Lee Bae : un concentré d'énergie et de spiritualité

Lee Bae dans son atelier. Courtesy fondation Fernet-Branca / Lee Bae.

 

L'espace d'art contemporain Fernet-Branca à Saint louis présente jusqu'au 31 août 2014, plus de 80 peintures, dessins et sculptures de l'artiste coréen Lee Bae. Il na jamais cessé d'évoluer techniquement dans sa recherche, pour créer une forme pure, dépouillée, qui incite à la contemplation et à la méditation. 

Deux créateurs

 La fondation Fernet-Branca, à proximité de l'aéroport Bâle- Mulhouse, est un bâtiment rectangulaire surmonté d'un globe vert sur lequel un aigle est perché. Un petit côté surréaliste qui n'aurait pas déplu à Salvador Dali.

Fondation Fernet-Branca, détail de la façade. DR.

Fondation Fernet-Branca, détail de la façade. DR.

 En fait, il s'agit des anciens chais où l'on fabriquait autrefois le célèbre alcool. Depuis 2004, cette ancienne usine est devenue un immense espace artistique. Dix ans après l'exposition de l'artiste coréen Lee Ufan, bien connu depuis son travail au château de Versailles, la fondation expose donc un autre coréen : Lee Bae. Cela fait longtemps que je voulais vous parler du travail de ce créateur. Il a exposé en 2011 au Musée d'Art Moderne de Saint Etienne et j'ai vu ses toiles, il y a longtemps, à la galerie RX à Paris. C’est dire si cette exposition à la fondation Fernet Branca tombe à pic. Cette présentation se déroule sous le commissariat d'un homme qui connaît bien la culture coréenne : l'architecte Jean-Michel Wilmotte, de renommée internationale. Jean-Michel Wilmotte a d'ailleurs donné une nouvelle vie au bâtiment en transformant l'espace intérieur de l'ancienne distillerie. Il est donc un peu chez lui. De plus, l'architecte et Lee Bae ont un point commun : ils ne laissent rien au hasard.

 Une vie à dessiner

 Lee Bae est né en Corée du Sud en 1956. Ses parents sont paysans et voient bien leur fils prendre la suite. Mais depuis sa jeunesse, le petit Lee Bae ne cesse de dessiner. Il suit des cours de calligraphie et cela aura une importance considérable dans sa démarche artistique. Persuasif, il convainc ses parents en 1975, de l'inscrire à l'école des Beaux Arts de Séoul. Il suit quelques conférences de Lee Ufan.Toute sa vie, il reste fidèle à ses racines coréennes. En 1990, il arrive à Paris pour découvrir l'art européen. Il rencontre Lee Ufan qu'il admire depuis longtemps. Il s'intéresse aussi à  Simon Hantai et Pierre Soulages. Il devient l'assistant Lee Ufan, considéré aujourd'hui comme le plus grand artiste international coréen. Le 10 décembre 2013, Lee Bae reçoit le prix de l'Association nationale des critiques d'art de Corée du Sud. L'œuvre de Lee Bae s'inscrit dans un mouvement artistique coréen peu connu en France : le "Dansaekhwa", qui milite pour un rapport harmonieux de l'homme avec la nature, tout en soulignant l'importance de l'engagement du corps dans l'acte créatif. " Ma façon de peindre relève d'une sorte de performance" affirme Lee Bae. Depuis plus de vingt ans, Lee Bae jongle avec différents matériaux afin de proposer une réflexion singulière sur le temps et retrouver les paysages intérieurs de sa jeunesse en Corée du Sud. Dans ces deux tableaux, je perçois bien son envie d'une expression pure de la forme, son désir de minimalisme, dans lequel se mêle tour à tour inquiétude et zénitude.

Vue de l'expositon Lee Bae à la fondation Fernet-Branca à Saint Louis, 2014. DR.

Vue de l'expositon Lee Bae à la fondation Fernet-Branca à Saint Louis, 2014. DR.

 Le miracle du charbon

 Quand il arrive à Paris, Lee Bae n'a pas beaucoup d'argent. Il achète un sac de Charbon de bois et décide d'en faire son médium principal pour dessiner, mais la motivation économique n'explique pas tout. Le charbon de bois lui  rappelle le pays qu'il vient de quitter. Quand on creuse, en Corée du sud, les fondations d'une maison, le charbon de bois serait la première chose qu'on découvre. De plus, lorsqu'un enfant naît, les coréens le signalent en accrochant à la porte du charbon de bois fixé sur une corde. Le charbon de bois est aussi lié au feu, qui symbolise l'énergie. Pour toutes ces raisons, de 1990 à 2000, Lee Bae réalise des sculptures de charbon de bois comme celle-ci, où les charbons de bois deviennent des éléments mystérieux, sensibles, tout en ressemblant étrangement aux bagages d'un migrant...

Lee Bae : Issu du feu, charbon de bois, élastique noir tendu. 2000, 90cm x 90 x 100.  Courtesy fondation Fernet-Branca / Lee Bae.

