Cosa Mentale à Pompidou-Metz : télépathie et représentation de la pensée dans l'art du XXe siècle

Victor Brauner : Signe, bronze doré. 1942-1945. ADAGP, Paris 2015. Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist RMN-Grand Palais / Phlippe Migeat / Susan Hiller : Homage à Marcel Duchamp : Aura (Blue Boy), 2011. Impression numérique dur Dibond, 187,9 cm x 126,9. Courtesy de l'artiste et Lisson Gallery. Susan Hiller. Adagp, Paris 2015.

Le Centre Pompidou-Metz présente, jusqu'au 28 mars 2016, l'exposition "Cosa Mentale, les imaginaires de la télépathie dans l'art du XXe siècle". Elle met en avant les tentatives pour rendre visibles les processus de la pensée. Elle explique comment les avancées scientifiques ont une influence sur la naissance de l'art abstrait, du surréalisme et de l'art conceptuel. Une exposition pédagogique à découvrir. 

On ne pourra pas dire que le Centre Pompidou-Metz n'ose pas. Proposer une exposition sur le thème de la télépathie et de la représentation de la pensée : gonfler. Pourtant, il est vrai que, de tous temps, les artistes ont cherché à illustrer le flux de la pensée et le tourbillon des émotions. Cette quête explique, en partie, les évolutions et les transformations de l'art du XXe siècle. L'exposition du Centre Pompidou-Metz a donc sa raison d'être, même s'il n'est pas courant de rassembler ces deux termes : art et télépathie. Ce dernier mot viendrait du grec et signifie : au loin et souffrir. Depuis longtemps, les peintres côtoient, pour créer, la souffrance et le plaisir. Ils ont toujours voulu représenter tous les mécanismes de la pensée et leur rêve commun est certainement, qu'une pensée immédiate s'incarne dans leurs œuvres. C'est ce que Picasso disait lorsqu'il affirmait vouloir peindre comme un enfant. Les artistes se passionnent pour la télépathie. Ils regardent de près les expérimentations et les découvertes scientifiques et cela influence leur travail créatif. Aucune raison donc de fuir cette exposition, malgré son titre pompeux.

Centre Pompidou-Metz, vue extérieure. Photo Roland Halbe.

Centre Pompidou-Metz, vue extérieure.
Photo Roland Halbe.

Grand penseur

"Le penseur de Rodin" est sans aucun doute l'oeuvre qui symbolise le mieux la concentration. L'exposition s'ouvre dessus, grâce à cette oeuvre  de Stephen Haweis et Henry Coles. Chaque muscle est tendu, tout le corps se met au service de la force cérébrale, comme si l'homme devait échapper à la moindre distraction. Rodin a tout dit et Stephen Haweis le rend à la perfection.

Stephen Haweis et Henry Coles : Le Penseur, vers 1903-1904. Epreuve au charbon, 23 cm 16,60. Musée Rodin Paris.

Stephen Haweis et Henry Coles : Le Penseur, vers 1903-1904. Epreuve au charbon, 23 cm 16,60. Musée Rodin Paris.

Subtile télévision

Cette présentation du Centre Pompidou-Metz a aussi le mérite d'être chronologique. Vue la complexité du thème, c'est une bonne idée. Face au dessin de l'homme courbé de Rodin, les organisateurs ont placé une installation de Nam June Paik. Cet artiste coréen est un des premiers à avoir compris les conséquences de l'apparition de la télévision et il est considéré comme le "pape" de l'art video. Il utilise une caméra, une statuette du "Penseur" et un petit écran, comme si l'image dans le petit écran pouvait être l'illustration de la réflexion du personnage assis. La représentation télévisuelle devient la plus forte et la caméra assure le lien. Cette œuvre pourrait résumer à elle seule toute l'exposition.

Nam June Paik : TV Rodin (le penseur), 1978. Moniteur, caméra, moulage plâtre. 132 cm x 110 x 115. Phto : Primae / Claude Germain. The Estate of Nam June Paik.

Nam June Paik : TV Rodin (le penseur), 1978. Moniteur, caméra, moulage plâtre. 132 cm x 110 x 115. Phto : Primae / Claude Germain. The Estate of Nam June Paik.

Contact

Dans le catalogue de cette accrochage, on peut lire : "Le point de contact qui, unit historiquement matérialisation de la pensée et dématérialisation des communications est décisif pour comprendre les enjeux formels et conceptuels des pratiques artistiques au tournant du siècle". Voilà qui est dit. Mais pour bien comprendre cette présentation audacieuse à Metz, il faut se rafraîchir la mémoire côté scientifique.

