Fiac 2014 : gigantisme, dynamisme, conservatisme

Fiac 2014.

Pour sa 41e édition, la Fiac voit encore plus grand et ouvre grand les bras aux galeristes américains. Une Fiac conquérante qui s'empare de Paris jusqu'au 26 octobre. Mais est-elle si innovante que cela ? Visites.

Avec le formidable bateau de verre de Frank Gehry au bois de Boulogne, la réouverture du musée Picasso et une Fiac gigantesque, qui donne naissance à une seconde foire baptisée " (Off)icielle", Paris deviendrait pétillant, lumineux, créatif, dynamique. Si la croissance est quelque part en France, c’est bien à la Fiac : 191 enseignes au Grand Palais, soit huit de plus qu'en 2013, avec l'arrivée en force des américains, des japonais et des indiens. Oui, tout cela est formidable et je m'en réjoui, mais un journaliste se doit d'être comme Saint Thomas et d'aller voir sur place, au lieu de reprendre simplement le chant des sirènes de la Communication, car le gigantisme ne saurait être un gage assuré de qualité. La course entre Art Basel et la Fiac Paris me semble un peu dérisoire. J'arrive donc devant le Grand Palais. La veille, je suis passé devant, la façade était cachée par un aréopage de camions, aujourd'hui, une nuée de VIP et de journalistes les ont remplacés. J'en fais partie et j'attends comme tout le monde l'ouverture des lourdes portes. J'ai hâte d'entrer dans le palais des merveilles et du dynamisme retrouvé, où les galeries payent tout de même 545 euros le mètre carré pour exposer...Quant au chiffre d'affaire de l'art contemporain, il a progressé de 1078% en 10 ans. Si ça ce n'est pas de la croissance...
Un premier tour général au pas cadencé me permet de comprendre tout de suite que 2014 est un cru correct, mais avec un petit goût de bouchon, pas totalement un grand cru. Je comprends aussi tout de suite qu'il me sera très difficile de travailler. En cinq minutes, les allées sont envahies d'une foule compacte et il faut jouer des coudes.

Vue intérieure d'une allée  de la Fiac 2014. Photo Thierry Hay. DR.

Vue intérieure d'une allée de la Fiac 2014. Photo Thierry Hay. DR.

Lumière

Au secours les organisateurs, l'an prochain pensez un peu aux journalistes qui voudraient travailler correctement. Mais bon...je suis pugnace, je continue. Je suis attiré par le stand noir de la galerie berlinoise Neugerrimschneider où je découvre cette jolie sculpture en acier et verre d'Olafur Eliasson, né en 1967 au Danemark, de parents islandais. Ici, il présente cette oeuvre, mais il réalise aussi des vidéos et des photos. Il est exposé dans le monde entier, y compris à la Biennale de Venise. Aujourd'hui, il est installé à Berlin. Je regarde cette œuvre qui mélange des influences arabisantes, vénitiennes et françaises. C’est un beau volume qui se reflète sur les murs blancs de l'alcôve où elle est exposée, car c'est aussi une lampe à énergie solaire.

Oliafur Eliasson : The New Planet, acier inoxydable, verre coloré, peinture. 94,9  cm x 95,1 x 201. O. Eliasson, courtesy Neugerriemscneider, Berlin.

Oliafur Eliasson : The New Planet, acier inoxydable, verre coloré, peinture. 94,9 cm x 95,1 x 201. O. Eliasson, courtesy Neugerriemscneider, Berlin.

Au delà des apparences

Un peu plus loin Nina Beier expose chez Métro pictures des billets de banques. Ce sont en fait des tapisseries sur lesquelles elle nous fait croire que des plantes sont posées. Sur un autre tapis, ce sont de vrais faux cheveux. Pas de doute, l'artiste aime bouleverser nos certitudes et perturber notre regard......

Nina Beier, courtesy galerie Metro pictures.

Nina Beier, courtesy galerie Metro pictures.

Il est l'or...

Puisque l'argent est le nerf de la guerre de la mondialisation, la galerie Michel Rein ne lésine pas avec cette œuvre de Stephan Nikolaiev : un distributeur de billet en or, ou plutôt : doré. Une belle réflexion sur notre société...et sur la Fiac ?... Prix : 15 000 euros.

Stephan Nikolaev : Cry me a river, 2009. Cuivre plaqué or 24 carats. 4_ cm x 55 x 18. Courtesy de l'artsite et de Michel Rein.

