Zoia Skoropadenko : Torso, une exposition controversée dans un cloître

Zoia Skoropadenko : Torso LVI, technique mixte sur toile. 90 cm x 60, 2011. Zoia Skoropadenko.

Le clôitre des Billettes à Paris, accueille jusqu'au 12 février 2015 l'exposition originale et constestée de Zoia Skoropadenko : Torso. Un étrange mélange de classicisme et d'érotisme. Visite.  

La scandaleuse

 Quand Zoia Skoropadenko accroche en 2013 ses œuvres de la série Torso (Torse) au Conseil de l'Europe, quelques députés hurlent : "Pornographie" et ça ne se passe pas très bien... Aujourd'hui, c’est une église protestante, dans un cloitre magnifique à Paris, qui l'accueille à bras ouvert pour la même présentation. Allez comprendre... J’arrive le premier pour le vernissage presse, je déteste être en retard. Contrairement à ce que plusieurs sites Internet racontent, Zoia Skoropadenko ne réalise pas des sculptures mais des peintures à l'acrylique. C'est ma première surprise. La deuxième est de voir des tableaux assez ambigus, très sensuels, voir érotiques dans un cloître, comme disait Desproges : "Etonnant non"... Mais je dois dire que cela donne une certaine ambiance...

Vue générale de l'exposition Torso dans le cloître des Billettes, 2015. Photo Thierry Hay.

Vue générale de l'exposition Torso dans le cloître des Billettes, 2015. Photo Thierry Hay.

Je me rapproche pour prendre le poulpe de l'oeuvre (non je rigole). Est-ce un personnage ? un animal , un ou des sexes ? une simple structure artistique constituée de courbes et de lignes ?  Tout cela à la fois je crois. Mais qui est Zoia ?

Zoia Skoropadenko : Torso LIX, technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

Zoia Skoropadenko : Torso LIX, technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

De l'Ukraine à Monaco

 Zoia Skoropadenko est né à Kryvyi Rih en Ukraine en 1978. A l'âge de cinq ans, Gregory Sinitsa, artiste très connu en Ukraine, décide de l'aider dans ses premiers pas en Art. Quelques années plus tard, elle rentre à l'université et étudie les beaux-arts jusqu'à la révolution soviétique de 1990. Elle continue ses études à Lviv, mais là, ça se passe mal : elle est plus ou moins soupçonnée d'être une espionne. Sombre histoire, elle devient plus ou moins SDF. Elle décide alors de suivre son rêve et de devenir artiste. Le grand saut : elle trouve un emploi à Monaco comme femme de ménage de nuit dans un centre commercial. Artistiquement, elle continue son travail et participe à l'atelier d'art du MAMAC (Musée d'art contemporain de Nice). Elle devient membre du Comité National d'Art monégasque mais sa situation financière demeure délicate. Un jour de 2008, des pêcheurs lui offrent un poulpe, pour manger.

Un poulpe et des voyages

Ce repas sera capital dans sa vie. Elle observe longuement l'animal avant de le déguster. Une idée créative est née et ne la quittera plus. Un an plus tard elle ouvre son propre espace d'exposition (La Vitrine) au Palais de la Scala de Monaco et le gouvernement monégasque lui accorde le statut officiel de "Peintre de Monaco", ce qui lui permet d'obtenir quelques subventions. Tout le monde l'ignore mais Monaco est plutôt sympathique avec les artistes. En 2013, elle expose au Conseil de l'Europe à Strasbourg, cette présentation fait scandale. Mais en septembre 2014, les créations de Skoropadenko et les œuvres de La Vitrine sont présentées rapidement sur un des écrans géants de Time square à New-York. Elle expose au Royaume-Uni, au Japon, en Chine, mais elle travaille également avec l'Association "Travelling Whale" pour aider les enfants victimes de Fukushima. Depuis 2011, Zoia Skoropadenko oeuvre régulièrement comme copiste au musée d'Orsay et réalise des croquis pour le musée océanographique de Monaco. Début 2015, elle expose sous un pont de Londres : beau succès. De l'Ukraine à Monaco en passant par Paris, la vie de Zoia Skoropadenko est aussi inattendue que ses créations artistiques, c’est dire...

Zoia Skoropadenko : Torso XIV. Technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenka.

Zoia Skoropadenko : Torso XIV. Technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenka.

 J'observe ce tableau où je remarque quelques détails particulièrement bienvenus : le sens général du mouvement qui me rappelle la sculpture hellénistique ( 323 -327 av JC à Pergame), les lignes crantées en haut à gauche et à droite, le jeu des tentacules horizontales ou obliques en bas, il permet d'asseoir, de poser l'oeuvre, le torse. Pas de doute : la composition est sérieuse et l'hyperréalisme pictural est très réussi. Beaucoup penseront en voyant ces toiles que ce sont des photos.

