé lors de la dernière Biennale de Venise en 2015. Comme dans beaucoup de ses grandes cartographies (série Mapping the World), il mélange termes en anglais et en chinois. Il illustre les mutations géographiques et politiques de son pays, auxquelles il rajoute une bonne dose de poésie, grâce des données imaginaires ou passées.

Bonheur et tapis

Je regrette de ne pas disposer de plus de visuels, pour vous montrer toute la diversité créative de ces jeunes artistes chinois. Liu Shiyuan a réalisé une petite pièce entièrement couverte de morceaux de tapis colorés, qui reprennent le langage et le graphisme de la télévision. Je trouve que cela ressemble à une grande mire. C’est un espace refuge (encore un...), dans lequel on peu entendre une bande son qui diffuse sans cesse des messages de bonheur issus de la publicité. C’est une création du compositeur Kristian Monrup. Le bonheur offert sur un plateau par les publicitaires, faut-il y croire ? Les jeunes chinois aussi ont des doutes... Cette œuvre, teintée d'humour, multiplie les références culturelles et, dans le même temps, offre un espace de repli.

Orient et Occident

La Fondation Vuitton a décidé de consacrer, jusqu'à l'été, tout son bâtiment aux artistes chinois. A côté de l'exposition Bentu, les organisateurs proposent les œuvres des artistes chinois de la collection Vuitton. Là encore je retrouve ce souci de s'ouvrir au monde, de mélanger les cultures, de se moquer un peu de l'occident tout se réappropriant l'histoire et la mentalité chinoise traditionnelle. Huang Yong Ping est une figure majeure de l'art chinois contemporain, fondateur du mouvement Xiamen Dada en 1986. J'ai déjà pu admirer son surprenant cerf coupé en deux lors de la dernière Fiac. Dans cette œuvre ci-dessous, il reprend le célèbre "Porte bouteilles" de Marcel Duchamp, auquel il rajoute de nombreux bras et objets empruntés à l'iconographie de la déesse Guan Yin. L'artiste se montre volontiers irrévérencieux par rapport à notre culture occidentale. Mais j'apprends que Huang Yong Ping a eu l'idée de cette installation après la visite d'une église à Münster, où il a vu un crucifix sans bras avec cette inscription : "Je n'ai d'autres bras que les tiens".

Huang Yong Ping : Cinquante bras de Bouddha, 1997-2013. Métal, terre cuite, résine, objets divers. 477 cm x 404 x 415. Huang Yong Ping.

Huang Yong Ping : Cinquante bras de Bouddha, 1997-2013. Métal, terre cuite, résine, objets divers. 477 cm x 404 x 415. Huang Yong Ping.

Modernité et religion

Cette oeuvre ultra colorée de XU Zhen témoigne aussi du dynamisme créatif et de l'acceptation de l'ouverture au monde de la Chine. ZU Zhen est à la fois chef d'entreprise, galeriste et artiste. Cette sculpture de la déesse Guan Yin, très présente en Chine, a vu le jour grâce à un ordinateur, d'après une figurine de porcelaine conservée à la Cité Impériale. Xu Zhen réalise ici une sorte de ready made et transforme Guan Yin, symbole de pureté, en une déesse de la modernité, voir de la culture pop.

Xu Zhen : New, 2014. Acier inoxydable, peinture. 402 cm x 130 x 110. Xu Zhen.

Xu Zhen : New, 2014. Acier inoxydable, peinture. 402 cm x 130 x 110. Xu Zhen.

Culture et mutations

Ce voyage en Chine à la Fondation Vuitton, montre combien les jeunes créateurs chinois, comme leur pays, ont envie d'aller de l'avant à toute vitesse, d'embrasser le monde entier, sans perdre de vue ni leur religion, ni leur tradition.Tous ces artistes sont aussi les témoins des mutations fulgurantes de la Chine du XXIe siècle.
Dernière information: au mois de mai, l'artiste Daniel Buren décorera tout l'extérieur de la Fondation et se confrontera donc à la formidable architecture de Gehry. J'ai hâte de voir ça. Je parie qu'il y aura de très nombreux films colorés sur toutes les vitres et que le bâtiment va prendre un sacré bain de couleurs. Mais, en attendant, allez voir les jeunes artistes chinois. Ils nous parlent d'eux et de toute notre planète. "Quand je peins, je dresse un constat de l'histoire d'aujourd'hui. Ce n'est pas une glorification. Le peintre interroge le monde", écrit Yan Pei Ming.

Fondation Louis Vuitton : 8 rue du Mahatma Gandhi. Bois de Boulogne. 75016 Paris.

Lundi, mercredi, jeudi : de 12h à 19h.

Nocturne le vendredi jusqu'à 23h.

Samedi, dimanche : de 11h à 20H.

Entrée : 14 euros / TR : 10 et 5 euros.