Salon de Montrouge : 60 ans et toujours vert

Safouane Ben Slama : Venice Beach, 2014. Photographie, dimenssions variables.

 
Après avoir étudié 3000 candidatures, le Salon de Montrouge présente jusqu'au 03 juin 2015 les soixante jeunes artistes contemporains sélectionés, issus de 14 pays. Découverte des artistes émergents, diplômés et autodidactes confondus. Visite.

Le Salon Montrouge a 60 ans. Pour cet anniversaire, il présente 60 artistes. Comme chaque année, il prend place dans le grand beffroi de brique, à côté de la mairie, derrière une statue de Boileau. Pour le vernissage, on a dressé des grandes tentes mobiles. Il faut dire que, comme Roland Garros, le Salon de Montrouge a l'étrange pouvoir d'attirer la pluie.

Beffroi de Montrouge : vue extérieure. Photo Thierry Hay.

Beffroi de Montrouge : vue extérieure. Photo Thierry Hay.

 Mais l'important, c’est la floraison de jeunes talents qui y exposent. C’est pourquoi, galeristes, collectionneurs et amateurs s'y précipitent. En quelques années, le beffroi est devenu un lieu incontournable pour l'art contemporain. Fort de cette réussite, pour ses 60 ans, le salon se "peopolise" un peu. Le scénariste et réalisateur Olivier Assayas prix du meilleur scénario en 2012 à la Mostra de Venise pour "Après Mai" et sélectionné à Cannes en 2014 avec son film "Sils Maria" entre en jeu. A Montrouge, il est président du jury. Entouré de spécialistes, il décerne trois prix et les trois lauréats remportent 1000 euros et une exposition personnelle, au palais de Tokyo, à l'Automne. Pas mal...

 Objectif peinture

J'entre dans le grand hall. Comme toujours, l'accueil est souriant et efficace. Il y a déjà beaucoup de monde. Je pénètre dans l'immense pièce centrale du beffroi. La scénographie est signée par la célèbre designer Matali Crasset : l'ensemble donne l'impression d'un village rouge avec une signalétique en forme de fourche, rouge également. Elle a eu la bonne idée de prévoir une multitude de mini bancs. Il n'y a pas d'allée principale, juste des chemins de traverses, ce qui renforce encore l'aspect ruche. Je fonce dans le rouge donc, et je découvre les œuvres de Caroline Ebin. Comme beaucoup de jeunes artistes, elle travaille sur le rapport à l'image. Elle peint sur des images qu'elle récupère sur Internet, les imprime et les dispose à la façon d'une mosaïque. Ici, la photo devient donc support de la peinture.

Caroline Ebin : Laying, 2014. Peinture à l'huile et impression jet d'encre sur papier, 89 cm x 126. Salon de Montrouge et Caroline Ebin.

Caroline Ebin : Laying, 2014. Peinture à l'huile et impression jet d'encre sur papier, 89 cm x 126. Salon de Montrouge et Caroline Ebin.

 Marginalité et classicisme

Les tableaux de François Malingrey sont étranges : classiques par la facture, troublant par l'attitude des personnages qui prennent des poses dignes de sculptures anciennes et résolument modernes par le look et les coiffures des sujets représentés. Quelques toiles possèdent des fonds dorés, ce qui renforce l'idée de solennité, voir de religiosité. ... Quelques mètre plus loi, Filip Mirazovic propose des grands formats dans lesquels, il mélange des intérieurs bourgeois façon XIX siècle à une végétation invasive et luxuriante. Mirazovixc, explique qu'il veut voir " la peinture reprendre toute sa place dans l'art contemporain"... Vaste programme... Mais le salon de Montrouge 2015, devrait y contribuer. La preuve : François Malingrey vient de se voir décerner le prix du Conseil des Hauts de Seine. Il ya toujours un trouble dans ses tableaux, une ambiance très particulière, cet homme nu, de dos, l'illustre plutôt bien.

François Malingrey : Tigre sauvage, 2013. Acrylique sur toile, 100 cm x 80.salon de Montrouge et François Malingrey.

François Malingrey : Tigre sauvage, 2013. Acrylique sur toile, 100 cm x 80.salon de Montrouge et François Malingrey.

Ironie

Raphaël Barontini est peintre lui aussi, mais il veut désacraliser, "déhiérarchiser" les tableaux. C’est pourquoi il présente ses œuvres sur des chevalets. Le support est un médium et ses tableaux donnent l'impression de pancartes, voir de banderolles. Il propose une peinture chargée, grouillante, dans laquelle il se moque plus ou moins ouvertement des grandes figures de l'Histoire de l'Art. Il s'oppose à toute idée de hiérarchie y compris sociale et entend bien le faire savoir... Je trouve cette démarche intéressante.

Raphaël Barontini : Eurydice, 2015. Salon de Montrouge et Raphaël Barontini.