Etapes scientifiques

En 1882, la Society for Psychical Research est crée, le mot télépathie apparaît, télésthésie aussi. Ce terme désigne "les cas où une sensation est reçue à distance". Deux ans plus tard, William Barret émet l'hypothèse d'une action vibratoire de la pensée par des ondes cérébrales. Maupassant publie une nouvelle, "Un fou", dans laquelle il utilise la notion de télépathie. 1895 : le physicien Conrad Röntgen réalise la première radiographie. L'idée fait son chemin, si on arrive à voir à l'intérieur du corps, pourquoi ne verrait-on pas l'activité de la boîte crânienne ? Cela devrait permettre de mieux comprendre le phénomène créatif et les échanges d'idées. Les artistes en deviennent les illustrateurs, mais aussi les acteurs.

Sigmar Polke : Sans titre (Blue), 1992. Ensemble de 10 épreuves cibachromes, 61 cm x 51. The estate of Sigmar Polke / Adagp, Paris 2015.

Sigmar Polke : Sans titre (Blue), 1992. Ensemble de 10 épreuves cibachromes, 61 cm x 51. The estate of Sigmar Polke / Adagp, Paris 2015.

Le fantôme de Rodin et André Breton

En 1903, le chercheur René Blondot parle de rayons N. Ils seraient émis par les nerfs, lors d'une très forte concentration. Le fantôme de Rodin passe... En 1921, Edouard Belin parvient à transmettre des images par ondes hertziennes et André Breton, pape du surréalisme, écrit : "L'écriture automatique apparue à la fin du XIXe est une véritable photographie de la pensée". A l'Exposition universelle de 1937, le neuro-physiologue Alfred Fessard présente une machine à les enregistrer. Le 3 juillet 2015, le jeune patron de Facebook, Mark Zuckerberg déclare : "Un jour, je crois que nous pourrons envoyer des pensées complexes entre personnes via la technologie". La quête vers la représentation immédiate de la pensée est un long chemin, elle n'a jamais laissée les artistes indifférents. Freud, lui, pensait que la télépathie était un réseau d'hyper-communication, ne s'activant qu'en cas d'absolue nécessité. La question est de savoir si la création artistique entre bien dans ce schéma, et à quel moment du process ? Et si oui, comment ? L'exposition essaye d'apporter une réponse.

La femme-pensée

Cette œuvre de Munch est une surprenante représentation de la Vierge, mais elle est aussi l'illustration d'un parcours cérébral, d'une pensée ? Comme le flux cérébral, des traits et des boucles courent le long du cadre (pour indiquer une apparition, une naissance ?)  Quant à la femme, nue comme Eve, elle semble se noyer dans ses méditations. La multiplication des courbes au dessus de sa tête, évoque une auréole et renforce cette impression. C'est une oeuvre très étonnante car Munch ose y associer sensualité, voir érotisme, et religion.

Edvard Munch : Madonna, 1895. Lithographie sur carte verte, 60,3 cm x 44,2. Centre Pompidou, MNAM-CCI. Dist RMN-Grand Palais / Georges Merguerditchian.

Edvard Munch : Madonna, 1895. Lithographie sur carte verte, 60,3 cm x 44,2. Centre Pompidou, MNAM-CCI. Dist RMN-Grand Palais / Georges Merguerditchian.

Guides

Au début du XXe siècle, paraissent deux livres, dont l'iconographie inspirera nombre d'artistes : "L'homme visible et invisible" de Charles Leadbeater (1902) et "Les Formes-Pensées" d'Annie Besant et Leadbeater (1905). Ces ouvrages associent des couleurs à des états émotionnels : le rouge renverrait au désir et le bleu au spirituel. Les premiers peintres abstraits ont regardé de près ces affirmations scientifiques. Dans son travail, hautement coloré, Vassily Kandinsky crée, à sa façon, des états d'âme. Kandinsky souhaite que son œuvre soit parcourue par une onde vibratoire expressive, capable de toucher l'observateur, "d'esprit à esprit". Peindre un sujet ou un objet ne l'intéresse pas du tout. En revanche, la musique tient une part importante dans sa création. Le tableau pourrait alors se résumer à la rencontre harmonieuse d'une composition architecturée avec des ondes musicales et expressives.

Vassily Kandinsky : Tableau à la tâche rouge, 25 févirer 1914. Huile sur toile, 130 cm x 130. Centre Pompidou,MNAM-Dist RMN-Grand Palais / Adam Rzepka.

Vassily Kandinsky : Tableau à la tâche rouge, 25 févirer 1914. Huile sur toile, 130 cm x 130. Centre Pompidou,MNAM-Dist RMN-Grand Palais / Adam Rzepka.

Fluidité

A partir de là, l'œuvre artistique explose. De plus en plus de créateurs se demandent, avec insistance, si l'œuvre a encore besoin d'un support. L'art devient aussi fluide qu'une pensée. Il devient même une réflexion, un questionnement, avec un peu de matière autour... C’est clair : désormais l'important c'est la cogitation, le discours.

