Le Surréalisme et l'objet au Centre Pompidou

Meret Oppenheim : Ma gouvernante,1936. métal, chaussures, fil, papier. 14 cm x 21 x 33. Adagp, Paris 2013.

 

Le Centre Pompidou propose jusqu'au 3 mars 2014 une exposition intitulée : "Le surréalisme et l'objet". 200 chefs-d'oeuvres de Giacometti, Dali, Calder, Picasso, Max Ersnt ou Man Ray pour comprendre l'importance de l'objet dans ce mouvement artistique subversif.   

  La guerre de 14 a montré de quoi les hommes sont capables. Après une telle boucherie, les artistes de l’époque ont une sérieuse envie de critiquer la société et de s’amuser un peu. L’objet est un outil tout trouvé pour provoquer, déranger, rêver, inventer et fantasmer. Dix ans avant le surréalisme, en 1914, Giorgio De Chirico et Marcel Duchamp inventent deux objets qui vont connaître un franc succès sur la planète surréaliste. Chirico introduit le mannequin dans sa peinture et Duchamp acquiert un porte bouteille qui devient son premier ready- made.

Marcel Duchamp : Porte-bouteilles, 1914 / 1944. Ready-made, fer galvanisé. H : 64 cm, diamètre : 42 cm. Succession Marcel Duchamp / Adagp, Paris 2013.

Marcel Duchamp : Porte-bouteilles, 1914 / 1944. Ready-made, fer galvanisé. H : 64 cm, diamètre : 42 cm. Succession Marcel Duchamp / Adagp, Paris 2013.

En 1938, le Dictionnaire abrégé du surréalisme fait du ready-made de Duchamp un "objet levé à la dignité de l’œuvre d’art par la seule volonté de l’artiste". Cela a au moins le mérite d'être clair, mais tout ne l'est pas dans le surréalisme. Je suis au dernier étage du Centre Pompidou pour visiter l’exposition «Le surréalisme et l’objet », un parcours chronologique de 12 salles allant de Duchamp aux sculptures tardives de Miro, qui témoigne de l'intérêt des surréalistes pour les objets, si divers soient-ils.

Man Ray : Exposition "Objets surréalistess" à la galerie Charles Ratton ( tirage récent), 1936. 18 cm x 24. Man ray Trust / Adagp, Paris 2013.

Man Ray : Exposition "Objets surréalistess" à la galerie Charles Ratton (tirage récent), 1936. 18 cm x 24. Man Ray Trust / Adagp, Paris 2013.

 Le "non-homme"

D’après le dossier de presse, l’exposition « témoigne de l’atmosphère du parc d’attraction ou du train fantôme à laquelle les critiques des années 1930 et 1950 comparaient les expositions historiques du surréalisme ». En fait je vois quelques projections de textes, notamment des noms de rues mais l’ensemble paraît à première vue un peu « plat plat », même si les lumières sont très soignées. Je suis dans la première salle, un texte de Chirico projeté sur un mur attire mon attention : «Plus le mannequin est froid et désagréable, plus il ressemble à ; l’homme».  Le mannequin est très proche de l’homme, mais il symbolise aussi l’absence de vie ce qui peut le rendre effrayant. J’en observe un sur ce tableau de Chirico. Sa position est très humaine mais sa face est d’une froideur redoutable. Devant lui un parquet qui ne mène nulle part et en bas à droite un ombre étrange. " Nous disparaîtrons mais le mannequin restera" aimait préciser l’énigmatique Giorgio De Chirico, prince de la peinture métaphysique.

Giorgio De Chirico : Le prophète, 1915. Huile sur toile, 89,6 cm x 70,1.2013 Digital image, The Museum of modern Art, New York / Scala Florence.

Giorgio De Chirico : Le prophète, 1915. Huile sur toile, 89,6 cm x 70,1.2013 Digital image, The Museum of modern Art, New York / Scala Florence.

L’objet : roi des rêves

 Dans son livre "Révolutionnaires sans révolution" (1972 – Actes Sud), André Thirion précise que c’est Dali qui propose la fabrication d’objet à fonctionnement symbolique. Salvador Dali souhaite des objets basés sur les fantasmes, alors quand il voit « La boule suspendue » de Giacometti, il a de quoi être satisfait. Je regarde cette oeuvre, elle parle d'elle même. C 'est une boule en bois fendue, suspendue au dessus d'une forme phallique. L'allusion sexuelle est plus qu'évidente. Autre objet "à fonctionnement symbolique", cette œuvre compliquée d’André Breton.