Raphaël Barontini : Eurydice, 2015. Salon de Montrouge et Raphaël Barontini.

 Bestial

Je passe devant quelques beaux dessins de Clara Citron. Ce sont en fait des histoires dessinées, des story-boards. Ils sont intrigants car ils semblent partir dans tous les sens et ils traitent de la violence, du sexe et de la mort. Voilà qui ne laissent pas indifférent... Je lis sur un dessin :"Je veux que tu stimules mon côté bestial"... Clara Citron utilise des techniques très particulières, dont la gravure sur plexiglas : surprenant.

Attente

Je trouve que ça commence bien, je continue et tombe sur les dessins de Julie Luzoir : un beau travail et une démarche étonnante. J'observe d'abord 100 m de dessin et j'apprends que l'artiste prévoit le kilomètre. Ce sont des personnages en noir et blanc qui attendent. L'inspiration lui est venue en regardant, à la télévision, les files d'attente devant les banques grecques. Ces personnages sont donc l'illustration d'un malaise sociale et d'une société tétanisée par la peur, par la crise. Je remarque que la composition et l'équilibre entre les noirs et les blancs est tout à fait réussi. Luzoir parvient à mélanger poésie et politique.

Julie Luzoir : La file d'attente, 2012-2014 (détail). Encre sur papier listing, dimenssoins variables.

Julie Luzoir : La file d'attente, 2012-2014 (détail). Encre sur papier listing, dimenssoins variables.

Rencontres

 Julie Luzoir présente aussi d'autres œuvres : notamment des petits personnages sur barres de fer, et une série de dessins au stylo à bille, mais ce ne sont pas des originaux. En fait, Luzoir a réalisé un dessin noir et blanc qu'elle recopie à l'aide d'une feuille de carbone et d'un stylo. Elle rajoute un tampon avec l'adresse du FRAC (fond régional d'art contemporain), puis elle "oublie" ces dessins un peu partout dans la ville. Ils représentent des hommes et des femmes dans leurs vies quotidiennes. Qui prendra contacte avec elle pour lui rendre le dessin ou l'interroger ? Avec cette démarche ludique, la créatrice nous propose de sortir du nombrilisme ambiant et d'aller vers les autres. Là encore : vaste programme...

Julie Luzoir : dessin, (série dessins abandonnés du 16 octobre au 16 décembre, 2013. Traces de carbone sur papier bleu, 29 cm x 21.

Julie Luzoir : dessin, (série dessins abandonnés du 16 octobre au 16 décembre, 2013. Traces de carbone sur papier bleu, 29 cm x 21.

 Symbolisme et singularité

Pascal Couchat est un petit homme passionné de symbolisme, de sons et de mathématiques. Il propose d'étranges boudins blancs retenus par des cordes et reliés à des lettres. L'ensemble ressemble à des écritures, à une grande marionnette, à une harpe. En discutant avec l'artiste, j'apprends qu'il a fait les Beaux-arts, mais aussi des études d'électro-acoustique. Ceci explique peut-être cela. Il est volubile, totalement dans son monde...

Pascal Couchot : sans titre, 2014. Technique mixte, 230 cm x 180 x 40.

Pascal Couchot : sans titre, 2014. Technique mixte, 230 cm x 180 x 40.

 Traces artistiques

Pierre Buttin s'est lancé dans une démarche longue et originale. Il a réuni 500 signatures d'artistes connus ou pas, sur petits cartons blancs. La signature est importante car elle authentifie une œuvre et certains artistes, Dali par exemple, lui accordent une grande importance. Mais que veut signifie en fait une signature ? Telle est la question....

Pierre Buttin : 500 signatures, 2014. 500 cartons signés par des artistes français, 100 cm x 800.

Pierre Buttin : 500 signatures, 2014. 500 cartons signés par des artistes français, 100 cm x 800.

 Petite surprise

Agatha Rybarczyk divise son stand en deux temps : premièrement une pièce noire contenant des vidéos qui sont des sortes de collages narratifs, deuxièmement un cagibi tendu de noir où il faut tirer un petit rideau noir pour entrer. N'y rentre qu'une seule personne à la fois. J'y suis... Non je ne vous raconte pas, je garde la surprise. C’est une installation saisissante sur les ravages du temps... Mais tout cela est fait avec subtilité, juste un miroir et un reflet et tout d'un coup le visiteur comprend...

L'amour surjoué

Clément Balcon, lui, s'intéresse à l'imagerie des films pornos (soft), où tout est surjoué et où le réalisateur tente parfois de se rapprocher du romantisme hollywoodien. Balcon réunit à la fois la tension érotique et le ridicule de la mise en scène. En faisant cela, il montre aussi la double face des images. Pour le souligner, il joue aussi sur la pixélisation.

Clément Balcon : Jenna et Keiran, 2014. Crayons de couleur sur papier, 50 cm x 79.

