Zurbaran : maître mystique et original de l'âge d'or espagnol

Francisco de Zurbaran : Agnus Dei. Huile sur toile, 35,5 x 52 cm. 1635 - 1640. The San Diego Museum of Art.

 

350 ans après la mort du peintre espagnol, le palais des Beaux-Arts de Bruxelles présente jusqu'au 25 mai 2014, une sélection exceptionnelle de 50 toiles de Zurbaran : le divin et l'humain sous une lumière très particulière. Explications.

 Quatre œuvres récemment découvertes

 Quatre tableaux sont dévoilés pour la première fois au public, dont " La Vision de Saint Pierre Nolasque ". Issu d’une famille riche, il pratiqua la charité envers son prochain toute sa vie. Pour fuir l’hérésie Albigeoise qui sévissait dans le midi de la France, il s’enfuit en Espagne. Là, il donne toute sa fortune pour racheter les otages aux mains des Sarrazains et fonda un ordre religieux. Saint  Pierre Nolasque est canonisé le 30 septembre 1628. Un an après Zurbaran réalise ce tableau. On y voit bien son intérêt pour le détail, surtout pour les vêtements. J'observe le lourd plissé de la chasuble blanche du saint en opposition aux nombreux plis du tissu léger de l’ange.

Francisco de Zurbaran : La vision de Saint Pierre de Nolasque. Huile sur toile, 1629. 179 x 223 cm. Madrid, musée national du Prado.

Francisco de Zurbaran : La vision de Saint Pierre de Nolasque. Huile sur toile, 1629. 179 x 223 cm. Madrid, musée national du Prado.

 Zurbaran obéit aux ordres de ses commanditaires religieux, mais il ose sortir de ce cadre stricte pour imposer son style personnel. Je trouve sa composition très originale par deux aspects : le bout de perspective qui évoque la peinture italienne, en haut à gauche et la scène principale plongée dans une certaine obscurité. A noter aussi, la bouche entrouverte du saint qui souligne sa ferveur religieuse.

 Une vie au service de sa foi et des ordres religieux

 Zurbaran naît en 1598 à Fuente de Cantos, un village à mi chemin entre Madrid et Lisbonne, dans une région peu peuplée et pauvre. Son père, marchand, craint pour l’avenir de son fils et l’envoie à Séville. Pendant trois ans, Zurbaran est apprenti dans l’atelier de Pedro de Villanueva, peintre dont la quasi totalité de la production a disparue. Les premières commandes arrivent vers 1622.  Zurbaran s’installe à Séville en 1626. Il ne manque pas de travail, des commandes des différents ordres religieux, surtout les dominicains. Ce sont eux qui l'ont attiré à Séville. Des 1628, il intervient dans de nombreux couvents. La toile ci dessous, ferait probablement partie d'une commande décisive dans la carrière de Zurbaran, celle du collège sévillan de Saint - Thomas, tenu par les dominicains. Zurbaran y réalise un retable avec une peinture de grande dimension pour le maître autel et plusieurs toiles représentant des saints dont celle ci,  pleine d'humanité et de fraîcheur. La vigne, derrière à gauche, me rappelle une corbeille de fruit peinte par l'artiste italien : Le Caravage.

Francisco de Zurbaran : L'Archange Gabriel, 1631- 1632. Huile sur toile, 146,5 x 61,5. Montpellier, musée Fabre.

Francisco de Zurbaran : L'Archange Gabriel, 1631- 1632. Huile sur toile, 146,5 x 61,5. Montpellier, musée Fabre.

 Mais attention, Zurbaran ne fait pas tout, le maître a des assistants. En 1634, un voyage à Madrid change sa vie. Il y retrouve son ami Diego Velasquez et en profite pour observer de près ses œuvres. Velasquez intervient, Zurbaran devient alors peintre du roi. Les commandes se succèdent, elles viennent d’un peu partout, de nombreux ordres religieux, chacun étant soucieux de briller et d’éduquer les foules. La qualité des tableaux de Zurbaran est reconnue et le succès est considérable. Son fils Juan, qui était aussi un de ses assistants, meurt de la peste en 1649. A la même époque, un autre peintre apparaît sur la scène picturale espagnole : Murillo. Le public est sensible aux formes plus douces de Murillo. Zurbaran semble démodé, les commandes baissent. Désormais, il travaille essentiellement pour une clientèle privée. Malade, il meurt le 27 Aout 1664.

