La toilette, naissance de l'intime du XVIe à nos jours

Edgar Degas : Femme dans son bain s'épongeant la jambe. Vers 1883. Pastel sur monotype, 19,7 cm x 41. RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski.

Le musée Marmottan-Monet présente jusqu'au 05 juillet 2015 l'exposition "La toilette, naissance de l'intime". Une centaine d'oeuvres pour découvrir l'évolution du rituel de la toilette du XVIe à nos jours. Exceptionnel.

Situé entre un jardin d'enfants, quelques immeubles modernes de grand luxe et plusieurs édifices Haussmanniens chics, le musée Marmottant-Monet est un bel hôtel particulier, ancien pavillon de chasse du duc de Valmy, en plein XVI arrondissement. Il a célébré ses 😯 ans en 2014 et aujourd'hui il innove en proposant la première exposition jamais dédiée au thème de la toilette.

Affiche exposition " la toilette, naissance de l'intime" sur la façade du musée Marmottan-Monet. Photo Thierry Hay

Affiche exposition " la toilette, naissance de l'intime" sur la façade du musée Marmottan-Monet. Photo Thierry Hay

 Certains sont plus concernés que d'autres... Mais ce sujet résonne en nous tous, car la gestuelle de l'ablution est un moment particulier et personnel. Mais cela n'a pas toujours été le cas. J'ai donc hâte de voir cette présentation qui dévoile l'évolution des rites de la propreté du XVI siècle à nos jours.

 Rêve de bain

 J'entre dans la première salle, les murs sont gris foncés et une épaisse moquette prune recouvre le sol. Je remarque tout de suite une minuscule gravure d'Albrecht Dürer datée de 1512. Je reste sans voix face à la précision du geste et la beauté du moindre détail. Un petit coup de coude, je dois avancer. Beaucoup de journalistes sont là et j'ai parfois quelques difficultés à voir les petits tableaux. Pas de problème pour cette grande tenture, un des "Episodes de la vie seigneuriale au XVI siècle". Elle illustre un bain somptueux. Je vois des domestiques autour de la dame qui se baigne en pleine nature, dans une cuve de pierre. Mais à y regarder de près, on remarque qu'il n'y a aucune trace d'ablution ou même d'entretien du corps. C'est donc une image sublimée du bain, l'été, dans un jardin paradisiaque en présence de domestiques et de musiciens. Cette tapisserie montre bien la conception que l'on avait au début de la Renaissance du moment de la toilette. Ici, il pourrait s'agir d'une jeune fille se préparant pour sa nuit de noce.

Pays-Bas du Sud : Le Bain , tenture de la vie seigneuriale, vers 1500. Laine et soie. 285 cm x 285. RMN-Grand Palais ( musée de Cluny) / Franck Raux.

Pays-Bas du Sud : Le Bain , tenture de la vie seigneuriale, vers 1500. Laine et soie. 285 cm x 285. RMN-Grand Palais ( musée de Cluny) / Franck Raux.

 Un bain plein de retenue

 Un peu plus loin, une autre toile attire mon regard. Elle est issue de la célèbre Ecole de Fontainebleau qui a donnée plusieurs chefs d'œuvres trop rarement montrés. Je suis frappé par l'aspect théâtral de la composition : Rideau, porte théâtrale au fond, perspective très accentuée grâce à la succession des personnages et aux deux rebords du bassin. Mais les gestes sont encore irréels, plein de retenue. Tout est fait dans le tableau pour indiquer la noblesse des deux femmes au premier plan et leur haut rang. Mais " les lieux eux-mêmes son indécis, avec des ouvertures multiples; les baignoires tolèrent la présence de plusieurs personnes; et les femmes qui s'y baignent acceptent le voisinage d'adultes de leur sexe et d'enfants y compris grands" précisent les commissaires de l'exposition dans le dossier de presse. Autrement dit : si l'espace se ferme un peu, le bain reste public. Mais je reviens au tableau car un détail m'attire : une merveilleuse petite tâche blanche sur la boucle d'oreille de la femme à droite.

Anonyme : Ecole de Fontainebleau, portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et la duchesse de Villars au bain.  Musée de la société Archéologique, Montpellier, France / Giraudon/ Bridgeman images.

Anonyme : Ecole de Fontainebleau, portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et la duchesse de Villars au bain. Musée de la société Archéologique, Montpellier, France / Giraudon/ Bridgeman images.

