Drawing Now 2015 : qualité et internationalisme

Fernando Garcia Correa : Some personality disorders series, découpe laser sur papier. 50 cm x 50 x 2, recto verso. Galerie Michael Sturm.

 Le Carreau du temple accueille jusqu'au 29 mars 2015 la 9e édition du salon du dessin Drawing Now . Découverte de 400 artistes représentés par 73 galeries de 15 nationalités différentes.

Confort et engagement

 Cette année, les organisateurs ont écouté les critiques que nous avions été un grand nombre à formuler les fois précédentes. Les stands sont moins nombreux et plus aérés. Je n'ai plus cette impression d'entassement, de souk. Le visiteur y gagne en confort et en lisibilité. Pour sa neuvième édition, le salon se tourne résolument vers l'international : 47% de marchands étrangers et c'est une très bonne chose. Cela permet de confronter les œuvres d'artistes venus de tous les horizons. Après l'attentat contre les dessinateurs de Charlie Hebdo, le salon se présente sous le signe de l'engagement et de la liberté d'expression. Bonne idée, mais lorsqu'on se promène dans les allées, cela ne saute pas aux yeux, tout simplement parce que les artistes placent souvent leurs travaux dans une temporalité qui ne tient pas compte de l'actualité. Mais Drawing Now a organisé une petite exposition au sous sol intitulée : "Le dessin engagé" (Erro, Ernest Pignon Ernest, Toguo), avec en rappel la citation de Picasso selon laquelle "Un artiste est en même temps un être politique". Les fantômes rigolards des dessinateurs de Charlie passent...

 Poussières de vérité

 Je remonte au rez-de chaussée. Les artistes le plus intéressants sont là, les grandes galeries aussi. A la galerie Isabelle Gounod, j'observe les dessins avec juxtapositions de Lenny Rébéré. "Nous zappons d'une image à une autre, d'une réalité qui nous est impersonnelle à une autre, sans donner une quelconque valeur à ce qui se passe sous notre regard, si bien qu'il est difficile de retenir autre chose de ces images que des bribes morcelées. Ce ressenti, cette étrange sensation sont très présents dans les dessins poétiques de Rébéré, où le temps se fracasse en plusieurs morceaux.

Lenny Rébéré : Landscape, dessin. Courtesy galerie Isabelle Gounod.

Lenny Rébéré : Landscape, dessin. Courtesy galerie Isabelle Gounod.

  Spontanéité

 Mon regard est attiré par une grande série de petits dessins colorés et puissants chez Anne de Villepoix. J'apprends que l'artiste, Annette Barcelo, est une autodidacte de 72 ans. Elle travaille sur son imaginaire, ses rêves. J'observe longuement ces feuilles qui ressemblent à des toiles où mythes et réalité semblent se confondre grâce à une spontanéité et une force évidente.

Annette Barcelo :  An gewisse Dinge solte man sich gewohnen, 2010-2011. Techniques mixtes sur papier. 62 cm x 46. Galerie Anne de Villepoix.

Annette Barcelo : An gewisse Dinge solte man sich gewohnen, 2010-2011. Techniques mixtes sur papier. 62 cm x 46. Galerie Anne de Villepoix.

 Surréalisme poétique

 Encore des rêves à la pointe du crayon avec les œuvres de Florencia Rodriguez Giles chez Bendana- Pinel Art Contemporain. C’est une artiste argentine de 37 ans qui présente ses œuvres comme des puzzles ou des dessins uniques. Je remarque un coté japonisant dans ses dessins. Sans surprise, le galeriste m'explique qu'elle a vécue au Japon. J'observe ses personnages et je note que la plus part sont masqués. Je dicerne un aspect surréaliste dans ces travaux aux couleurs douces. Il y a une semaine, Florencia Rodriguez Gille a obtenue le prix Georges Braque.

Florencia Rodriguez Gille : Sketches for a collective dreaming experience, 2014. Aquarelle sur papier. Artiste et Bendana / pinel Art Contemporain.

Florencia Rodriguez Gille : Sketches for a collective dreaming experience, 2014. Aquarelle sur papier. Artiste et Bendana / pinel Art Contemporain.

 Symbolisme et précision

 Suzanne Tarasiève présente un artiste dont j'ai de nombreuses fois admiré les œuvres : Jean Bedez. Je reconnais sa mince silhouette de jeune homme aux cheveux blancs, rejetés en arrière. Son regard noir vous transperce. Il m'explique, avec un débit d'une rapidité incroyable, son travail. Chez lui, chaque œuvre est le maillon d'une grande chaîne, d'un parcours artistique extrêmement construit où les références au Moyen Age sont nombreuses, mais cachées. Techniquement son travail est époustouflant. Il m'explique que le positionnement des ballons de basket correspond à la constellation de la Vierge et les murs sont légérement inclinés pour renvoyer le regard vers le puit de lumière, en haut. Bedez marie avec brio époque contemporaine et chétienté moyenâgeuse. Ses dessins sont toujours empreint de spiritualité. Quand je pars, il me glisse cette phrase merveilleuse et mystérieuse : "Je voudrais que les dessins ne soient pas silencieux".

Jean Bedez : Constellation de la Vierge, 2015. Dessin à la mine de graphite, papier Canson. 100 cm x 150. Jean Bedez & galerie Suzanne Tarasieve, paris. Photo Raphaël Fanelli.

Jean Bedez : Constellation de la Vierge, 2015. Dessin à la mine de graphite, papier Canson. 100 cm x 150. Jean Bedez & galerie Suzanne Tarasieve, paris. Photo Raphaël Fanelli.