André Breton : Objet à fonctionnement symbolique, 1931. Assemblage d'objets divers sur planche de bois. 24,5 cm x 41,5 x 32. Photo Georges Meguerditchian /Adagp, Paris 2013.

André Breton : Objet à fonctionnement symbolique, 1931. Assemblage d'objets divers sur planche de bois. 24,5 cm x 41,5 x 32. Photo Georges Meguerditchian /Adagp, Paris 2013.

 Les surréalistes sont aussi très intéressés par l’idée du jeu, du hasard, du destin vécu comme une partie de cartes dans un grand casino mystérieux. Cette petite photo de Valentine Hugo me le rappelle.

Valentine Hugo : Objet, 1931.Tapis de jeu vert, dès, mains gantées. 32,5 cm x 23 x 9,5. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, paris 2013.

Valentine Hugo : Objet, 1931.Tapis de jeu vert, dès, mains gantées. 32,5 cm x 23 x 9,5. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, paris 2013.

 La poupée

 Les surréalistes ne pouvaient pas passer à côté de l’objet poupée, réceptacle de tous les fantasmes. Je vois un extrait d’un film (1974) de Luis Berlanga :«Grandeur nature» où Michel Piccoli danse avec une poupée et la caresse. Pour certains hommes, surtout pour les hommes surréalistes de cette époque, la poupée est très" intéressante" : elle est jeune, elle ne dit jamais non, elle permet toutes les élucubrations érotiques, elle offre un sentiment de liberté, elle est toujours mystérieuse, elle n'appartient pas au quotidien. Cette œuvre de Hans Bellmer illustre parfaitement ce jeu érotique.

Hans Bellmer : La Poupée, 1933-1936. Objet articulé : bois peint, papier mâché collé et peint, cheveux, chaussures, chaussettes. 61 cm x 170 x 51. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, Paris 2013.

Hans Bellmer : La Poupée, 1933-1936. Objet articulé : bois peint, papier mâché collé et peint, cheveux, chaussures, chaussettes. 61 cm x 170 x 51. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, Paris 2013.

 Objets trouvés et expositions

 Pour assouvir leurs fantasmes et acquérir les objets qui leur permettent de créer et de choquer le bourgeois, les surréalistes fréquentent souvent le marché aux puces. Ces objets, devenus objets d’art après être passés dans les mains des artistes, sont exposés dans plusieurs galeries. En Juin 1933, la galerie Pierre Colle propose «L’exposition internationale du Surréalisme». Pour souligner la place qu’occupe l’objet dans l’imaginaire surréaliste,Tristan Tzara écrit avec ironie dans la préface du catalogue de l’exposition : «Vous souvenez-vous encore de cette époque où la peinture était considérée comme une fin en soi ?» En 1936, la galerie Charles Ratton propose une exposition intitulée «Exposition surréaliste d’objets». Quelques années plus tard, en 1938, à la galerie des Beaux- Arts, Marcel Duchamp conçoit une scénographie : 16 mannequins, chacun habillé par un artiste, forment une «Rue surréaliste » qui accueille les visiteurs. Voici la réalisation de Marcel Duchamp photographié par Man Ray :

Man Ray : Mannequin de Marcel Duchamp dans la rue aux lèvres. 1938. Epreuve gélatino-argentique, 20,2 cm x 15. Man RayTrust / Adagp, Paris 2013.

Man Ray : Mannequin de Marcel Duchamp dans la rue aux lèvres. 1938. Epreuve gélatino-argentique, 20,2 cm x 15. Man RayTrust / Adagp, Paris 2013.

Un des grand intérêt de cette exposition est de montrer que le surréalisme n’est toujours pas mort et que de jeunes artistes continuent dans cette voie. Je retrouve des œuvres de Théo Mercier, que j’ai rencontré au dernier salon de Montrouge où il était l’artiste invité. Il propose quelques pierres d‘aquarium issues de nombreux pays. Ces mini rochers sans eau, accrochés sur un mur sont vraiment dans l’esprit surréaliste. Comme ses ancêtres surréalistes,Théo Mercier aime bien bousculer un peu le bourgeois et cette petite tasse pleine de charme le prouve.

Théo Mercier : La compagnie du bon goût (détail), 2012-2013. Mugs en céramique sur trois étagères en bois peint. 125 cm x 100 x 15. Courtesy galerie Gabrielle Maubrie / Photo Erwan Fichou.