Zoia Skoropadenko : Torso XIX, Technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

Zoia Skoropadenko : Torso XIX, Technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

 La trajectoire du poulpe

 Zoia Skoropadenko vient vers moi. Il fait très fois dans ce lieu, un gros bonnet lui couvre les oreilles. Son regard est un curieux mélange de dynamisme et d'angoisse. Elle est chaleureuse et tient à m'expliquer sa démarche artistique. Elle a compris qu'aujourd'hui un artiste se devait de faire le buzz et choquer un peu ne la dérange pas. Plusieurs fois dans la conversation, le nom de Francis Bacon revient. Comme lui elle veut déranger et être très connue : vaste programme... Elle m'explique que, confrontés à ses tableaux, les gens ont les même réactions que devant un plateau d'huitres : "soit ils adorent, soit ils détestent". Décidément, elle aime bien le monde sous-marin. En fait, sa méthode créative est très simple. Elle collectionne des photos de torses de partout mais surtout des représentations de la statuaire grecque antique. D'un côté, elle place la photo d'une sculpture de Phidias, Polyclète, Lysippe etc... Pour elle, rien n'est plus beau dans l'art que les torses. Mais attention : originalité maximum, car l'artiste utilise toujours des... poulpes pour réaliser ses œuvres. "J'ai pris mes images préférées de torses et j'ai essayé de les façonner en utilisant un poulpe. Puis un autre. Et un autre dans des angles différents... Je me suis excusé auprès de mes voisins pour l'odeur étrange émanant de ma maison"... Comme le peintre britanique Bacon qu'elle admire, Zoia Skoropadenko veut aussi souligner la bestialité présente chez tout être humain... Arcimboldo représentait des visages à base de légumes, Skoropadenko peint des torses à base de pieuvres. ils fascinent et repoussent à la fois; ils intriguent. La sexualité y est omniprésente, que ce soit en version masculine...

Zoia Skoropadenko :  Torso XVI, technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

Zoia Skoropadenko : Torso XVI, technique mixte sur toile. Zoia Skoropadenko.

Ou bien féminine...

Zoia Skoropadenko : Torso XXI, 2011. Technique mixte sur toile, 120 cm x 90. Zoia Skoropadenko.

Zoia Skoropadenko : Torso XXI, 2011. Technique mixte sur toile, 120 cm x 90. Zoia Skoropadenko.

 Le respect des anciens

 Ces tentacules sensuelles et hyperréalistes ne laissent pas indifférent. Un autre tableau m'évoque le Diadumène du sculpteur Polyclète, lequel est l'inventeur du "canon ", une règle pour les sculptures : la tête doit être contenue sept fois dans la hauteur du corps et les cuisses doivent mesurer les 2/3 des jambes. Skoropadenko ne va pas jusque là mais elle tient, à travers son travail, à rendre un hommage appuyé aux grands classiques grecs.

Zoia Skoropadenko : Torso XXXII, 2011. Technique mixte sur toile, 90 cm x 60. Zoia Skoropadenko.

Zoia Skoropadenko : Torso XXXII, 2011. Technique mixte sur toile, 90 cm x 60. Zoia Skoropadenko.

L'artsite revendique aussi l'importance de Rodin dans son parcours artistique à base de pieuvres. Il est évident que les corps de Rodin, à la musculature surdéveloppée comme " Le piédestal des Titans" au musée Rodin sont assez proches du travail de l'artiste ukrainienne. Je pense aussi à une "Vénus accroupie" exposée au louvre. C'est un oeuvre romaine, copied'un original grec. On y revient...Mais deux  peintres comptent également pour l'artiste : Monet et Modigliani. En cherchant bien...

 Espoirs et colère

 Cette exposition a un petit côté "bricolo" qui en dérangera certains, en séduira d'autres. Mais une chose est sûre : Zia Skoropadenko est un peintre. Il suffit de voir son ancienne série de linogravures sur le peuple des cafés pour en être convaincu. Aujourd'hui, son obsession du poulpe a trois raisons : saluer les sculpteurs grecs, toujours à la recherche du beau, provoquer car on est dans une société qui en raffole jusqu'à la bêtise, pousser une colère contre le manque de reconnaissance des peintres aujourd'hui. C'est vrai que peindre sur châssis de nos jours, relève d'un certain courage quand la mode est au Street Art ou aux installations pseudo conceptuelles. Qu'on se le dise : Zoia Skoropadenko est moins lisse que son visage rond et ses cheveux blonds ne pourraient le laisser croire.

Zoia Skoropadenko. DR.

Zoia Skoropadenko. DR.

Je pense qu'il ne faut pas réduire son exposition à un érotisme volontairement dérangeant ou à un culte du poulpe dévorant. Cette présentation est celle d'une artiste qui veut coller à son époque sans renoncer à son style de peinture précise et classique : un challenge. Zoia aimerait bien que les tentacules de ses toiles hyperréalistes, parviennent à saisir Paris, mais ça c'est une autre histoire... En ce qui me concerne je suis heureux d'avoir pu observer ces poulpes sensuels qui, finalement, ne sont pas tant dans l'état de péché que cela...

 
Cloître des Billettes. 24 rue des archives. 75004 Paris.

Entrée gratuite.