Le mur : une exposition atypique pour les dix ans de La Maison Rouge

Exposition " Le mur", oeuvres de la collection Antoine de Galbert, 2014. Courtesy La Maison Rouge

 

La Maison Rouge propose jusqu'au 21 septembre 2014, l'exposition "Le Mur". Le fondateur des lieux, Antoine de Galbert, présente avec originalité sa collection : 1200 oeuvres à touche touche sur tous les murs de la fondation. 30 ans de pérégrinations et de découvertes dans l'art contemporain. Cette exposition est la onzième dédiée par La Maison Rouge aux collections privées.

J'entre, les journalistes déjà présents sont surpris, moi aussi. Mais je suis vite séduit par une scénographie totalement inattendue et bien loin des expositions aseptisées et faussement zen que je vois assez fréquemment. Non, non, n'insistez pas, je ne donnerais pas de noms... L'accrochage, volontairement déroutant, imaginé par Antoine de Galbert, grand collectionneur et fondateur de la Maison Rouge, est né de l'observation de sa bibliothèque. A cause d'un classement alphabétique, Jean Dubuffet cohabite sur la même étagère avec Marcel Duchamp, alors qu'ils n'ont pas grand chose à voir. C’est ce côté aléatoire, que désirait conserver Antoine de Galbert, tout en refusant un accrochage par ordre alphabétique.

L'arche de Noé artistique, que je vois face à moi, est due à un logiciel informatique, renseigné seulement par le format des œuvres et les numéros d'inventaires. Ce travail a été confié à un informaticien, qui a utilisé la méthode dite de Monte Carlo, bien connue des mathématiciens et des physiciens. Elle consiste à utiliser des procédés aléatoires, des techniques probabilistes totalement incompréhensibles par le commun des mortels. Je me retrouve, grâce aux nouvelles technologies, face à une exposition aussi improbable que charmante où les œuvres sont accrochées sans distinctions de forme, de médium, de notoriété, de valeur commerciale. Voilà ce que ça donne :

Exposition " Le mur", la Maison Rouge, 2014 . Courtesy la Maison Rouge.

Vue générale de l'exposition "Le mur", La Maison Rouge, 2014 . Courtesy La Maison Rouge.

Le jeu des huit bornes

Et ce n'est pas fini. Je lis un texte qui m'explique que : "Pour des raisons pratiques de place et de lisibilité, les informations sur les œuvres sont proposées en format numérique via des écrans tactile disposés dans les salles d'exposition". Autrement dit : pour savoir qui a fait quoi et quand, je suis prié de lire au sol le numéro du mur d'exposition, de trouver la borne informatique, d'attendre mon tour et de cliquer sur le mur et l'oeuvre qui m'intéresse. Mais rassurez-vous vous, si les connaisseurs en informatique sont un peu avantagés, c’est très simple à comprendre et à utiliser. L'inconvénient, c’est que celle ou celui qui n'y connait absolument rien en informatique, appuie sur n'importe quoi et plante provisoirement le système, juste avant votre arrivée... L'avantage, c'est que l'attente à la borne ou le choix du clic sur l'écran tactile, facilitent les conversations et les rencontres...En tout, il y a huit bornes informatiques pour y voir clair dans cette présentation faussement bordélique, mais vraiment déroutante, à moins que ce ne soit l'inverse... Mais, après la surprise, j'aime.

La bouche et le corps

Sur le mur numéro 2, je remarque une belle série de quarante quatre photos de petit format de Michael Subotzky. Chaque photo est intéressante et sensible. Natacha Lesueur, fascinée par les bouches depuis longtemps, propose une photo d'un sourire féminin dont les dents sont remplacées par des graines de maïs.Tout d'un coup, cette simple bouche devient très inquiétante. Le mur 3 offre aux regards une très belle série de Hans Bellmer et une photo tout à fait étrange de Zbinew Libera, il reprend, à sa façon, la célèbre photo de la petite fille vietnamienne fuyant les bombardements au naplam. Libera ne garde que la petite fille et change les autres personnages, mais bizarrement la photo fonctionne encore. Je découvre que les bornes informatiques pivotent sur elles même, je peux donc avoir l'écran dans le même axe que mon regard, à condition que ça marche...

Sur le même mur, j'admire une photo sensible de Didier Appelt. C'est un cliché en noir et blanc, représentant un homme assis dans une étrange tour en bois, sur l'eau. Derrière, un paysage à peine perceptible, dans la brume. Je reste longtemps devant cette photo qui est une véritable invitation à la méditation. Appelt décrit à la perfection le lien très fort qui unit l'homme et la nature.  A côté, au centre, un personnage de Philippe Dereux, ami et assistant occasionnel de Jean Dubuffet. L'art brut représente 10% de l' exposition.