 Le contexte historique

 Au début du XVIIe, la ville de Séville est un passage obligé pour de nombreuses transactions économiques. L’Espagne a des relations commerciales très fortes avec Gênes, Milan et la Toscane. Naples est gouvernée par un vice roi espagnol. Mais de nombreuses guerres affaiblissent la puissance espagnole. L’Espagne se referme un peu sur elle-même et les artistes étrangers retournent chez eux. Il ne reste plus aux peintres espagnols qu’à réinterpréter les influences artistiques étrangères, au nouvel état d’esprit espagnol. Un évènement très important survient en en 1563 : le Concile de Trente. Selon ce concile, l’art doit servir de vecteur de communication entre l’homme et Dieu. Il doit également  et instruire le peuple. Les évêques veillent  avec insistance à l’application de ces principes. Cela a eu une conséquence : donner du travail aux peintres, Zurbaran compris. En 1632-1634, il réalise ce tableau où Saint Grégoire porte une robe de bure blanche qui tranche avec le fond. La capuche encadre le visage. Il regarde fixement l'observateur fixement pour souligner son autorité et inciter à la recherche du savoir, symbolisé par le livre qu'il porte et par celui posé sur la table derrière.

Francisco de Zurbaran : Frère Jéronimo Perez. Huile sur toile, 193 X 122 cm. Madrid, musée de l' Académie des Beaux arts de San Fernando.

Francisco de Zurbaran : Frère Géronimo Perez. Huile sur toile, 193 X 122 cm. Madrid, musée de l' Académie des Beaux arts de San Fernando.

 Le style Zurbaran

La peinture Sévillanne de l’époque est marquée par deux influences : l’Italie et les Pays Bas. Zurbaran s'intéresse aux gravures flamandes et à un  artiste italien : Caravage. Comme lui, Zurbaran se sert de la lumière pour construire sa composition. Comme chez Le Caravage, ce n’est pas une lumière qui se contente d’éclairer, mais un faisceau lumineux qui tranche, qui sculpte le personnage représentée. Les peintures de Zurbaran sont facilement reconnaissables : elles sont enveloppées dans une grande obscurité, que vient couper un « laser »  lumineux. L'utilisation de fonds très sombres est la marque de fabrique de Zurabaran, cela lui permet de rendre la lumière encore plus lourde de sens. Ce tableau représentant Saint François d'Assise en est un exemple. Là encore, Zurbaran ose : le pied au premier plan est parfaitement éclairé alors que le visage est à peine perceptible.

Francisco de Zurbaran : Saint François d'Assise dans sa tombe. huile sur toile, vers 1635. 204,8 x 113,5 cm. The Milwaukee Art MuseuM

Francisco de Zurbaran : Saint François d'Assise dans sa tombe. Huile sur toile, vers 1635. 204,8 x 113,5 cm. The Milwaukee Art Museum

Avec le temps, ce " ténébrisme" va disparaître pour des couleurs plus douces et plus d'émotions. De plus, le peintre accorde beaucoup d’attention aux détails des vêtements, parfois plus qu’aux visages. Sur ce tableau, les dentelles de la sainte à gauche et les motifs de la robe témoignent de cet intérêt particulier.

Francisco de Zurbaran : Sainte Casilda. Huile sur toile, 1635. 171 x 107 cm. Madrid, musée Thyssen- Bornemisza.

Francisco de Zurbaran : Sainte Casilda. Huile sur toile, 1635. 171 x 107 cm. Madrid, musée Thyssen- Bornemisza.

Autre spécificité de Zurbaran : il peint la Vierge et les saintes sous les traits de très jeunes filles. Ces tableaux connurent un grand succès. Les experts appellent cela : " Les saintes enfances".

