Bissière : un prince de la couleur injustement oublié

Roger Bissière : Jaune et gris (détail),1950. Peinture à l'oeuf sur papier marouflé sur toile, 116 cm x 92. Centre Pompidou, MNAM-CCI. Adagp, Paris 2014.

A l'occasion du cinquantenaire de la disparition du peintre Roger Bissère, le musée de Lodève célèbre jusqu'au 02 novembre 2014 cet artiste singulier, avec un exposition intitulée :" Bissière, figure à part". L' occasion de comprendre la lente maturation, par strates, de ce créateur, inventeur d'un nouveau primitivisme.

 Bissière est un cas à part. Rien d'étonnant donc à ce que l'exposition s'intitule : "Bissière, figure à part", avec un jeu de mot car Bissière a longtemps travaillé sur l'effacement de la figure humaine. Il se disait peintre non figuratif mais refusait avec force le mot d'abstrait, en précisant : " Pour moi un tableau n'est valable que si il a une valeur humaine, s'il suggère quelque chose et s'il reflète le monde dans lequel je vis". Bissière expose dans plusieurs grandes galeries parisiennes, mais il affiche toujours son détachement vis vis-à-vis de la scène artistique. Il veille  jalousement à sa liberté de penser. Les collectionneurs connaissent et apprécient son œuvre, mais le grand public l'ignore toujours. Il portait une casquette de cheminot vissée sur la tête, un foulard noué au cou. Son regard était inquiet, son visage émacié et ses grandes oreilles étaient à l'écoute du monde extérieur, mais aussi de ses vibrations intérieures. C'est pourquoi son œuvre est à la fois intime et universelle. Sa peinture, ponctuée de signes dont il a fait un répertoire, reste pour beaucoup un mystère. Cette exposition tombe donc à pic pour le résoudre.

Roger Bissière : Soleil noir, 1949. Courtesy galerie Jeanne Bucher, Paris. Daniel Mille. Adagp Paris, 2014.

Roger Bissière : Soleil noir, 1949. Courtesy galerie Jeanne Bucher, Paris. Daniel Mille. Adagp Paris, 2014.

Le parcours d'un homme qui rêve de peinture

 Roger Bissière est né à Villeréal (Lot et Garonne) en 1886. Dès 1901, son père, notaire, s'installe à Bordeaux. Un an plus tard, le jeune Roger perd sa mère. Fernand Bissière refuse que son fils s'inscrive à l'école des Beaux arts. Furieux, Roger part en Algérie. Quelques mois plus tard, il revient et s'inscrit aux Beaux Arts de Bordeaux, puis à ceux de Paris. De 1912 à 1919, Bissière est critique d'art pour le journal l'Opinion. Il écrit un texte sur Georges Braque et montre son intérêt pour le cubisme. Il rédige de nombreux articles pour la revue L'Esprit Nouveau. Sa vie s'organise entre Paris et Boisseriette dans le Lot, où il habite un ancien presbytère, hérité de sa mère. C'est là qu'il se réfugie pendant la guerre. De 1940 à 1944, il arrête de peindre et se lance dans l'agriculture. Des 1945, il reprend le chemin de son atelier et se remet à peindre avec assiduité. Il commence des tapisseries composées de vêtements usagés et met au point une technique de peinture à base d'œuf afin de donner aux couleurs plus de fraîcheur et un aspect mat. En 1964, Roger Bissière représente la France à la Biennale de Venise. Cet intellectuel solitaire qui vit au milieu des vaches, se voit et se veut comme "Le primitif d'une nouvelle sensibilité". Il meurt en 1964. La cote de Jean Dubuffet ne cesse de monter, celle de Roger Bissière descend. Son œuvre tombe un peu dans l'oubli. Et quand je vois le jeu de couleurs de ce tableau, je me dis que c'est dommage.

Roger Bissière : Grand rouge, pousse blanche, étoile, 1953. Jean Louis Losi. Adagp Paris, 2014.

Roger Bissière : Grand rouge, pousse blanche, étoile, 1953. Jean Louis Losi. Adagp Paris, 2014.

  Couleur carnivore

Si, au début de sa carrière, Bissière est tenté par le cubisme, grâce à son amitié avec Georges Braque; cela ne dure pas longtemps. De 1923 à 1928, il se tourne vers Ingres dont il admire la pureté et Corot dont il salue les compositions ordonnées. A cette période, les œuvres représentant des personnages dominent, mais petit à petit, la couleur va "grignoter" la figure humaine pour devenir elle-même l'ensemble du tableau.

 Les grands thèmes de la peinture

 De 1936 à 1939, Bissière reprend les grands classiques de la peinture : le modèle dans l'atelier, l'odalisque ou le thème de la crucifixion. Comme beaucoup d'artistes dans les années 30, il s' intéresse aussi à l'iconographie du Moyen âge. Mais l'artiste regarde également du côté de Picasso et de la sculpture africaine.

 La guerre et la réflexion

 Entre  1939 et 1944, Bissière fuit la guerre et se retire dans sa maison du Lot, à Boissierette. Il cesse de peindre, mais il s'en explique : " Cet arrêt correspond à une période de lente maturation, comme la décantation d'une émotion à la source de sa nouvelle liberté d' expression". A cette époque, l'artiste s'inspire de la nature qui l'entoure et des dessins d'enfant de son fils Loutre.