Didier Appelt : Der Augenturm, tirage argentique, 59 cm x 49. 1977. Courtesy La Maison Rouge.

Didier Appelt : Der Augenturm, tirage argentique, 59 cm x 49.( à droite) 1977. Courtesy La Maison Rouge. / Au centre : Philippe Dereux : Gros Jean, collage végétal sur panneau, 1977, 60 cm x 23. Adagp, 2014.

Réunion internationale

Au dessus, une immense photo de Luc Delahaye, photographe pour des agences de presse, né en 1962 : "Ordinary meeting of the conférence". C'est une réunion de l'OPEP. Ce cliché est extraordinaire car il fait comprendre le poids du pétrole dans notre société. Il y a une urgence et une vraie dramaturgie derrière chaque geste. La nervosité de tous est visible. En regardant cette photo, je pense aux grandes toiles du Tintoret  et aux peintres baroques italiens du XVII siècle. Les décideurs internationaux ressembleraient-ils aux notables de la Renaissance et à leurs successeurs ? Les deux semblent vraiment persuadés de leur importance...

Luc Delahaye : Ordinary meeting of the conference, 138 cm x 301. 2004. Courtesy La Maison Rouge.

Luc Delahaye : Ordinary meeting of the conference (détail), 138 cm x 301. 2004. Courtesy La Maison Rouge.

Etranges habitations

Le mur 4 présente un très beau dessin de Martin Assig : une tête sur fond noir avec plusieurs petits cercles bleus. A côté, la borne est occupée, je passe. Sur le mur 5, je vois un grand tableau d'Eric Corne. Je reconnais son style mêlant poésie et mystère. J'observe quelques maisons sur un fond de ciel orange. Dans les tableaux de Corne, il se dégage toujours quelque chose de très familier et quelque chose d'assez mystérieux.

Eric Corne : Maisons et ciel orange. Courtesy La Maison rouge.

Eric Corne : Fallen Sparow. 200 cm x 200. Adagp, 2014. Courtesy La Maison rouge.

Exploit

A côté, je remarque une photo de Lucien Pelen dans laquelle un homme volant soutient une chaise : étrange. En fait, Lucien Pelen se met en scène, souvent dans le plus simple appareil, et il adore défier lois de la gravité.

Lucien Pelen : Chaise 2, Courtesy la Maison rouge.

Lucien Pelen : Chaise 2, Courtesy la Maison rouge.

Excroissance

Le mur 6 est encore plus déroutant avec un immense volume en résine, qui sort du mur, d'Erwin Würm : surprenant.

Erwin Wurm : Home, 2006. 120 cm x 120 x 285. Résine.  Adagp, 2014. Courtesy La Maison Rouge.

Erwin Wurm : Home, 2006. 120 cm x 120 x 285. Résine. Adagp, 2014. Courtesy La Maison Rouge.

Rembrandt et Mathieu Barney

A côté, une belle photo d'Arnulf Rainer d'après un célèbre autoportrait de Rembrandt et un cliché d'Annie Leibovitz de Mathieu Barney. Une fois encore, il n'y que quelques centimètres entre les œuvres et tout cela se mélange, parfois avec étrangeté. Il est impossible de tout voir en détail, j'ai même un peu le tournis. Un plus loin, deux visiteurs discutent entre eux et s'engueulent, un peu, sur l'intérêt d'une photo : amusant.

Allumez le feu

Le mur 8 commence par un immense tableau de "Chantalpetit" : "Vacances en enfer". Mais mon œil est attiré par une grande photo qui me rappelle l'exposition Mapplethorpe au Grand Palais (article sur ce blog). C'est un tirage de Valérie Belin représentant une jeune femme noire. La lumière sculpte le visage et le regard ressemble à un laser. Je continue, et vais voir de près la carte de France de Claire Fontaine. Elle est constituée d'allumettes fichées dans le mur. Une France qui pourrait s'enflammer à tout moment ?

Claire Fontaine : carte de France, 2011. Allumettes. 200 cm x 200. Adagp, 2014. Courtesy la Maison Rouge.

Claire Fontaine : carte de France, 2011. Allumettes. 200 cm x 200. Adagp, 2014. Courtesy la Maison Rouge.

Souffrance et poésie

Jérôme Zonder est un formidable dessinateur dont j'ai déjà vu les œuvres lors des différents salons du dessin. Elles pourraient bien donner des cauchemars à quelques uns, car il a une prédilection pour la violence ou les déformations enfantines. Chez lui, les jeux enfantins sont dangereux, mais son trait de crayon a une précision et une puissance incroyable. Les dessins du jeune artiste de Marcel Dzama, qu'Antoine Galbert semble particulièrement appréciés, sont poétiques et décalés. Ce sont des petits personnages dans des actions énigmatiques.

