Faites vos voeux : ex-voto d'artistes contemporains

Hervé Di Rosa : Le diable seul (détail), 2001. Huile sur toile, 41 cm x 50,5. Photo Pierre Scwartz. Adagp Paris, 2014. / Sophie Zénon : Le corps à vif, retable (détail), 2014. 140 cm x 400 x 20. ( 27 phtographies de cires anatomiques napolitaines du XVIII). DR.

Le Musée de la Poste propose jusqu'au 03 janvier 2015 une exposition sur un thème original : les ex-votos. 13 artistes, français et étrangers, sensibles aux reliques et aux objets votifs, exposent leurs créations. Visite.

J'arrive d'un pas rapide devant le musée de la poste à Montparnasse. Surprise : en raison de gros travaux, l'exposition "Faites vos vœux ! Ex-voto d'artistes contemporains" se déroule un peu plus loin, au 21 avenue du Maine, à l'emplacement de l'ancien Musée Montparnasse, dans une impasse envahie par les plantes. Les artistes présentés ont inventé de nouvelles formes d'ex-voto, cet objet ou petit tableau peint, qui matérialise un vœu ou un remerciement fait à une divinité, à l'occasion d'une souffrance, d'une maladie ou d'un danger. Avec le temps, l'ex-voto a parfois perdu son rôle cultuel pour devenir, loin de la religion, un simple objet artistique. A quoi ça ressemble un ex-voto d'artiste contemporain ? J'ai hâte de voir ça. J'entre et je suis accueilli par un large sourire. Le lieu ressemble plus à une maison de campagne qu'à une galerie ou un musée, ça change.

Tradition et émotions

Tout de suite, je ressens l'ambiance feutrée et lourde de sens de cette exposition. Si les artistes n'ont pas forcément la foi, il est évident qu'ils se sont appropriés les codes de l'art religieux et qu'ils ont réfléchi sur la mort et l'intime. Mais la jeune femme de l'accueil m'indique le sens de la visite. Je reviens sur mes pas et découvre des petites peintures italiennes sur bois du XXe siècle (1971 à 1979). Un peu plus loin : une série d'ex-voto mexicains de la fin du XIX et du début XXe. Ce sont des petites peintures naïves et touchantes, très colorées. Beaucoup illustrent la violence de la société. Sur l'une d'elles, je vois une femme ligotée, elle implore la Vierge, alors que des cambrioleurs sont en train de quitter son appartement... Les marins, tous pays confondus, sollicitent souvent les cieux pour se protéger de la colère des flots. Sur cette peinture, je remarque en bas à droite, un marin qui tient une corde. Il vient d'échapper de peu à la noyade. Pour remercier Dieu, il adresse cet ex-voto.

Ex-voto traditionnel, collection privée. Photo Michel Fischer / Musée de la Poste.

Ex-voto traditionnel, collection privée. Photo Michel Fischer / Musée de la Poste.

Affichage

Si personne ne peut, ni ignorer ni lutter avec la mort, cela n'a jamais empêché les créateurs de jouer avec elle et de chercher à la représenter. Elle n'a pas forcément de sens, mais grâce aux artistes, elle a une forme. De plus, l'artiste est confronté au vaste sujet de la signification exacte de la mort... Sylvie Hazebroucq, née en 1969, a commencé à travailler dans les services communications du Centre Pompidou et de la galerie Maeght, avant de devenir journaliste à Radio France. En 2009, sa vie change d'orientation. Elle travaille à l'écriture de cahiers interactifs autour des émotions. Elle présente une exposition sur ce thème. Deux ans plus tard, elle crée la première "infirmerie à émotions". Pour cet accrochage, elle crée une " Chapelle Ex-voto". Je vois un autel avec des bougies d'un côté et de l'autre, une lourde porte peinte sur un tissu-linceul, à demi ouverte. Elle laisse entrevoir un espace ou chaque visiteur est invité à inscrire son remerciement ou son vœu sur un Post-it. Au plafond, une multitude d'objets dont beaucoup de clés sont accrochés. Sur l'un des bouts de papier, je lie : "ça va merci"...Hélas, je n'ai que ce dessin pour illustrer cette oeuvre.

Sylvie Hazebroucq : Chapelle ex-voto (détail), 2014. Porte, tissu, bois, vitraux, adhésifs, matériaux mixtes, installation sonore et interactive. DR.