Stephan Nikolaev : Cry me a river, 2009. Cuivre plaqué or 24 carats. 4_ cm x 55 x 18. Courtesy de l'artsite et de Michel Rein.

Couleurs et Paix

Je passe devant les grands tableaux colorés de Spencer Sweeney. Je remarque que cette année la Fiac s'est un peu calmé, pas de grande œuvre ultra provocatrice au Grand palais, mais du sérieux, du travail bien fait. Bien sûr, il y a bien ça et là, la photo d'une femme nue les jambes écartées, mais on ne se refait pas...Cette année, les galeristes américains sont venus en nombre. Surprise, le new-yorkais Simon Lee expose un français dont j'ai déjà souvent vu les œuvres et que j'aime bien : Bernard Frize. Un autre américain, Cooper a accroché deux beaux tableaux de Dan Walsh qui me font penser à des sérigraphies et m'évoquent les premières oeuvres d'Andy Warhol. Mais mon regard est attiré par une pièce aussi belle qu'étonnante exposée chez Hauser & Wirth. : un cylindre bleuté qui évoque un bénitier, une fontaine, une piscine. C'est un havre de paix en soi. J'apprends qu'il est en verre et pèse 6 tonnes. Il a été réalisé par l'artiste Roni Horn, auteur également de la série de photos à l'arrière plan. Quant au costume de la dame au premier plan , je ne ferais aucun commentaire...

Roni Horn, courtesy galerie Hauser & Wirth. Photo Thierry Hay,  DR.

Roni Horn, courtesy galerie Hauser & Wirth. Photo Thierry Hay, DR.

Bibliothèque en couleurs

La célèbre galerie française Daniel Templon expose elle aussi une œuvre curieuse du belge Jan Fabre : Un immense cerveau surmonté d'un tire bouchon, en marbre blanc. Comprenne qui pourra... Autre galerie célèbre : Perrotin, qui a choisi de mettre en avant cette année, le français Bernard Frize ( décidément c'est son année), dont j'ai déjà souvent vu les tableaux colorés, peints avec de la résine. Ils sont très beaux et me font penser à une bibliothèque. C'est aussi une reflexion sur le temps et la fragilité des choses.je regarde la toile, les couleurs semblent danser entre elles.

Frize BF BF BF.jpg TH

Bernard Frize : Ponctué, 2008. Acrylique et résine sur toile, 170,5 cm x 170,5. Adagp Paris, 2014. Courtesy galerie Perrotin.

Liberté internationale

Air de Paris a la bonne idée d'exposer une artiste américaine un peu trop oubliée : Dorothy Lannone. Elle est née à Boston en 1933. Elle a beaucoup voyagé en orient avec son époux, le peintre James Upham. Ses peintures évoquent souvent la modernité et la libération sexuelle. Dans ses tableaux très colorés, elle mélange à plaisir les religions, les cultures, les paysages du monde entier.

Dorothy Lannone : Blue and white, courtesy galerie Air de Paris.

Dorothy Lannone : Blue and white, courtesy galerie Air de Paris.

Lumières de têtes

Je ne sais pas si il l'a fait exprès, mais Yvon Lambert propose une œuvre qui ressemble à un arbre de Noël en néons, une réalisation de Mounir Fatmi. Un clin d'œil à un autre "sapin-plug" de Noël, place Vendôme, trop vite dégonflé ? Je continue ma visite en jouant des coudes. Derrière moi quelqu'un dit : " la création c’est l'audace". Je décide donc de grimper sur la coursive supérieure, un espace gigantesque consacré aux jeunes galeries. Quelques poufs pour se détendre les lombaires cinq minutes : bonne idée. Et je repars, la jeune galerie new yorkaise Miguel Abreu parie sur Jean Luc Moulène, né à Reims en 1955. Il travaille toujours sur le corps, son image, sa représentation et l'idée que l'on s'en fait. Moulène est bien connu des amateurs d'art, c’est un photographe, dessinateur, sculpteur chez lequel la politique et l'actualité ne sont jamais loin. Je tombe nez à nez avec cette tête posée sur un coussin, face aux décapitations récentes, elle résonne bizarrement...

Jean Luc Moulène, courtesy galerie Abreu, Miguel Abreu, New York.

