La mer en toute liberté à Dunkerque

Gustave Courbet :La Vague (détail),1869, huile sur toile, 71 cm x 116. Charles Maslard.

Marée haute au musée des Beaux Arts de Dunkerque avec l'exposition "Retours de mer" jusqu'au 31 janvier 2015. Cette présentation mélange oeuvres classiques, art contemporain et de nombreux objets exotiques sur le thème de la mer. A travers cette exposition, la ville portuaire, capitale régionale de culture, célèbre la mer dans tout ses états.     

Quand j’ai su que le thème de cette exposition était la mer, j’ai tout de suite eu envie de faire quelque chose dessus. Comme beaucoup de gens, la mer me fascine. Que les vaguelettes apaisent les esprits avec son son incomparable, ou que les vagues grossissent et grognent au point de déclencher une angoisse, la mer ne laisse pas grand monde indifférent et surtout pas les artistes. L’exposition au Musée des Beaux- Arts de Dunkerque est un parcours. Les organisateurs ont eu la bonne idée de mélanger toiles de maîtres, œuvres d’artistes contemporains et objets  rapportés par les marins.

Maquette votive, France XVII siècle, bois. 20 cm x 19, collection musée portuaire, Dunkerque. DR.

Maquette votive, France XVII siècle, bois. 20 cm x 19, collection musée portuaire, Dunkerque. DR.

En fait, selon une tradition et une superstition ancestrale, les marins ne disent rien de ce qui se passe en mer. La littérature, la peinture, mais aussi le cinéma doivent donc reconstruire, en grande partie, un récit. La perception, la mémoire, l'invention font donc aussi partie de cette exposition.

Premières vibrations

Le musée de Dunkerque, ville portuaire, s’est créé après deux appels à la population, lancés par la municipalité, en 1829 et 1838. C’est ainsi qu’une première collection d’objets fut constituée. Les marins rapportaient des souvenirs, l’orient fascinait déjà et ce magnifique tableau du peintre hollandais Hendrich van Minderhout en témoigne. C’est un port d’Orient aux couleurs douces, avec un déluge de tissus entre les voiles des bateaux et les étoffes portées par les ânes. L’arbre à gauche et les colonnes à droite conduisent l’œil de l’observateur vers les bateaux et le large. Au dessus, un ballet de nuages indique que la traversée n’est pas toujours une partie de plaisir. Prendre la mer est toujours une aventure.

Hendrich Van Minderhout : Vue d'un port d'Orient, huile sur toile : 248 cm x 120. Jacques Ouecq d' Henriprêt.

Hendrich Van Minderhout : Vue d'un port d'Orient, huile sur toile : 248 cm x 120. Jacques Ouecq d'Henriprêt.

L‘exposition consacre même une salle à l’orientalisme et à la fantasmagorie qu’il transporte. Une peinture d’Eugène Isabey présente « Une vue du port de Dunkerque ». Bizarrement, la lumière blanche et les couleurs vives évoqueraient plutôt la Méditerranée. En fait, ce tableau a été peint en 1831, juste après le retour d’Alger du peintre. Ceci explique cela.

Louis Gabriel Eugène Isabey : le port de Dunkerque, 1831. Collection MBA, Dunkerque. Photo Jacques Ouecq d'Henriprêt.

Louis Gabriel Eugène Isabey : Le port de Dunkerque,1831. Collection MBA, Dunkerque. Photo Jacques Ouecq d'Henriprêt.

"Retours en mer" propose aussi un lien entre deux "machines" à rêver et à remonter le temps : L’Orient des peintres et un extrait du film d’Alain Resnais : "Je t’aime, je t’aime". Le personnage du film ravive sa mémoire et se retrouve possédé par le rêve d’un amour perdu. Ce sont aussi les filets de la mémoire que cherche à décrypter cette exposition. "Qu'est-ce que revenir? De quoi revient-on? Et qu'a-t-on véritablement appris ?" questionne le dossier de presse. De quoi donner un peu de vague à l'âme...

 A l’abordage

La mer a toujours attiré les compétiteurs sportifs, mais elle a également facilité les annexions, les conquêtes, les trafics d’esclaves, les guerres. L’exposition offre un aperçu des exploits de Jean Bart (1650 – 1702), corsaire du roi, et un tableau de Louis Garneray, peintre et illustrateur, montre la prise du vaisseau «Kent » dans le golfe du Bengale en 1800 par «La Confiance », navire sous les ordres de Surcouf. Cette toile prouve également la violence des combats maritimes. Les équipages n’avaient pas beaucoup le choix : gagner ou... couler, avec l’océan pour tombeau.

louis Garneray : L'abordage du Kent, huile sur toile. 190 cm x 159. Collection musée des Beaux arts, Saint Malo .Photo Teddy Seguin / Musée de Saint Malo.