Transmissions

Une salle de l'exposition réunit dix tableaux noirs de Rudolf Steiner. Ils sont le mode d'emploi d'un nouveau langage conceptuel, que veut mettre au point l'artiste. Steiner croit au développement d'une conscience suprasensible, un grand changement pour l'avenir de l'humanité. Il donne de très nombreuses conférences dans lesquelles il détaille ses recherches sur la notion de transmission et son influence sur le social. Vrai ou pas, des artistes comme Piet Mondrian, Vassily Kandinsky et d'autres, s'intéressent aux graphismes complexes de Steiner et à ses recherches. Mondrian ira jusqu'à écrire : "L'art est un moyen d'évolution de l'humanité".

Rudolf Steiner : Sans titre, 20 avril 1923. Craie sur papier noir, 93 cm x 142. Rudolf Steiner Archiv, Dornach.

Rudolf Steiner : Sans titre, 20 avril 1923. Craie sur papier noir, 93 cm x 142. Rudolf Steiner Archiv, Dornach.

Coton club

Frédéric Vaësen, né en 1966, utilise, pour les détourner, des photos des archives du Goligher Circle, groupe familial qui comprenait un médium capable de "produire" des ectoplasmes. L'artiste fait sortir une étrange matière cotonneuse, du corps de ce médium.

Eléphants roses

Dans les années 60, sous l'influence des drogues et de la culture psychédélique, les photographies prétendant illustrer les tourbillons et les volutes de la pensée, se multiplient. Il faut aller au plus profond, chercher le moindre soubresaut du cerveau humain, si possible sous l'influence des psychotropes. Ils servent de révélateur. Le LSD est mis à contribution. Pour les artistes, la conscience augmente son territoire, du moins elle essaye... Le groupe d'artistes autrichien "Haus Ruker-Co" met au point une capsule mentale intitulée Mind Expander. Ce drôle d'engin audiovisuel propulse celui qui est assis dedans, dans un monde ultra sensible, entre hypnose, transe et hallucination. "Le Mind Expander" est une sorte d'architecture-psychotrope" précise le catalogue de l'exposition. Rien que ça...

Haus-Rucker-Co : Mind Expander, 1967, Vienne. Epreuve gélatino-argentique. Photo Michael Plitz. Haus-Rucker-Co.

Haus-Rucker-Co : Mind Expander, 1967, Vienne. Epreuve gélatino-argentique. Photo Michael Plitz. Haus-Rucker-Co.

Partage

En 1970, les artistes n'ont qu'une envie : dématérialiser l'art, en accordant une part importante aux thèses des sociologues. La télépathie retrouve ses lettres de noblesse. Le duo Marina Abramovic et Ulay illustre bien cette tendance et ce désir d'une œuvre partagée, ressentie. En fait, c'est toujours la même histoire, le même rêve : élaborer un nouveau langage. Dès la fin des années 60, l'art conceptuel s'impose. Le discours autour de l'œuvre prend encore plus d'importance. Le public ne suit pas toujours... L'art est vraiment devenu "Cosa mentale". Les idées circulent de plus en plus et de plus en plus vite, les équipes d'artistes se multiplient. Abramovic et Ulay, qui aujourd'hui se chamaillent pour des royalties, en sont un exemple, parmi d'autres. Dans cette oeuvre, la lumière tient une place essentielle, elle dessine les personnages et accentue le contact entre les deux artistes.

Marina Abramovic et Ulay : Point de contact, 1980. Performance de De Appl Art Center, Amsterdam. Adagp, Paris 2015. Cortesy Marina Abramovic Archives.

Marina Abramovic et Ulay : Point de contact, 1980. Performance de De Appl Art Center, Amsterdam. Adagp, Paris 2015. Cortesy Marina Abramovic Archives.

Test

Fabrice Hyber, le"chouchou" de l'art contemporain, a conçu pour l'exposition une installation surprenante. Il présente des cabines d'essayages, ou plus exactement "d'essais de dessins et de créations de prototypes d'objets". Dans les cabines : des miroirs sans tain, des écritoires, des dessins dont certains dos au mur, des écrans numériques retournés. Il invite ainsi les visiteurs à expérimenter le mécanisme de la transmission de pensée. A chacun de tester ses capacités télépathiques : sympathique. Fabrice Hyber a été Lion d'or de la Biennale de Venise en 1999.

A l'époque de l'omniprésence des réseaux sociaux, d'internet et des recherches neurologiques très poussées, la télépathie est-elle encore d'actualité ? Un peu ? Beaucoup ? A la folie ? Pas du tout ? En tous cas, cette exposition montre bien l'intérêt de la rencontre entre science et art. Elle prouve aussi l'importance de la multiplication des technologies d'échanges, au sein de la création artistique. La conclusion, je la laisse à Pascal Rousseau, professeur d'histoire de l'art à la Sorbonne et auteur du catalogue, souvent cité dans cet article : "Le langage devient superflu, puisque les consciences sont appelées, à terme, à communiquer entre elles sans aucun intermédiaire symbolique". On verra... Oui, cette exposition est complexe. Non, ce n'est pas une raison pour la bouder.
Centre Pompidou-Metz

Fermeture le mardi.

Lundi, mercredi, jeudi : de 10h à 18h.

Vendredi, samedi, dimanche : de 10h à 19h.