Le feu sous la glace : Vallotton au Grand Palais

Felix Vallotton :Le Bain, 1894. Xylographie, 22,5 cm x 18,1. Bnf, Dist. Rmn-Grand Palais / Bnf

 

Le Grand Palais présente jusqu'au 20 janvier une grande rétrospective, 170 oeuvres, du peintre Nabi le moins connu : Félix Vallotton. L'occasion de découvrir un faux calme aux nombreuses audaces picturales.  

Vallotton est un étrange peintre, un homme fait de passions qu’il cache sous une apparente discrétion et une réelle rigueur dans le travail. D’une certaine façon, c’est un homme « à cheval ». A cheval entre deux siècles, entre deux cultures, suisse mais naturalisé français. Quand tous les peintres de sa génération choisissent de pratiquer le culte de la couleur, il continue de privilégier la ligne et le dessin, même si il est un coloriste très intéressant. Il est discret comme on aime l’être en Suisse, mais il ose aussi peindre une paire de fesses comme peu d'artiste ose le faire. C’est un passionné plein de retenu, c’est dire si le titre de l'exposition « Le feu sous  la glace » lui convient parfaitement. Vallotton est très connu en Suisse, beaucoup moins en France où sa dernière rétrospective à Lyon et Marseille remonte à 2001. J’entre dans le Grand Palais, c’est le premier jour d’ouverture au public. Il y a ceux qui regardent vraiment les tableaux, ceux qui se contentent de les caresser d’un coup d’œil. Et pourtant, Vallotton, homme et peintre très complexe mérite qu’on s’y arrête.

 Idéalisme de la ligne

Il y a de l’influence d’Ingres et un peu de rigueur protestante dans le dessin de Vallotton. Je pénètre dans la première salle intitulée « Idéalisme et pureté de la ligne » Je remarque « un autoportrait à l’âge de vingt ans ». Vallotton tourne la tête et toise le visiteur. Son visage exprime la rigueur, l’ombre d’une moustache apparaît au dessus d’une bouche fermée. L’oreille visible est parfaitement dessinée.

Félix Vallotton : Autoportrait à l' âge de vingt ans, 1885. Huile sur toile, 70 cm x 55,2. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Photo J -C Ducret.

Félix Vallotton : Autoportrait à l' âge de vingt ans, 1885. Huile sur toile, 70 cm x 55,2. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Photo J -C Ducret.

 Tout cela est sérieux et précis comme un coucou suisse. Je pense aussi au peintre Holbein. " Vallotton est au service de la ligne" affirme des 1898 son premier biographe Julius Meier Graefe. Dans le tableau « Le bain turc », cela se vérifie aussi. Pas de doute, la couleur vient après le dessin. Le peintre s’intéresse aux chevelures, les corps sont entourés d’un contour très visible. Et pourtant, il y a déjà une certaine audace chez ces femmes aux seins lourds qui se penchent en avant.

Félix Vallotton : Le Bain turc, 1907. Huile sur toile, 195,5 cm x 130,5. Musée d'Art et d'Histoire de la ville de Génève / Photo Bettina Jacot - Descombes.

Félix Vallotton : Le Bain turc, 1907. Huile sur toile, 195,5 cm x 130,5. Musée d'Art et d'Histoire de la ville de Génève / Photo Bettina Jacot - Descombes.

Vie bien remplie et perspectives aplaties

 Quel drôle de bonhomme ce Vallotton, né en 1865 à Lausanne, il rentre à la célèbre  académie Julian à Paris en 1882. Il copie les maîtres au Louvre. A moins de trente ans, il devient très célèbre grâce à ses gravures sur bois et à son trait d’une incroyable expressivité. En 1900, il prend la nationalité française sans renoncer à la suisse. La même année, il présente dix tableaux  à l’exposition des Nabis chez Bernheim Jeune.Trois ans plus tard, les Nabis se dispersent. Vallotton vend quelques tableaux grâce à son frère. En 1912, il refuse la Légion d’honneur et en 1915 la guerre relance une inspiration qui devenait sérieusement décroissante. En 1920, sa santé vacille et un an plus tard ses nus présentés au salon d’automne déplaisent fortement. Il meurt d'un cancer en 1925. Mais il y a un moment important dans son œuvre : vers 1893 – 1895. Comme tous les Nabis, mais encore plus, il aplatit toutes les perspectives à la manière des japonais dans leurs estampes. J’observe ces tableaux, ils sont d’une modernité incroyable. " La grève blanche " présente un bel aplat marron en plein centre de la toile. Au fond, le ciel est rose. Le tableau n'est qu'une succession d'aplats. En fait, c’est un paysage intériorisé. La méthode Vallotton consistait à faire d’ abord un croquis sur place dans un carnet et après à s’autoriser une réinterprétation personnelle.