Louis Garneray : L'abordage du Kent, huile sur toile. 190 cm x 159. Collection musée des Beaux arts, Saint Malo .Photo Teddy Seguin / Musée de Saint Malo.

Tempête

La mer est comme les hommes, parfois elle s’emporte et devient violente. A ce moment là, le marin ne pèse pas lourd. Pour le rappeler Valérie Fabre expose une grande peinture déroulée à plat sur un podium. Au centre : un tourbillon menaçant.

Vue Valérie Favre, exposition: Retours de mer. Photo Emmanuel Watteau.

Vue Valérie Favre, exposition: Retours de mer. Photo Emmanuel Watteau.

Mais il y a un bonus avec cette œuvre : une vidéo montrant le visage de l’artiste en plan fixe pendant 8h... Ceux qui observent les tempêtes et les navigateurs de haut, ce sont les oiseaux. L’artiste Christelle Mally, elle, s’intéresse aux crânes d’animaux rejetés par la marée. Inspirée par les travaux des naturalistes et la taxidermie, elle propose ce masque d’oiseau en perles de verre où, sans le voir, on "sent "l'os", le retour à l'essentiel. C'est une vanité comme les peintres flamands et espagnols du XVII en faisaient.

Christelle Mally : masque d'oiseau, sculpture, 2011. Crâne, fil de coton, perles de verres, 22 cm x 14 x 12,5. Christelle Mally.

Christelle Mally : Masque d'oiseau, sculpture, 2011. Crâne, fil de coton, perles de verres, 22 cm x 14 x 12,5. Christelle Mally.

Les antipodes et  le mur

Pas bête la guêpe, un des buts de l’exposition est de mettre en valeur les collections anthropologiques du musée. Deux salles sont donc consacrées aux antipodes, aux voyageurs, aux explorations. Deux étoffes de Polynésie s’offrent aux visiteurs, mais aussi un large espace consacré à l’Océanie.

Mur d'objets océaniens. Photo Emmanuel Watteau.

Mur d'objets océaniens. Photo Emmanuel Watteau.

Mais on peut voir également des cartes de navigation dites aussi « Cartes à baguettes » : un réseau de lignes de bambou et de petits coquillages fixés à des nœuds. Une grande pirogue empruntée au musée de Rouen présente une tête d’oiseau aussi terrifiante que remarquable.

Maquette de pirogue, Nouvelle - zélande bois et plumes, 3é cm x 176 cm. Collection museum, Rouen.,

Maquette de pirogue, Nouvelle - Zélande, bois et plumes, 32cm x 176 cm. Collection museum, Rouen.,

 Une vague exceptionnelle

"La vague" est un tableau de Courbet, une toile très importante dans l'Histoire de la peinture. Elle se veut réaliste, mais à mon avis elle va bien au-delà. Elle s’oppose aux rêves façon loukoum d’un orientalisme mi vécu, mi rêvé. Cette vague de Courbet, l’observateur la reçoit en pleine face. La ligne d’horizon se réduit à un trait, cela est d’une incroyable modernité. L’écume au sommet de la vague, les deux barques repoussées sur un côté, la noirceur extrême du ciel : superbe. C’est de l’abstrait bien avant l’heure, j'adore ce tableau.

Gustave Courbet : La vague, 1869, huile sur toile, 116 cm x 71. Le Havre,MuMa, musée d' Art moderne André Malraux. Charles Maslard.

Gustave Courbet : La vague, 1869, huile sur toile, 116 cm x 71. Le Havre,MuMa, musée d' Art moderne André Malraux. Charles Maslard.

La cinquième île

Combien de migrants ont perdu la vie lors d’une traversée pour fuir leur pays ou céder à leurs rêves de réussite ? Mais il y a aussi ceux que la mer protège et qui se retrouvent un jour sur nos côtes. La photographe et réalisatrice Laura Henno s’est cachée avec eux dans les dunes de Sangatte. Elle propose un ensemble d’images touchantes qui posent un problème social et politique. Soudain, le temps semble s'arrêter.

Laura Henno : Sans titre, 2012, Calais. Laura Henno.

Laura Henno : Sans titre, 2012, Calais. Laura Henno.

Fin Janvier 2014, la photographe proposera un film tourné à Sangatte et aux Comores, il sera projeté au Musée des Beaux Arts. « La mer est un espace de rigueur et de liberté » écrivait Victor Hugo. Cette exposition, proposée par le philosophe Jean Attali, le confirme. Elle montre aussi la persistance de ce thème dans l’art contemporain. La mer est magique, elle provoque toujours autant de rêves et de cauchemars et les artistes ont toujours une petite vague dans la tête.

 

Musée des Beaux Arts de Dunkerque : Place du Général-de-Gaulle. 59140 Dunkerque.

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 12h15 et 14h à 18h

Entrée : 4,50 euros