 Une eau dangereuse et un océan de tissus précieux

 Contrairement au Moyen Age, durant la Renaissance, on se méfie de l'eau. Elle est accusée d'être vecteur de maladie. Le "séjour dans le liquide, sa chaleur censée ouvrir les pores devient autant de gages de fragilité. Le corps pourrait y être offert au venin" précise Georges Vigarello, historien, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes et Co-commissaire de l'exposition. Ce tableau d'Abraham Bosse en témoigne. Je note une grande évolution : le lieu choisi pour la toilette se ferme un peu plus, mais l'instant de propreté se déroule toujours en public, l'homme au fond à gauche le prouve. Mais surtout, la toilette est totalement sèche, pas la moindre goutte d'eau, on ne sait jamais... La femme assise, se contemplant dans le miroir, s'essuie avec le linge blanc que lui présente la servante et ça suffira...Après, elle mettra un peu de poudre et le tour sera joué. Mais je remarque que le peintre a beaucoup insisté sur la richesse de tous les tissus et il y a une raison à cela : la toilette est avant tout une codification sociale et c'est la raison d'être de ce tableau.

Abraham Bosse (d'après) : La Vue (femme à la toilette). après 1635. Huile sur toile, 104 cm x 137. Tours, musée des Beaux Arts.

Abraham Bosse (d'après) : La Vue (femme à la toilette). après 1635. Huile sur toile, 104 cm x 137. Tours, musée des Beaux Arts.

 Au bas de l'échelle

 A l'autre bout de l'échelle sociale, j'admire ce chef d'œuvre de Georges de la Tour : "La femme à la puce". Influencé par les peintres du nord de l'Europe et le Caravagisme italien, la figure du nu résiste surtout chez les servantes. Mais ici, avec une lumière d'une douceur incroyable, qui caresse à peine le corps lourd, la Tour souligne surtout la solitude et la précarité de la domestique. Je remarque comment la couleur de la chaise se marie à la perfection avec celle du fond.

Georges de la Tour : La femme à la puce. 1638. Huile sur toile, 121 cm x 89. RMN-Grand Palais / Philippe Bernard.

Georges de la Tour : La femme à la puce. 1638. Huile sur toile, 121 cm x 89. RMN-Grand Palais / Philippe Bernard.

 Peinture- critique

 Le titre de ce tableau de Nicolas Régnier est éclairant : " Toilette d'une jeune femme ou vanité". La femme se regarde dans le miroir qui, un jour, lui dévoilera ses rides... Autre ironie de la part du peintre : le pot sur l'étagère à droite serait en fait... un pot de chambre. Une façon de dire que derrière tout corps se cache la vermine...

Nicolas Regnier : Vanité ou jeune femme à la toilette. 1626. Huile sur toile, 130 cm x 105,5. 2014, DeAgostini Picture Library / Scala, Florence.

Nicolas Regnier : Vanité ou jeune femme à la toilette. 1626. Huile sur toile, 130 cm x 105,5. 2014, DeAgostini Picture Library / Scala, Florence.

 Zone interdite

 J'observe un petit tableau du peintre François Elsen. Une scène banale ? Pas tout à fait, car c'est un pot de chambre au premier plan. Mais surtout, c’est l'attitude de la jeune fille en bleu qui est intéressante. Pour la première fois, une servante repousse une jeune fille. Cela montre bien que la toilette devient plus intime. En fait au XVIII, ce moment important se scinde en deux : un moment public et un instant privé, qui se développe avec l'invention du pédiluve et du bidet.

François Elsen : Jeune femme à sa toilette. 1742. Huile sur bois. 36,5 x 27,3 cm . RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier.

François Elsen : Jeune femme à sa toilette. 1742. Huile sur bois. 36,5 x 27,3 cm . RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier.

 Dans l'intimité du boudoir

 Le XVIII est un siècle coquin qui adore l'érotisme. Les artistes de ce siècle n'allaient donc pas rater l'épisode de la toilette, d'autant qu'on se lave de plus en plus les parties intimes... Je regarde une série de peintures de François Boucher, dont celle-ci ou la dame, cul nu, vient de se relever d'une chaise percée, alors qu'un petit chien  renifle... Il faut oser. Mais attention, ce genre de tableau, très en vogue au XVIII, ornaient les murs des boudoirs et ils étaient souvent cachés par un rideau.

François Boucher : L'oeil indiscret ou La femme qui pisse. 1742 ? ou années 1760 ? Huile sur toile, 52,5 cm x 42. Christian Baraja.

François Boucher : L'oeil indiscret ou La femme qui pisse. 1742 ? ou années 1760 ? Huile sur toile, 52,5 cm x 42. Christian Baraja.