Quand le décor dit tout

 Dans les années 1900, Vallotton devient aussi l’illustrateur de la férocité et la discrétion des drames petits bourgeois, à savoir l’adultère et les désirs d’argent ou de sexe étouffés derrière les tentures ou les tapis de l’époque. En 1898, Vallotton peint la chambre rouge. Curieusement, le premier plan est un fauteuil vide. Plus loin, dans l’encadrement d’une porte, un homme et une femme chuchotent mais que se disent –ils exactement? C’est finalement le décor qui installe le mystère, tout comme Hopper le fera plus tard.

Félix Vallotton : La Chambre rouge, 1898. Tempera sur carton, 68,5 cm x 50 .Musée national des Beaux- Arts de Lausanne / Photo J-C Ducret.

Félix Vallotton : La Chambre rouge, 1898. Tempera sur carton, 68,5 cm x 50 .Musée national des Beaux- Arts de Lausanne / Photo J-C Ducret.

 En 1903, Félix Valloton peint « Intérieur avec femme de dos ». Là encore, je pense à Edward Hopper et je retrouve un thème que Vallotton affectionne pour installer le mystère ou le malaise d’une situation : la porte. Ici, tous les non dits, les trahisons et la solitude de la vie bourgeoise sont révélés.

Félix Valloton : Intérieur avec femme en rouge de dos , 1903. huile sur toile, 93 cm x 71. Kunsthaus Zurich 2013 / droits réservés.

Félix Valloton : Intérieur avec femme en rouge de dos , 1903. huile sur toile, 93 cm x 71. Kunsthaus Zurich 2013 / droits réservés.

 On se croirait dans un film de Chabrol. Et puisque j'évoque le cinéma, il ne faut pas oublier que Vallotton est contemporain de la naissance du cinéma, mais c'est la photo qui intéresse le plus l’artiste. Elle influencera son art.

 Deux obsessions : la photo et les femmes

 En 1899, à Etretat,  il s’essaye à la photographie. J’observe dans une vitrine son appareil photographique, un Kodak datant de 1898. Si Vallotton photographie les mêmes sujets en photo et en peinture, la photographie va lui permettre d’aller plus loin en tant que peintre, en osant des cadrages encore plus audacieux. De plus, le contre jour, fréquent en photographie, le pousse à limiter au maximum le modelé de ses personnages. Un petit tableau présente deux femmes et un enfant sur la plage. C‘est un œuvre qui se résume à deux mots : simplicité, efficacité.  Encore plus photographique, ce tableau où je vois une petite fille courant après un ballon, mais vue de dessus. Encore une fois je pense à Hopper. L’ombre des arbres au sol est aussi un thème très photographique.

Félix Vallotton : le Ballon, 1899. Huile sur toile marouflé sur bois, 61 cm x 48. Rmn- Grand Palais ( musée d'Orsay ) / Hervé Lewandoski.

Félix Vallotton : le Ballon, 1899. Huile sur toile marouflé sur bois, 61 cm x 48. Rmn- Grand Palais ( musée d'Orsay ) / Hervé Lewandoski.

 Bien sûr, l’être qui a été le plus photographié au monde, c’est la femme. Avec elle, Vallotton entretient un rapport ambigu. Comme beaucoup d’autres illustrateurs ou écrivains  à l’époque, il lutte contre un féminisme grandissant. Il mène sa guerre du sexe. Il écrit dans son journal en 1918 « Qu’ est-ce que l’homme a donc fait de si grave qu’il lui faille subir cette terrifiante « associée » qu’est la femme? » Personnellement, Vallotton entretient avec les femmes des rapports compliqués. Mais je me demande bien ce qui ne l’est pas chez lui. J'admire un tableau qui fit scandale en 1893.A son propos, dans la catalogue de l'exposition, Isabelle Cahn, conservatrice au musée d'Orsay précise :" Il s'y dégage une atmosphère crépusculaire et ses rayons d'or qui sous entendent une situation surnaturelle". C'est vrai que c'est une oeuvre très curieuse à la composition très recherchée.

Félix Vallotton : Le Bain au soir d' été, 1893 - 1893. Huile sur toile, 131 cm x 97. Kunsthaus Zurich 2013 / droits réservés.

Félix Vallotton : Le Bain au soir d' été, 1893 - 1893. Huile sur toile, 131 cm x 97. Kunsthaus Zurich 2013 / droits réservés.