Théo Mercier : La compagnie du bon goût (détail), 2012-2013. Mugs en céramique sur trois étagères en bois peint. 125 cm x 100 x 15. Courtesy galerie Gabrielle Maubrie / Photo Erwan Fichou.

J’observe aussi ce collier bien étrange de la palestinienne Mona Hatoum, une réflexion sur la vraie valeur des choses.

Mona Hatoum : Hair Neckplace,1995. 31 cm x 22 x 17. Cheveux de l'artiste sur buste Cartier. Mona Hatoum

Mona Hatoum : Hair Neckplace,1995. 31 cm x 22 x 17. Cheveux de l'artiste sur buste Cartier. Mona Hatoum

 Il y a aussi un bric à brac composé de masques, de photos et d’objets effrayants d’Arnaud Labelle-Rojoux. Pas de doute, l’esprit surréaliste flotte encore de ci de là.

 Vitrine

 Je découvre une salle avec une immense vitrine, j’ai l’impression d’être au musée d’Histoire naturelle. Je vois un savant mélange d’objets surréalistes dont une lunette avec branches pour...un œil du belge Marcel Mariën. Dans cette vitrine, on trouve aussi des objets océaniens ou africains, Breton adorait ce type d'objets. J’admire une magnifique coiffe océanienne datée d’avant 1931.

 Le défi de la sculpture

 La seconde guerre mondiale oblige la plus part des surréalistes à l’exil : André Breton, Max Ernst, André Masson, Roberto Matta, Yves Tanguy s’installent aux Etas Unis. Dans les sculptures de la nouvelle génération c’est l’objet tout à fait ordinaire qui prime sur l’objet à caractère fantastique. Calder ouvre le pas avec une simple branche d’arbre en 1938. Quelques années plus tard, Picasso réalise une Vénus qui se résume à un brûleur de cuisinière.

Pablo Picasso : Vénus du gaz,1945. Brûleur d'un fourneau au gaz. 25 cm x 9 x 4. Succession Picasso, 2013.

Pablo Picasso : Vénus du gaz,1945. Brûleur d'un fourneau au gaz. 25 cm x 9 x 4. Succession Picasso, 2013.

Je pourrais également citer sa célèbre tête de taureau (1942) composée d’une selle et d’un guidon de vélo. En 1947, Victor Brauner compose une table aussi simple que surréaliste et politique...

Victor Brauner : Loup-table,1947. Bois et éléments de renard naturalisé. 54 cm x 57 x 28,5. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, Paris 2013.

Victor Brauner : Loup-table,1947. Bois et éléments de renard naturalisé. 54 cm x 57 x 28,5. Photo Philippe Migeat, Centre Pompidou. Adagp, Paris 2013.

 Sous le soleil

 Je passe dans une immense salle qui accueille de nombreuses sculptures de Miro réalisées dans les années 60. J’en ai déjà vu certaines dans les jardins de la fondation Maeght, à Saint Paul de Vence. Ces sculptures relèvent du collage pour l’originalité et du ready-made pour l’utilisation d’outils. Ce sont de curieux assemblages : machines à coudre, robinets, jambes de mannequins etc. Je trouve que ces sculptures très colorées dégagent une poésie, une ironie, une joie incroyable.

 Bémols

 Durand une grande partie de l’exposition j’ai entendu la sonorisation, conçue par Radovan Ivsic, qui se résume à des soupirs amoureux en boucle. Bien sûr Marcel Duchamp écrivait « L’érotisme est une préoccupation qui m’est chère», mais à la fin j’ai l’impression que l’orgasme est un peu long à venir et je trouve cela un peu lourd. Dans cette exposition, Freud n'est jamais loin et la sexualité est déjà suffisamment présente dans les œuvres sans avoir besoin d’en rajouter. L’objet surréaliste a aussi servi à se moquer de la rigueur militaire et de la montée du nazisme, l’exposition n’en dit rien, dommage. Le Centre Pompidou a eu une excellente idée de mettre l’accent sur l’objet surréaliste et d’en souligner toute l’importance dans ce mouvement artistique qui, d’une certaine façon, se poursuit encore aujourd’hui. Mais je sors de cette exposition pas totalement convaincu, je crois qu’il manque un peu d’esprit surréaliste dans la scénographie, projeter des noms de rues au sol n’est peut-être suffisant pour rendre compte de ces fous créatifs qu’étaient les surréalistes. Allez-y quand même...

 

Centre Pompidou

Tous les jours sauf mardi de 11h à 22h.

Entrée : 13 (musée et expositions).