Clément Balcon : Jenna et Keiran, 2014. Crayons de couleur sur papier, 50 cm x 79

Fragilité
Dans ses sculptures ou ses dessins, Yun-Jung Song simplifie au maximum. Les dessins jouent sur le plein et le vide. Ce sont des éléments de la nature ou des morceaux de visage. Mais je remarque surtout deux grandes sculptures en terre, inspirées des comtes pour enfants et des mangas. L'artiste se tient un peu à l'écart, observant de loin ceux qui regardent ses œuvres. Beaucoup d'artistes le font. C’est une jeune femme mince, aux cheveux courts et à l'œil vif derrière ses lunettes. Elle me dit qu'elle détruira, après l'exposition, ses sculptures et qu'elle réutilisera la terre : le recyclage artistique en somme... Plus je regarde les deux personnages, plus je me dis que c'est dommage, mais je respecte la démarche. Elle m'explique qu'elle veut montrer "la remémoration magique de notre existence". Traduisez : la fragilité de la vie....

Yun-Jung Song : Gardienne (esprit), 2012. Grès sec, dimenssions variables. Salon de montrouge et Yun-Jung Song.

Yun-Jung Song : Gardienne (esprit), 2012. Grès sec, dimenssions variables. Salon de montrouge et Yun-Jung Song.

 Tour Eiffel et bouts de vélo

Je poursuis ma visite et tombe nez à nez avec une surprenante et belle installation du très jeune Kenny Dunkan (Prix ADAGP 2015), amoureux des objets. Mais il aime surtout transformer leur sens. Devant moi : un grand panneau de selles de vélo dont certaines épousent ouvertement la forme d'un sexe masculin. A côté, plusieurs faux arbres et une potence en fer lumineuse sur laquelle est accrochée une immense grappe de Tour Eiffel. En bouleversant les objets, Duncan aiguillonne nos esprits.

L'âge de déraison 

Retour à la peinture avec Vincent Gauthier. Avec des couleurs criardes, kitsch, il peint la société américaine : soit des jeunes filles aussi sensuelles que perdues, ou de vieilles femmes souriantes, mais aux dentiers incertains. Je regarde un tableau qui, à lui tout seul, pourrait résumer l'Amérique profonde. Une vieille femme, qui se croit encore jeune, conduit un camping car et se prend en photo tout en conduisant. A côté, sur le siège passager, un petit chien fier comme un danseur de tango a pris place. Welcome in América... A côté, des jeunes filles inconscientes, libres, sveltes, s'amusent. Derrière, une femme âgée porte le poids des ans et veille à sa démarche. Vincent Gautier cultive une certaine forme de vulgarité et n'hésite à nous montrer la société telle qu'elle est.

Vincent Gauthier : Sassy gals get the hose, 2014. Acrylique sur toile, 89 cm x 116 x 3.

Vincent Gauthier : Sassy gals get the hose, 2014. Acrylique sur toile, 89 cm x 116 x 3.

 En travaux

J'apprends que Willem Boel, qui présente une bétonnière tournante posée sur un fin cadre de métal vient d'obtenir (ex aequo avec Marion Bataillard), le prix du 60e Salon de Montrouge. Si ses curieux objets et sa bétonnière- arraignée sont intéressants, je n'aurais peut-être pas été jusque là...

Willem Boel : Die Nieuwe Molens #04, 2012. Technique mixte, 183 cm x 86 x 86.

Willem Boel : Die Nieuwe Molens #04, 2012. Technique mixte, 183 cm x 86 x 86.

 Paysage intérieur

Chaque année le salon expose un artiste invité d'honneur. Pour la 60e édition, c'est Jean Michel Alberolla. Il a d'ailleurs participé au salon dans les années 80. L'exposition est au premier étage, je grimpe le grand escalier. J'observe au centre la pièce, deux tableaux sur chevalets, magnifiques. L'un d'eux est un paysage intérieur, "un paysage cul de sac" dit avec malice et justesse ma voisine. Il s'intitule "La vision des habitants de Watts" (1965). La composition est très affirmée et d'étranges fenêtres noires rythment le tableau. Je vois accroché sur un mur une belle toile noire et blanche. Mais cette grande pièce est un peu trop vide, je redescends.Trop de monde pour refaire un tour. Les amis des artistes sont arrivés et forment des comités de soutien, plus ou moins discrets. Je sors.

 Encore une fois, cette présentation offre une belle brochette d'artistes émergents et de démarches artistiques. Le Salon de Montrouge a 6O ans, mais il est toujours en pleine forme. Juste un bémol : si les textes des cartels étaient plus pédagogiques et plus compréhensibles, ce ne serait pas plus mal...

 
Le Beffroi : 2 place Emile Cresp, 92120 Montrouge.

Ouvert tous les jours 12 à 19h

Entrée libre