La peinture déroutante de Fabien Boitard

Fabien Boitard : Tente Château, dessin numérique. 30 cm x 40. Courtesy galerie Derouillon.

 La galerie Derouillon, située dans le quartier bouillonnant du Haut-Marais à Paris, présente jusqu'au 25 juin 2014, les oeuvres singulières d'un jeune artiste : Fabien Boitard. Une peinture qui bouleverse les codes. 

Paysage fragile et flou

Fabien Boitard sort en 1999 de l'Ecole Nationale des Beaux Arts de Bourges avec les félicitations du jury. Quelques années plus tard, en 2013, il participe au 58e Salon de Montrouge et plusieurs spécialistes le remarquent. C’est d'ailleurs là que j'ai vu, pour la première fois, son travail. Boitard peint avec fougue et force, et derrière une apparente facilité due à la spontanéité de son geste, il y a une vraie réflexion artistique et peut-être même politique. Il en faut du courage à un jeune artiste pour choisir la peinture, quand la mode chez les experts, est de dire que tout a été tenté et fait dans ce domaine. Alors Fabien Boitard opte pour une peinture qu'il veut toujours déroutante. Dans ce tableau, "Sous-bois-La Battue", quatre points rouges barrent le tableau comme autant d'alarmes. Au deuxième plan, j'aperçois un gros tronc d'arbre Cézanien et un paysage à peine perceptible, derrière un rideau de petites touches blanches peintes au couteau. C'est à la fois un paysage, un paysage en danger et un souvenir de paysage, les trois à la fois.

Fabien Boitard : Sous-bois-La Battue, 2014. Huile sur toile, 110 cm x 145. Courtesy galerie Derouillon.

Fabien Boitard : Sous-bois-La Battue, 2014. Huile sur toile, 110 cm x 145. Courtesy galerie Derouillon.

 Réflexion écolo

 Mais essayons un peu d'ouvrir le rideau pour découvrir les questions que se pose un jeune artiste en ce début de siècle ? La réponse vient de Fabien Boitard lui-même, lorsqu'il répond à Elisabeth Couturier, au Salon de Montrouge : "Qu'est-ce que je peux voir de ma fenêtre ? Qu'est-ce que je peux dire au monde ?". Mais pour rentrer dans la peinture de Boitard, il faut suivre une sorte de chemin initiatique avec deux clefs : l'importance de la technique dans son travail d'une part et sa critique écologique de la société d'autre part. "On a pas le même rapport face à une maison, à un arbre ou à une personne, donc pourquoi traduire cela par la même façon de peindre", précise l'artiste.

 Parcours initiatique

 Fabien Boitard guide et perd notre regard à la fois, selon son bon plaisir. En apposant des grilles sur ses toiles, des obstacles au premier plan, en multipliant les couches picturales, mais aussi des techniques diverses, il oblige le visiteur à franchir une série d'empêchements. Léa Chauvel-Levy, critique pour Slash Magazine, le résume avec cette belle formule : "Il faudra alors faire effraction par le regard". Oui, mais ce n'est pas facile, car Boitard n'hésite pas à juxtaposer un dessin, des graffitis à la bombe, un étrange et angoissant brouillard pictural, mais aussi quelques raclures et jets de couleurs. Tout ça pour le même prix et au service d'une réflexion à la recherche de sens. Comme beaucoup d'autres, Fabien Boitard regrette que l'on malmène la nature et se pose des questions sur son avenir. Dans la toile "La Grande Battue", son paysage semble comme emporté, soufflé, par un gigantesque orage.

Fabien Boitard : La Grande Battue, 2014. Huile sur toile,138 cm x 190. Courtesy galerie Derouillon.

Fabien Boitard : La Grande Battue, 2014. Huile sur toile,138 cm x 190. Courtesy galerie Derouillon.

Plus j'observe, plus je comprends que le petit monde de Fabien Boitard, ça se mérite. Quand l'artiste  peint un chemin forestier (La grille), il pose au premier plan de son tableau, une grande grille noire pointue. A nous de l'ouvrir, pour découvrir un paysage flou; en cours de disparition ? Je pense aussi à la couverture du livre Le Grand Meaulnes, en poche, que je lisais adolescent. Il présentait une grande grille de château avec un chemin. Il y a la même poésie et le même mystère, dans cette oeuvre de Boitard.

Fabien Boitard : Catastrophe 3, 2012. Huile sur toile, 110 cm x 145. Courtesy galerie Derouillon.

Fabien Boitard : La grille, 2012. 30 cm x 40. Courtesy galerie Derouillon.

 Formes humaines et grand art

Mais Fabien Boitard ne peint pas seulement des paysages qui posent questions. Son pinceau donne aussi naissance à des êtres humains. Ils m'évoquent à la fois des fantômes, des souvenirs et des parodies des grands classiques de l'Histoire de l'Art. Dans ce tableau à gauche, reprenant le célèbre thème de Suzanne et les vieillards, il imagine deux jeunes filles dans un champ de fleurs et derrière, quelques vieillards lubriques. Je note qu'une des jeunes filles a perdue sa tête dans le ciel bleu, curieux. A côté de ce grand tableau, "L'origine du monde", version Boitard.

Fabien Boitard : Suzanne, 2014. Huile sur toile, 173 cm x 162. Courtesy galerie Derouillon.

Fabien Boitard : Suzanne, 2014. Huile sur toile, 173 cm x 162. Vue de l'exposition : La lumière est verte, Courtesy galerie Derouillon.

Dessin numérique

 L'artiste, vous l'avez compris, adore mélanger les techniques picturales et les styles. Il s'adonne donc aussi aux dessins numériques. Ce petit bateau sorti tout droit de l'enfance en un exemple. Là encore, je retrouve la rapidité et la virtuosité du geste. Et toujours cette ambiance si singulière, mais à laquelle je m'habitue assez vite.

Fabien Boitard : Le bateau, dessin numérique. 30 cm x 40. Courtesy galerie Derouillon.

Fabien Boitard : Le bateau, dessin numérique. 30 cm x 40. Courtesy galerie Derouillon.

 La peinture de Boitard est à part, elle ne plaira pas à tout le monde, mais j'avais envie de vous faire découvrir ce travail pictural intrigant et sensible.

Galerie Derouillon : 38 rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris.

Du mardi au samedi de14h à 19h.