 Le règne du signe

 A la fin de l'année 1947, la galerie Drouin lui consacre une exposition monographique. Après cette présentation, Bissière entame un nouveau cycle de peinture à l'œuf, avec des compositions organisées sous forme de fenêtres dans lesquelles il dessine des pictogrammes, des traits. C’est une nouvelle écriture faussement primitive qu'il met en place. Bissière se moque de la bataille qui sévit entre figuratifs et abstraits, il veut se rapprocher de l'art primitif tout en inventant un nouveau langage, inspiré des peintures rupestres. Peut-être est-ce l'échec de son exposition à la galrerie Drouin qui explique ce renouvelement pictural. La toile "Grande composition 1947" est un exemple de ce renouveau. Elle présente plusieurs fenêtres de peinture ocre et rouge sur un fond sombre. Comme des traces sur un mur antique, on aperçoit un poissson, des étoiles, une vache, comme si Bissière souhaitait reconstitué tout un monde. C'est une belle toile libre, poétique, sensible. Je me pose une petite question : Pierre Alechinsky a t'il vu cette toile ?

Roger Bissière : Grande composition, 1947. Peinture à l'oeuf sur papier marouflé sur toile, 162 cm x 81. Jean Louis Losi. Adagp 2014.

Roger Bissière : Grande composition, 1947. Peinture à l'oeuf sur papier marouflé sur toile, 162 cm x 81. Jean Louis Losi. Adagp 2014.

Un autre tableau remarquable est ce "Jaune et gris", divisé en deux parties. En bas, des pictogrammes évoquent la végétation et un oiseau. Dans la partie haute de la toile, j'aperçois des étoiles qui suggèrent l'univers céleste. Une petite ligne colorée assure la liaison entre les deux mondes.

Roger Bissière : Jaune et gris, 1950. Peinture à l'oeuf sur papier marouflé sur toile, 116 cm x 92. Centre Pompidou, MNAM-CCI. Adagp Paris, 2014.

Roger Bissière : Jaune et gris, 1950. Peinture à l'oeuf sur papier marouflé sur toile, 116 cm x 92. Centre Pompidou, MNAM-CCI. Adagp Paris, 2014.

  La trame et le drame

 En 1954, Bissière fait un voyage à Paris. Il "découvre" la peinture à l'huile. Elle lui offre la possibilité de multiplier les transparences et de réaliser de nombreux clairs-obscurs subtils. La trame devient de plus dense. La toile entière est recouverte de petites touches colorées juxtaposées comme on peut le voir dans cette toile :

Roger Bissière : Silence du crépuscule, 1964. Studio Muller. Adagp Paris 2014.

Roger Bissière : Silence du crépuscule, 1964. Studio Muller. Adagp Paris 2014.

 Mais le décès de sa femme Mousse, en 1962, déclenche une nouvelle voie dans la démarche artistique de Bissière. S'il continue à peindre de grands formats qu'il expose régulièrement, il réalise sur des petits panneaux de bois une multitude d'œuvres dans l'unique but de "dialoguer" avec sa femme disparue. "La peinture sauve du désespoir" dit-il. Chaque couleur est un chant d'amour. Il nomme ces 150 œuvres "Journal en images". Je les trouve magnifiques et poétiques. Une sensibilité extrême saute aux yeux de l'observateur, chaque ton vibre intensément. Parfois, il rehausse son œuvre de crayons feutres. Ce sont des oeuvres intimes et profondes.

Roger Bissière : 8 juin 1963 (Journal en images). Jean louis Losi. Adagp Paris 2014.

Roger Bissière : 8 juin 1963 (Journal en images). Jean louis Losi. Adagp Paris 2014.

En voici un autre exemple, tout aussi sensible. C 'est une peinture vibrante, touchante.

Roger Bissière : 20 août 1963. Jean Louis Losi. Adagp Paris, 2014.

Roger Bissière : 20 août 1963. Jean Louis Losi. Adagp Paris, 2014.

Le succès avant l'oubli

Bissière expose plusieurs fois à la galerie Jeanne Bucher, il est considéré comme un créateur important de l'Ecole de Paris d'après guerre. En Avril 1959, le musée national d'art moderne de Paris propose la première rétrospective de son œuvre. Quelques jours plus tard, Bissière présente cinq toiles lors de la Documenta II de Kassel. Il meurt le 2 décembre 1964 à Boissierette.

 Je n'aime pas tout dans l'œuvre de Bissière, j'ai tendance à préférer les tableaux -pictogrammes des années 50 et le "Journal intime". Mais cette exposition, qui sera présenté au musée des beaux - Arts de  Bordeaux en décembre 2014, a le grand mérite de remettre sous les feux de la rampe un artiste trop vite oublié. " J'ai oublié des choses inutiles. J'en ai appris d'essentielles. Peut-être ai-je appris à regarder en moi même" aimait à dire Roger Bissière...Une sensibilité à redécouvrir.

 

Musée de Lodève : Square georges Auric. 34700 Lodève.

ouvert tous les jours sauf les lundis de 10h à 18h.

Entrée : 7 euros.