Urbanisme

Il y a de plus en plus de monde, j'avance. J'arrive dans la salle suivante et découvre un immense panneau fait de petits bidons, plaques de tôles et carton de l'artiste indienne Hena Upadyay. C’est une ville fixée sur le mur, mais c'est aussi une œuvre abstraite. Au sol, le reflet rougeâtre d'un tableau-néon de Morellet, accroché au fond.

Exposition Le Mur, Hena Upadhyay : "Mute Migration,2008". Adagp, 2014.

Exposition Le Mur, Hena Upadhyay : "Mute Migration,2008" (au centre). Adagp, 20

Perles et flammes

Je m'arrête devant un nu de David Lynch : magnifique photo. Antoine de Galbert propose ensuite une série de neuf photos grand format sur un homme portant de plus en plus de tatouages sur le visage : saisissant. Les oeuvres se suivent et ne se ressemblent pas, toujours collées les unes aux autres. Cette exposition irrévérencieuse décloisonne tout, un grand cocktail artistique!

Je suis intrigué par un coussin en perles argentées de Paola Pivi. Zut, encore du monde à la borne. Et après tout pourquoi pas.... puisqu'il faut oser, osons! Je regarde donc les œuvres sans chercher à savoir qui à savoir qui l'a fait. Après tout, une œuvre bien faite se suffit à elle-même, non ? C’est vrai que cette scénographie déroutante peut, un peu fatiguer, à la fin. Je regrette aussi, que dans cette affaire, on ait un peu oublié les journalistes : difficile de s'y retrouver vraiment et impossible d'avoir des visuels convenable sur telle ou telle œuvre. Dommage... Je peux quand même vous dire que le grand tableau avec la maison qui brûle est de Ida Tursic et Wilfried Mille. Le rendu des flammes mais aussi celui du ciel est très subtil, avec un dégradé de couleurs très intéressant.

Vue générale de l'exposition " Le Mur", 2014.  Courtesy La Maison Rouge.

Vue générale de l'exposition " Le Mur", 2014. Courtesy La Maison Rouge. Ida Tursic et Wilfried Mille : Burning House, 2006. 200 cm x 300. Courtesy La Maison Rouge.

Les chemins de l'art et l'aveugle

 Si vous vous voulez avoir un aperçu éclectique de l'art contemporain aujourd'hui, cette présentation de qualité est faite pour vous. Cette exposition prouve aussi que tous les créateurs sillonnent sur les même chemins, quelle que soit l'époque. L'artiste Christian Boltanski le pense aussi, quand il écrit dans une interview : "Que ce soit Aloïse, moi ou un artiste du XVI siècle, ce sont les même questions qui sont posées : la mort, la recherche de la beauté, la nature, le sexe... Les sujets en art sont très limités. Seuls les mots et les vocabulaires diffèrent".

Cette nouvelle exposition atypique à la Maison rouge le démontre. Ce long chemin créatif accroché sur tous les murs offre un voyage artistique à ne pas rater. Antoine de Galbert, qui collectionne aussi les reliquaires, réalisés dans les couvent depuis le XVII, précise à propos de sa démarche de collectionneur convulsif : "Je répète inlassablement qu'il faut regarder dans les oeuvres ce qui ne se voit pas; je suis presque certain que même aveugle, je resterais amateur d'art". Il vient d'acheter, pour quelques centaines d'euros une vertèbre de baleine qui lui rappelé un Brancusi. il a aussi visité l'atelier de Fabrice Hyber et ramené deux dessins.

L'exposition "Le mur" présente aussi l'intérêt de nous plonger dans l'intérieur du crâne d'un collectionneur. Aujourd'hui, c'est Antoine de Galbert, le propriétaire, qui présente une grande partie de sa collection. Mais depuis 10 ans, La Maison Rouge s'est donnée pour vocation de montrer des collections de particuliers. Le succès est souvent au rendez-vous. Pourtant, il y a dix ans, ni la ville de Paris, ni l'Etat ne l'ont beaucoup aidée lors de la création de La Maison Rouge. L'instruction du permis de réhabilitation des locaux boulevard de la Bastille a pris un temps considérable alors que deux coups de téléphone avec les services de l'urbanisme auraient pu suffire pour dénouer le dossier technique.

10 ans après, La Maison Rouge est devenu un lieu incontournable pour l'art contemporain : jeunes artistes, collectionneurs, notables, amateurs, journalistes, poètes en tous genres s'y précipitent. Et vous ? En sortant , je pense à cette phrase que j'ai lue quelque part : "L'ouverture d'esprit n'est pas une fracture du crâne"...

La Maison Rouge 10 boulevard de la Bastille 75012 Paris.

Du mercredi au dimanche de 11h à 19h. Nocturne le jeudi jusqu'à 21h.

Entrée : 9 euros.