Jean Luc Moulène, courtesy galerie Abreu, Miguel Abreu, New Yor

Ville et recyclage

Quelques mètres plus loin, je suis un peu plus sceptique sur les quelques plaques en tôles ondulées posées sur un mur ou sur quelques robes accrochées à un cintre : comme un air déjà vu, un peu lassant à la fin. Ce couloir des nouvelles galeries devait être une caverne d'Ali Baba, il ne l'est pas. C'est même un peu tristoune. Je me console avec ces "ruines urbaines de Asim Waqif", à base de bois et de tôle.

Nature-morte, New Dehli. DR.

Nature-morte, New Dehli. DR. 122 cm x 251.

Jeux de matières et beaux travaux

La Fiac ce n'est pas que le Grand Palais, cette année encore elle a prétendue s'emparer du tout Paris ( Jardin des tuileries, jardin des plantes, berges de Seine). La grande nouveauté cette année, c'est la Fiac (Off)icielle à la cité de la mode. le but est de donner leur chance à de jeunes galeristes et artistes émergeants, mais aussi pour tailler des croupières aux autres expositions non officielles qui ne cessent de grandir (Silck, Yia). J'entre, ici aussi on a essayé de mettre un maximum de galeristes dans le lieu. Ici aussi, circuler et travailler relève de l'exploit. Là encore, je fais un tour général et je suis un peu déçu. J'ai devant moi du travail bien fait, des exercices de styles mais peu d'émotion. J’ai l'impression d'un art "d'Inspecteur Gadget" ou d'ingénieur. Et je peins sur de la gaze, de la ferraille rouillée, sur de l'aluminium poli, sur du plastique, sur du plâtre, sur du béton etc. Un formidable jeu de matières, mais guère plus. Je remarque le beau travail de Salvatore Arancio, un artiste italien basé à Londres. Il présente une série de photogravures. Ce sont des paysages volcaniques qui semblent à la fois familiers et inconnus.

Salvatore Arancio : photogravure, 40 cm x 50. Courtesy galerie Federica Schiavo.

Salvatore Arancio : photogravure, 40 cm x 50. Courtesy galerie Federica Schiavo.

A la galerie Semiose, j'admire les gouaches pleines de fraîcheur et de sensualité de Guillaume Degé. Un vrai plaisir des yeux. Degé, derrière sa barbichette, cherche un monde invisible, étrange, érotique, imprévisible, que lui voit très bien derrière ses lunettes métalliques...

Guillaume Degé : albums factices (détails de la série). Courtesy galerie Semoise.

Guillaume Degé : albums factices (détails de la série). Courtesy galerie Semoise.

Pardon monsieur, pardon madame...je jette un coup d'oeil à la douceur des toiles de Leif Ritchey sur le stand de Jeanrochdard. Le fantôme de Monnet passe... Je remarque ça et là un joli jeu de matières qui contribue aussi à la sensualité de l'oeuvre.

Leif Ritchey : Jay Bird Street, 2014. 180,3 cm x 218,5. Acrylique sur toile. Courtesy galerie Jeanrochdard.

Leif Ritchey : Jay Bird Street, 2014. 180,3 cm x 218,5. Acrylique sur toile. Courtesy galerie Jeanrochdard.

La guerre des livres

Aslan Gaisumov est une toute jeune artiste. Elle fait se téléscoper le thème de la guerre sur des objets. Chez elle, ce sont les livres qui sont victimes de la guerre, autrement dit : notre culture. Ici un livre transpercé par une lame de verre.

Aslan Gaisumov, : Shattered windows, 2011. Mixed book, glass. 25 cm x 100 x 4. Courtesy galerie Zink.

Aslan Gaisumov, : Shattered windows, 2011. Mixed book, glass. 25 cm x 100 x 4. Courtesy galerie Zink.

Conclusion générale

  De plus en plus d'artistes, à en avoir le tournis, mais pas forcément de plus en plus d'art. Mais attention : la Fiac reste encore un lieu de découvertes et chacun y trouvera de quoi satisfaire ses yeux. Est-ce suffisant? L'art est fait pour bouleverser les cerveaux, les consciences et violenter les âmes. Pas sûr que l'édition 2014 remplisse totalement cette fonction...

 

Fiac : Grand Palais. 3 avenue du général Eisenhohower. 75008 Paris.

Tous les jours de 12h à 20h, vendredi 24 jusqu'à 21h.

Docks - Cité de la mode et du design : 34 quzai d'Austerlitz.

Tous les jours de 13h à 20h, le 24 jusqu'à 21h.

(Navettes fluviales par Batobus).