 Mysticisme poétique

Si Zurbaran plaît et étonne autant, c’est qu’il a l’art exceptionnel de faire passer un sentiment spirituel, un appel au silence, dans un tableau très simple et facilement lisible. Zurbaran a vraiment la foi, il vit intérieurement ce qu’il représente. Mais pour toucher l’observateur, Zurbaran refuse le dolorisme : pas de sang, pas de visage en souffrance, juste une immense poésie mystérieuse qui conduit le visiteur sur les chemins du mysticisme. Dans une crucifixion, datant de 1660, le corps de Jésus apparaît sans plaie et les bras sont musclés. Les pieds sont cloués de façon séparés. Il faut dire qu' à l' époque les théologiens glosent volontiers sur le nombre de clous utilisés pendant la crucifixion du Christ. Cela fait débat dans les couvents. Fait surprenant, de nombreux experts affirment que Zurbaran s'est représenté sous les trait de Saint Luc portant une palette de peintre. Zurbaran a -il voulu témoigner de sa foi religieuse personnelle et du fait que la peinture était au service de la religion?

Francisco de Zurbaran : Saint Luc peintre, devant le Christ en croix. Huile sur toile, 1660. 105 x 84 cm. Madrid, musée national du Prado.

Francisco de Zurbaran : Saint Luc peintre, devant le Christ en croix. Huile sur toile, 1660. 105 x 84 cm. Madrid, musée national du Prado.

 Zurbaran se consacre aussi au thème des vierges martyres, un sujet très apprécié à Séville.  Ce sont souvent des jeunes femmes dont il est difficile d’imaginer les souffrances endurées mais dont l’exaltation religieuse semble évidente.

 La cour 

 En 1634, le pouvoir de Philippe IV connaît de signes de faiblesses. Le monarque comprend qu’il est grand temps de redorer son blason. Il décide de rénover son principal outil de propagande : le palais du Buen Retiro. Vélasquez y travaille, Zurbaran également. Vélasquez réalise cinq portraits royaux.  Douze victoires des troupes de Philippe IV furent réalisées par d'autres peintres espagnols. Francisco de Zurbaran, lui, peint dix travaux d'Hercule et quelques autres toiles.

 Le bodégiste

Le talent de Zurbaran est très divers, c'est aussi un formidable peintre de natures mortes (bodegones en espagnol). Souvent aidé dans les détails par son atelier, Zurbaran réussit à rendre la matière des objets avec une telle précision et une telle beauté que l’objet peint en devient extraordinaire. Il transfigure donc le réel. Le symbole religieux ou philosophique éclate alors aux yeux de celui qui regarde le tableau. Le traitement de la lumière y est pour beaucoup.

francesco zurbaran : Tasse d'eau et rose.huile sur toile, 1630. 21,2 x 30,1. London, The National Gallery.

Francisco de Zurbaran : Tasse d'eau et rose.huile sur toile, 1630. 21,2 x 30,1. London, The National Gallery.

  Le thème du panier ouvert est présent dans ses tableaux. Il symboliserait le goût pour le travail de la Vierge. C’est donc une forme de glorification du travail. Zurbaran sait également peindre les animaux, c’est même un grand peintre animalier. Il suffit de regarder cet Agnus Dei pour s’en convaincre. Le rendu du poil frisé de l’animal est d’une extrême précision.

Francisco de Zurbaran : Agnus Dei. Huile sur toile, 1635 - 1640. 35,5 x 52 cm. The San Diego Museum of Art.

Francisco de Zurbaran : Agnus Dei. Huile sur toile, 1635 - 1640. 35,5 x 52 cm. The San Diego Museum of Art.

 Un moderne

 En fait, contrairement aux apparences, je trouve Zurbaran, peintre baroque, très moderne. Il impose son sujet au premier plan, comme un peintre abstrait impose sa forme, sans perspective. Excepté à la fin de sa vie, sa lumière tranche comme les ciseaux d’un artiste cubiste faisant un collage. Ses peintures théâtrales, mais très simples, sont en avance sur leur temps. En ce sens, avec le Caravage et Velasquez, il, est bien un des pères de l’art moderne. Zurbaran est un très grand peintre, j’en suis sûr depuis longtemps. Mais si vous avez encore un doute : direction Bruxelles, 50 toiles à la beauté incroyable vous attendent. Vous pourrez même assister à des concerts nocturnes au coeur de l'exposition (Cercle de l'Harmonie et Huelgas Ensemble). Si avec ça, vous ne devenez pas un peu mystique...

Palais des Beaux Arts : 23 rue Ravenstein. 1000 Bruxelles. Belgique.

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Entrée : 12 euros.