Que dire de cette femme les jambes écartées qui joue aux dames? Vallotton aime particulièrement peindre deux femmes. Il évoque ainsi le plaisir saphique mais aussi la duplicité éventuelle de la femme. J’observe sa version de l’Odalisque de Manet. Une femme noire, cigarette à la bouche observe d’un air ambigu une femme blanche les yeux entrouverts et le rouge aux joues. Osé aussi : le fond vert.

Félix Vallotton : La Blanche et la Noire, 1913. Huile sur toile, 147 cm x 114. Fondation Hahnloser / Jaeggli, Winterhour.

Félix Vallotton : La Blanche et la Noire, 1913. Huile sur toile, 147 cm x 114. Fondation Hahnloser / Jaeggli, Winterhour.

Il ya toujours chez Vallotton un érotisme assez cru et en même temps une mise à distance un peu glacial. Fidèle à l’esprit du peintre, mais avec pas mal d’humour, les organisateurs font se côtoyer une énorme paire de fesses féminines et un gros jambon. Cela aussi, il fallait l’oser. Mais la femme donne aussi envie à Vallotton, pour la première fois, de ne plus aplatir le rendu mais de rendre la matière. Je regarde « Le chapeau violet ». C’est une femme aux épaules bien présentes, à l’arrondi des seins suggéré, au menton très volontaire et au biceps saillant. Mais son regard est distant, avec elle, la communication n’est pas facile. Je me dis que chez Vallotton la femme est toujours un serpent froid.

Félix Vallotton : Le Chapeau violet, 1907. Huile sur toile, 81 cm x 65,5. Fondation Hanhnloser / Jaeggli, Winterthour.

Félix Vallotton : Le Chapeau violet, 1907. Huile sur toile, 81 cm x 65,5. Fondation Hanhnloser / Jaeggli, Winterthour.

Mise au noir et sombre Histoire

Pour moi, c'est le plus intéressant de cette présentation au Grand Palais: les xylographies. L'exposition en présente une multitude. Elles prouvent que Félix Vallotton est un illustrateur hors pair, un observateur exceptionnel, un véritable dessinateur de presse et aussi un critique social. Dès les années 1890, Vallotton pratique la gravure sur bois, avec une savante alchimie entre noir et blanc, comme ici  dans " Le bain". Encore une femme qui en observe une autre...Seul, le coude de la baigneuse et la main droite de la porteuse de serviette suggèrent une profondeur de champ.Tout est dit en quelques traits seulement. Magnifique.

Felix Vallotton :Le Bain, 1894. Xylographie, 22,5 cm x 18,1. Bnf, Dist. Rmn-Grand Palais / Bnf

Felix Vallotton :Le Bain, 1894. Xylographie, 22,5 cm x 18,1. Bnf, Dist. Rmn-Grand Palais / Bnf

Un peu plus loin, je vois une autre xylographie où je pense à la fois aux affiches de Mai 68 et à Tintin. Elle est très noir, normal, elle date de 1916 et c’est la guerre! Elle évoque le combat impitoyable dans les tranchées. A cette époque, le peintre va mal. Il voulait partir combattre mais il n’est pas accepté : trop vieux, trop faible. Il parvient à aller quinze jours sur le front où il peint des paysages chargés en émotions et extrêmement modernes. Mais il s’adonne aussi à de grands formats qui prétendent symboliser la guerre et qui à mon humble avis ne sont pas une réussite. Je suis extrêmement perplexe face à ces tableaux outranciers qui auraient de quoi séduire un dictateur ... Je ne suis pas le seul à avoir des doutes, mon voisin me glisse à l’oreille : « Heureusement qu’il n’a pas été plus loin que 1925... ». Je continue. Je regarde un corps décharné, un couteau dans la poitrine. il symboliserait à la fois l'atrocité de la guerre et le malaise de l'artiste. Mais je n'adhère pas du tout aux gros nuages: même pas peur.

Félix Vallotton : L' Homme poignardé, 1916.Huile sur toile, 131 cm x 97. Schweizerisches Institut fûr Kunstwissenschaft, Zürich / Photo Jean Pierre Kuhn;

Félix Vallotton : L' Homme poignardé, 1916.Huile sur toile, 131 cm x 97. Schweizerisches Institut fûr Kunstwissenschaft, Zürich / Photo Jean Pierre Kuhn;

 Je n’ai pas tout aimé dans cette exposition, mais j’ai croisé le regard sans concession d’un artiste qui est un étrange mélange de froideur et de chaleur, un être humain en somme...

Grand Palais

Ouvert tous les jours ( sauf mardi) de 10h à 20h et nocturne jusqu'à 22h le mercredi.

Entrée : 12 euros.

 

 

 

 

 

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