Sylvie Hazebroucq : Chapelle ex-voto (détail), 2014. Porte, tissu, bois, vitraux, adhésifs, matériaux mixtes, installation sonore et interactive. DR.

Mise en bouteilles

Josette Rispal propose 559 flacons, accrochés au plafond, chacun contenant une figurine, un coquillage ou un chiffon, comme autant de petites offrandes fragiles. L'ensemble constitue un véritable mur mobile de verre, dans lequel la lumière s'amuse. C'est étrange et beau.

Josette Rispal : Mur invisible, 1998 - 2000. Technique et matériaux divers comprenant 559 flacons. 270 cm x 160 x 90. Josette Rispal.

Josette Rispal : Mur invisible, 1998 - 2000. Technique et matériaux divers comprenant 559 flacons. 270 cm x 160 x 90. Josette Rispal.

Juxtaposition

Coco Fronsac, née en 1962, vit et travaille en région parisienne. Sa marque de fabrique est le tableau-assemblage (portrait + collages), sur fond d'humour et d'impertinence. Enfant, elle découvre les ex-voto au marché aux puces. Aujourd'hui, à travers cette exposition, elle veut rendre hommage à tous les artistes qui ont compté dans sa vie. Elle expose 70 petits panneaux de bois à l'effigie de Bach, Fred Astaire, André Breton, Buster Keaton, Claude François etc. Le visiteur devient ainsi, témoin d'un véritable culte à ses idoles. Elle propose aussi des ex-voto plus traditionnels comme celui-ci.

Coco Fronsac : ex-voto, peinture à l'huile sur panneau de bois, 1990 - 1995. 25 cm x 25 x 12. DR.

Coco Fronsac : ex-voto, peinture à l'huile sur panneau de bois, 1990 - 1995. 25 cm x 25 x 12. DR.

La dure vie du diable

Hervé Di Rosa affirme que lors d'un voyage au Mexique : "Les ex-voto, ont atteint mon cœur". L'inventeur de l'art modeste, propose une série de petites toiles faussement naïves et pleine de charme, dont ce petit diable "qui s'ennuie devant chez lui car les clients sont rares et le mal se distribue avec parcimonie". A voir...

Hervé DI Rosa : Le diable seul, 2001. Huile sur toile, 41 cm x 50,5. Photo Pierre Swartz. Adagp, Paris 2014.

Hervé DI Rosa : Le diable seul, 2001. Huile sur toile, 41 cm x 50,5. Photo Pierre Swartz. Adagp, Paris 2014.

Une autre oeuvre présente un soldat heureux de la fin de la guerre, avec cette phrase écrite en bas : "Quand les avions alliés commencèrent à recouvrir le ciel automnal, le canon de la victoire a tiré un ultime coup. Pour le plus grand plaisir du petit soldat". Chacune des oeuvres de Di Rosa ressemble à une petite histoire pleine de poésie et de naiveté.

Hervé DI Rosa : Victoria, 2000. Huile sur toile 41 cm x 50,5. Photo Pierre Schwartz. Adagp, Paris 2014.

Hervé DI Rosa : Victoria, 2000. Huile sur toile 41 cm x 50,5. Photo Pierre Schwartz. Adagp, Paris 2014.

Echos de la vie

Je monte un petit escalier étroit pour atteindre l'étage supérieur et voir la suite de l'exposition. J'oberve une grande sculpture façon puzzle de Xawery Wolsky. Elle me fait penser aux hiéroglyphes égyptiens. Cet artiste polonais, installé au Mexique, travaille la terre car ce matériau rappelle le lien qui unit les populations d'aujourd'hui avec les civilisations passées. Sa sculpture-installation est un assemblage de 44 organes de couleur blanche, pour symboliser le premier aliment : le lait, qui guérit et purifie à la fois. Face à cette œuvre surprenante, j'ai l'impression de voir les morceaux choisis, les symboles, d'un culte étrange venant d'avoir lieu. L’artiste précise : " Elle n'a pas été créée pour la décoration. Sa valeur esthétique est secondaire, ce qui importe c'est sa charge faite d'incertitudes et de larmes desséchées". Il y a bien un petit côté chamane chez Xawery Wolsky.

Xawery Wolski : Organes blancs (détail) .165 cm x 140 x 20. Terre cuite et bronze, 1995 - 1999. DR.