Lee Bae : Issu du feu, charbon de bois, élastique noir tendu. 2000, 90cm x 90 x 100. Courtesy fondation Fernet-Branca / Lee Bae.

Il crée aussi des tableaux de charbon. Lee Bae imbibe le charbon de bois pour qu'il adhère mieux au support. Après quoi, il frotte le charbon sur la toile afin qu'il se transforme en poudre. De cette technique personnelle, naît parfois une forme humaine à peine reconnaissable. Ce n'est pas le corps qui intéresse Lee Bae, mais son énergie, son âme.

 Charbon sculpté

Dans cette exposition, l'artiste présente aussi une installation monumentale conçue en 1997. Elle est composée d'une cinquantaine de morceaux de charbon sculptés, accrochés au mur. Cette œuvre n'a été présenté qu'une seule fois, à Séoul en 2000. Cette installation que l'artiste préfère appeler "Intervention" a l'ambition d'être une zone poétique d'énergie. En tout cas, elle ne laisse pas indifférent, comme si l'artiste avait accroché des petits bouts de temps, de mémoire.

Lee Bae : Issue du feu, charbon de bois, sculpture. 30 cm x 40 x 50. 1997. Courtesy fondation Fernet-Branca / Lee Bae.

Lee Bae : Issue du feu, charbon de bois, sculpture. 30 cm x 40 x 50. 1997. Courtesy fondation Fernet-Branca / Lee Bae.

Reliefs

Juste avant les années 2000, Lee Bea essaye aussi une autre technique, toujours à base de charbon. Il se sert de petits morceaux de charbon de bois brut, qu'il taille, ponce et fixe sur la toile. Il obtient donc des" tableaux reliefs". La fondation Fernet-Branca expose, pour la première fois, une série de ces tableaux, dans Lesquels Lee Bae donne une très forte densité à ses noirs.

Ecriture pure 

 Un grand changement survient en 2000 - 2001. Lee Bae a l'idée de mélanger de l'acrylique au charbon. Une fois encore, c'est la technique qui provoque une avancée créative. Mais il complique et spiritualise un peu cette technique, en mettant au point un chemin créatif très particulier. En effet, il commence par réaliser de nombreux dessins de différentes formes. Il choisit ensuite une forme et la copie sans cesse, jusqu'à ce que sa main et son cerveau acquièrent l'instantanéité du geste, jusque dans ses moindres détails. A ce moment là seulement, il prend sa toile et commence à dessiner. Cette démarche est à rapprocher de celle des maîtres calligraphes Sho japonais, qui méditaient très longtemps devant leur pinceau avant de s'en servir. Comme eux, Lee Bae veut "habiter" sa forme. J'aime beaucoup cette oeuvre.

Lee Bae : sans titre, médium acrylique avec charbon de bois sur toile, 2012. 260 cm x 194.

Lee Bae : sans titre, médium acrylique avec charbon de bois sur toile, 2012. 260 cm x 194.

Avec le temps, sa peinture acrylique crème évolue vers le blanc, afin de rendre encore plus dense le noir. Sur cette peinture, il trace de grands traits noirs fixés avec de la résine. Il obtient ainsi un noir profond qui renvoie à la notion d'essentiel.

 La valse des agrafes

Quand il était assistant de Lee Ufan, une de ses tâches consistait à tendre puis à agrafer les toiles de Lee Ufan sur des châssis. Un jour, il s'aperçoit que les agrafes dessinent un trait doré ou argenté très net. Il décide donc de créer quelques œuvres à base d'agrafes, surtout des insectes, mais pas seulement.

Lee Bae : Chaise, agrafes sur toile. 1998. 1-é cm x 130.

Lee Bae : Chaise, agrafes sur toile. 1998. 162cm x 130.

 Juxtaposition

 La fin de l'exposition propose une "intervention" graphique que l'artiste a conçu pour l'espace. Lee Bae y présente une cinquantaine de dessins les uns à côté des autres. Ils constituent une sorte d'alphabet très personnel.

 La vie, tout simplement

 Le parcours pictural de Lee Bae pourrait se résumer en trois mots : honnêteté intellectuelle, énergie du corps et pureté du geste ."Le geste c’est le temps...Comme je fais un seul passage à chaque étape de la réalisation, c'est une manière de garder le temps, de suspendre un moment dans l'espace de la toile" précise Lee Bae. En observant ses œuvres, c'est exactement l'impression que j'ai : un instant de pureté totale suspendu. L'ensemble de son travail est un concentré d'énergie chargé de spiritualité, dans lequel l'artiste recherche toujours ses racines coréennes. Pourtant, la peinture de Lee Bae est universelle car elle sait capter et fixer des instants de Vie. Désormais Lee Bae travaillerait avec du carbone et de la résine et aurait quelques projets du côté de la couleur. Mais cela est encore secret.  A suivre donc...

 

Fondation Fernet-Branca : 2 rue du Ballon, 68300 Saint Louis.

Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 19h.

Entrée : 7 euros.