 Adolescence difficile

 La "galerie Particulière" présente un artiste américain surprenant : Antony Goicoléa. Il travaille sur un calque épais et ses dessins ressemblent à des peintures qui m'évoquent les symbolistes et les nabis. Ses travaux portent toujours sur l'adolescence et il y a une raison précise à cela. Goicoléa est atteint dans sa chair du syndrome de Peter Pan, autrement dit, il vieillit extrêmement lentement. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, cela est extrêmement perturbant. A 30 ans, il en paraissait quinze. Ce trouble saute aux yeux lorsqu'on contemple ses adolescents fantomatiques dont les poses et le décor derrière, semblent tout droit sortis du XIX siècle, époque romantique.

Anthony Goicoléa : Sans titre, 2013. Graphite et acrylique sur papier mylar, 40 cm x 40. Courtesy la galerie Particulière, Paris / Bruxelles.

Anthony Goicoléa : Sans titre, 2013. Graphite et acrylique sur papier mylar, 40 cm x 40. Courtesy la galerie Particulière, Paris / Bruxelles.

 Trouble américain

Je retrouve avec grand plaisir les œuvres de Pierre Seinturier, né en 1988, à la galerie GP & N Vallois. Cette artiste, que j'ai découvert au formidable salon de Montrouge, et dont j'ai maintes fois parlé sur ce blog, est fortement soutenu par un célèbre commissaire d'exposition, alors quand j'arrive, les collectionneurs se ruent pour réserver. Comme toujours, je retrouve, dans les œuvres exposées, l'étrange impression que l'artiste, malin, nous place une seconde avant un fait divers. Chaque dessin de Seinturier est l'image arrêtée d'un film que le visiteur est invité à terminer. Il y a énormément de charme dans ces réalisations, inspirées par des paysages nord-américains fantasmés. Pierre Seinturier sait inventer des histoires dans et par le dessin.

Pierre Seinturier : What-dew-foak-is-goinon-around-here-Yolanda Christina-Giglioti. Pastel sur papier, 130 cm x 162. Courtesy galerie GP & Valois, Paris.

Pierre Seinturier : What-dew-foak-is-goinon-around-here-Yolanda Christina-Giglioti. Pastel sur papier, 130 cm x 162. Courtesy galerie GP & Valois, Paris.

 Territoires mentales

Hanns Schimansky est ingénieur agronome de formation, mais à partir de 1979 il décide de se consacrer exclusivement à l'art et plus spécifiquement au dessin. C’est un œuvre abstraite très structurée qui joue sur la notion de territoire et de mémoire. Avant de dessiner, il prépare sa feuille avec une sous couche de gesso. Je regarde ces vagues de crayon que propose la galerie Jaeger Bucher et je pense à des partitions de musique.

 Récompense

Cette année le prix Drawing Now 2015 est attribué à Abdelkader Benchamma, né en 1975 à Mazamet. Repéré des 2005 par Agnès B, il propose une œuvre abstraite précise, aigue. Cet artiste sera invité, en avril prochai, par le Drawing Center de New York.

Abdelkhader Benchamma : Representation of Island / Universe, 2013. Encre sur papier, 87 x 68. FL gallery.

Abdelkhader Benchamma : Representation of Island / Universe, 2013. Encre sur papier, 87 x 68. FL gallery.

 Emergences

Chez Claudine Papillon, je découvre avec plaisir le travail d'un jeune artiste : Erik Dietman. Pas vraiment nouveau mais expressif. C'est un dessin mais on dirait vraiment une peinture.

Erik Dietman : Sitarane, Saintonge, Fontaine, Le Tangue et toi, 1995. Aquarelle, pastel et colle sur papier. 75 cm x 58. Courtesy galerie Claudine papillon.

Erik Dietman : Sitarane, Saintonge, Fontaine, Le Tangue et toi, 1995. Aquarelle, pastel et colle sur papier. 75 cm x 58. Courtesy galerie Claudine papillon.

 
Mais les galeries émergentes se sont regroupées au sous sol. Pas de grandes surprises, excepté chez Patrick Heide Contemporary Art avec le désordre dans l'ordre géométrique de Pius Fox. Un petit rien de décalé et ça change tout. J'ai aussi apprécié les travail de l'artiste iranienne Nazanine Pouyandeh à la galerie Sator. Ses dessins sont oniriques, elle mélange mythes et réalité et surtout la culture occidentale à l'orientale.

Nazanin Pouyandeh : Sans titre, 2013. Technique mixte sur papier, 64 cm x 43. Nazanin pouyendeh et galerie Sator.

Nazanin Pouyandeh : Sans titre, 2013. Technique mixte sur papier, 64 cm x 43. Nazanin pouyendeh et galerie Sator.

 Puissance des mots

 Je remonte, il est temps de sortir. Il y a maintenant beaucoup de monde dans les allées. Cette édition est un bon cru. Pas de doute : Drawing Now est a arrivé à maturité, mais mise à part  Minhidou qui travaille les étymologies, je n'ai pas vu beaucoup d'audace. Cette oeuvre est un véritable exorcisme artistique.

Myriam Minhindou : Fil de soie, papier japonais,étymologies, coton , thé . 99 cm x 68 . Courtesy galeire Maïa Muller.

Myriam Minhindou : Fil de soie, papier japonais,étymologies, coton , thé . 99 cm x 68 . Courtesy galeire Maïa Muller.

Dans ce salon, la qualité est là mais la folie est absente. Pas de Picasso en vue. C’est dommage pour un salon qui accueille beaucoup de jeunes artistes. L'an prochain peut-être... Oui c'est ça, pour le dixième anniversaire... En attendant allez-y, vos sens et vos cerveaux seront tout de même bousculés.

 

 Carreau du temple : 4 rue Eugène Spuller. 75003 Paris.

De 11h à 20h (19h dimanche).

Entrée : 16 euros. TR : 9.