Xawery Wolski : Organes blancs (détail) .165 cm x 140 x 20. Terre cuite et bronze, 1995 - 1999. DR.

Parties du corps

Gabriela Marowetz expose une grande sérigraphie- assemblage, particulièrement touchante. L'œuvre est posée sur le sol, chaque feuille représente une partie du corps. Cela m'évoque à la fois une dalle mortuaire, un don d'organes, un rituel mystérieux, un fantôme. "L'acte d'offrir un ex-voto fait prendre conscience de l'ampleur du problème qui a été vécu par le dédicant" précise l'artiste. En fait, elle a tout simplement travaillé sur le visage et le corps d'une modèle qui l'a beaucoup inspirée.

Gabriela Morawetz : Ex-voto pour SL ( première partie), 2014. Sérigraphie sur feutre, 275 cm x 228 x 20. Adagp, Paris 2014.

Gabriela Morawetz : Ex-voto pour SL ( première partie), 2014. Sérigraphie sur feutre, 275 cm x 228 x 20. Adagp, Paris 2014.

Eclairage spirituel

L'arménien Sarkis naît à Istanbul en 1938. A l'âge de 14 ans, il est profondément marqué par une reproduction du cri de Munch. Il commence par s'orienter vers la peinture, avant de faire le choix des installations et des sculptures. Depuis 1960, Sarkis participe à de nombreuses expositions collectives en France et à l'Etranger. Pour ce créateur, il faut interpréter tout œuvre dans la perspective d'une rédemption. En effet, toute création serait salvatrice. Je suis face à une sorte d'autel. En vérité, c’est une grande caisse contenant 300 ex-voto, surtout des petites figurines. Cette installation semble hors du temps. Je remarque que les visiteurs baissent la voix en commentant l'oeuvre...

Sarkis : Autel des croyances et d'utopie, 1979 - 2001. Caisse contenant près de 300 ex-voto. 105 cm x 144 x 38. Adagp, Paris 2014.

Sarkis : Autel des croyances et d'utopie, 1979 - 2001. Caisse contenant près de 300 ex-voto. 105 cm x 144 x 38. Adagp, Paris 2014.

Mémoire et vérité

Patrick Bailly-Maître-Grand porte un nom prometteur. Son travail est à la hauteur. Né en février 1945 à Paris, il commence par étudier la physique. Depuis 1980, il travaille avec des outils photographiques : daguerréotype, strobophotographie etc. Pour lui, chaque photo est un objet implorant la divinité Chronos d'arrêter le temps. Mais Patrick Bailly- Maître – Grand veut surtout mettre en avant ce qu'il appelle " Le mensonge de la photographie, qui momifie le vivant dans un cadre-cercueil, cela devrait lui valoir les plus grandes réserves quant à ses prétendues facultés à témoigner de la réalité". Je contemple plusieurs photos, sont-elles issues d'un fait divers ou est-ce de la pure création ? La mort par arme à feu ? Où ? Pourquoi? J'ai l'impression en regardant ces œuvres de pénétrer dans un grenier, de découvrir quelque chose d'important, dont la signification reste un mystère. L'artiste s'amuse avec notre mémoire et notre désir de vérité.

Patrick Bailly-Maître-Grand : Maximilienne blanche, 1999.  Monotype direct, épreuve au chlorobromure. 125 cm x 100. DR.

Patrick Bailly-Maître-Grand : Maximilienne blanche, 1999. Monotype direct, épreuve au chlorobromure. 125 cm x 100. DR.

L’ex-voto, quelle que soit son époque, est une passerelle fragile entre le terrestre et le céleste. Cet accrochage d'artistes contemporains le confirme. Je suis heureux d'avoir vu cette exposition, à part. Elle ose partir à la chasse au sens, dans une époque qui préfère la course aux buzz. A la veille du passage de 2014 à 2015, je fais le vœu que vous soyez nombreux à découvrir les travaux philosophico- artistiques de ces créateurs. " Qui appendrait les hommes à mourir, leur apprendrait à vivre" disait Michel de Montaigne...

PS : le musée de la Poste devrait rouvrir en 2016.

 

Musée de la Poste en résidence artistique au Musée du Montparnasse : 21 avenue du Maine. 75015 Paris.

Du lundi au samedi, de 13h à 18h.

Entrée libre.