 
Le grand changement

 Au début du XIX, l'eau se généralise et la notion d'intime augmente encore un peu plus. Désormais les femmes font leur toilette la porte fermée, dans une bassine ou une baignoire. A cette époque, on pouvait commander un bain : la Société des Bains apportait chez vous baignoire et serviettes. Pratique. Les peintres enregistrent ce changement, de même que l'évolution du rituel de la propreté : les femmes lèvent les bras, s'épongent, jouent avec l'eau sur leur corps. Un aspect profondément sensuel se développe. Dans cette toile, Degas propose une vision vue de haut d'une grande pudeur, mais dans le même temps, il montre un moment de tranquillité, d'intimité, de satisfaction, d'auto plaisir...

Edgar Degas : Femme dans son bain s'épongeant la jambe, vers 1883. pastel sur monotype, 19,7 cm x 41. RMN-Grand palais. (musée d'orsay) / Hervé LewandowskI.

Edgar Degas : Femme dans son bain s'épongeant la jambe, vers 1883. pastel sur monotype, 19,7 cm x 41. RMN-Grand palais. (musée d'orsay) / Hervé LewandowskI.

 Et Bonnard va encore plus loin, en proposant une femme totalement à l'abandon dans sa baignoire. Avec Degas et Bonnard, l'observateur accède au secret de l'intimité de la femme, à sa psychologie dans un moment de plaisir extrêmement sensuel. Cette petite toile de Bonnard est un régal pour les yeux et les sens.

Pierre Bonnard : Nu dans la baignoire. Sans date : vers 1940 ? Aquarelle et gouache sur papier. 23, 5 cm x 31,5. Galerie Bernheim-Jeune, Paris. Christian Baraja -ADAGP, Paris 2015.

Pierre Bonnard : Nu dans la baignoire. Sans date : vers 1940 ? Aquarelle et gouache sur papier. 23, 5 cm x 31,5. Galerie Bernheim-Jeune, Paris. Christian Baraja -ADAGP, Paris 2015.

  Toilette prétexte

 Je continue ma visite de cette belle exposition. J'admire trois superbes dessins de Picasso. Au début du XX siècle, les peintres ne veulent pas seulement représenter le corps sensuel de la femme, mais le reconstruire. Une seule chose intéresse les artistes : le travail graphique. C’est pourquoi Kupka réalise cette femme aux gestes tendus dans l'effort du maquillage, avec un corps très géométrique.

Frantisek Kupka : le rouge à lèvres, 1908. Huile sur toile, 63,5 cm x 63,5. RMN-Grand Palais / Jean Claude Planchet - ADAGP, Paris 2015.

Frantisek Kupka : le rouge à lèvres, 1908. Huile sur toile, 63,5 cm x 63,5. RMN-Grand Palais / Jean Claude Planchet - ADAGP, Paris 2015.

Evidement Picasso ira beaucoup plus loin.

 Maintenant

 Avec l'arrivée des cosmétiques et de la publicité, tout évolue une nouvelle fois. La salle de bain, fermée, devient un endroit de plus en plus important et le culte de l'apparence aussi. Mais surtout, la femme s'impose et se libère. En regardant cette photo de Bettina Reims, j'ai l'impression que le sujet me parle et me dit : "Voilà je suis comme ça, j'appartiens à mon époque, et moi ça me va"...

Bettina Rheims : Karen Mulder portant un très petit soutien-gorge Chanel, janvier 1996, Paris. Studio Bettina Rheims.

Bettina Rheims : Karen Mulder portant un très petit soutien-gorge Chanel, janvier 1996, Paris. Studio Bettina Rheims.

 Et dans cette toile d'Alain jacquet, qui rappelle les tableaux de l'Ecole de Fontainebleau (voir titre), les deux femmes regardent le visiteur et affirme haut et fort leur nudité. Que d'évolution depuis le XVI siècle !

Alain Jacquet : Gaby d'Estrées, 1965. Sérigraphie quatre couleurs sur toile, 119 cm X 172. Comité Alain Jacquet-ADAGP, Paris 2015.

Alain Jacquet : Gaby d'Estrées, 1965. Sérigraphie quatre couleurs sur toile, 119 cm X 172. Comité Alain Jacquet-ADAGP, Paris 2015.

 Cette exposition est passionnante car elle montre l'évolution du lieu de la toilette à travers les siècles, les avancées historiques sur le plan de l'hygiène, la progression du regard des peintres sur des femmes qui vont s'abandonner de plus en plus au plaisir de l'eau et au culte du paraître. Un conseil : à ne pas rater.

Musée Marmottan -Monet : 2 rue Louis Boilly. 75016 Paris.

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne : jeudi jusqu'à 21h.

Entrée : 11 euros.