Beyrouth Art Fair 2013 : curiosité, vitalité, fragilité

Vladimir de Leon Llaguno: Solipsista Radical, 2012. Acrylique sur toile, 159 cm x 125. Courtesy South Border.

 

Dès demain et jusqu'au 22 septembre, la ville de Beyrouth sera au coeur de la dynamique artistique du "Beirut Art fair" : une foire d'art contemporain internationale, un parcours dans la ville, une présentation de design et plusieurs conférences. 1000 artistes aux préoccupations différentes à découvrir. 

 

En cette rentrée, j’ai eu l’envie de garder dans ma tête un désir de voyage et d’observer la quatrième édition du " Beirut Art Fair " : 48 galeries venant de 14 pays participent à cet évènement artistique. Je crois qu'un mot pourrait résumer cette présentation : énergie. Il  en fallu de la force au Liban pour survivre aux différents bouleversements de son histoire mouvementée. Ce déterminisme, ce dynamisme, on le retrouve dans les œuvres des artistes libanais. Cette oeuvre énergique de Rana Raouda le montre bien.

Rana Raouda : Blue Velvet, 2010. Acrylique sur toile, 130 cm x 60. Courtesy Art on 56th.

Rana Raouda : Blue Velvet, 2010. Acrylique sur toile, 130 cm x 60. Courtesy Art on 56th.

On est bien loin de la recherche d’un nouvel orientalisme version XXIe siècle. Non, cela va bien au delà. Autre fait marquant, le monde arabe se tourne de plus en plus vers l’Asie et vice versa. C’est pourquoi, cette année, 9 galeries de la région du Sud Est asiatique entrent en scène. La France est bien sûr très présente avec plusieurs galeries. Il faut dire que la fondatrice et directrice du Beirut Art Fair est une française amoureuse du Liban: Laure d’Hauteville. Elle évoque « La montée en puissance de la scène artistique libanaise à l’international ».

Empreinte de la guerre et dynamisme 

22 galeries libanaises présentent leurs artistes. Said Baalbaki pratique l’abstraction, mais avec ses formes qui rappellent des valises, il évoque avec douceur et pudeur son histoire: celle des départs et des exils. Il y a dans ce jeu et roses et de violets une grande délicatesse, alors que les formes noires qui entourent les roses annoncent un drame éventuel.

Said Baalbaki : Heap, 2013. Huile sur toile, 54 cm x 48. Courtesy Agial Art Gallery;

Said Baalbaki : Heap, 2013. Huile sur toile, 54 cm x 48. Courtesy Agial Art Gallery;

Et à quoi pense cette femme, dans ce dessin numérique de Vasilios Paspalis. Elle embrasse sa terre ? Elle médite ? Elle est morte ? Le mystère demeure. L’artiste veille avec intelligence à ne pas nous donner de clefs, d’indices, mais il précise : « Je m’intéresse à la tension dans l’espace ». Comme une Ophélie glissant sur l’eau, il émane de cette jeune fille une poésie énigmatique.

Vasilios Paspalis: sans titre, 2013. Dessin numérique unique. 145 cm x 145. Courtesy XPO gallery.

Vasilios Paspalis: sans titre, 2013. Dessin numérique unique. 145 cm x 145. Courtesy XPO gallery.

L’artiste palestinien Mohammed al Haw Ajri est plus facile à décrypter. Né dans un camp de réfugiés, il détourne en partie l’œuvre de Delacroix ("La liberté guidant le peuple") pour la rapprocher de la vie dans les territoires palestiniens. Je remarque qu' il s’intéresse surtout aux personnages secondaires, façon pour l’artiste d’attirer le regard sur ceux qui restent dans l’ombre et que l'on aperçoit à droite et à gauche de l'image, comme dans ce détail par exemple :

Mohammed al Haw Ajri : La liberté guidant le peule ( détail), 2013. Image digitale. DR.

Mohammed al Haw Ajri : La liberté guidant le peule ( détail ), 2013. Image digitale. DR.

Mohammed al Haw Ajri: La Liberté guidant le peuple, 2013. Image digitale, 180 cm x 95.

Mohammed al Haw Ajri: La Liberté guidant le peuple, 2013. Image digitale, 180 cm x 95.

 Présence française 

Plusieurs galeries françaises sont présentes, parmi elles, la galerie «Le Douze » spécialisée dans les découvertes éclectiques et ouverte sur le monde. Elle présente les compositions colorées et on ne peut plus dynamiques du peintre Soly Cissé. Il vit et travaille à Dakar. L’artiste aime travailler avec la main sur des fonds sombres qui lui rappellent les clichés des radiographies de son père cardiologue, sur lesquelles il a appris à peindre. Je remarque cette composition pleine d’action et de déterminisme, d'ailleurs le titre est évocateur. J'y vois même une petite influence du Street-art. Il y a une très forte et belle énergie dans cette oeuvre.

Soly Cissé :La charge, 2013. Acrylique et pastels, 150 cm x 100. Courtesy Le Douze.

Soly Cissé:La charge, 2013. Acrylique et pastels, 150 cm x 100. Courtesy Le Douze. Adagp, paris 2013.

La même galerie propose aussi le peintre Piniang, africain lui aussi. A travers ses œuvres très composées, il met en avant le désordre urbain africain, l’occupation anarchique de l’espace, le besoin et construire et de détruire sans cesse. Dans ces œuvres géométriques, je reconnais la présence de maisons, de cabanes, de fils électriques, de chemins. Piniang a étudié la peinture à l’Ecole Nationale des arts de Dakar.

Piniang : huile sur toile . Courtesy Le Douze.

Piniang : huile sur toile . Courtesy Le Douze.

Sabyl Ghoussoub rêve-t-elle de rassembler les religions avec cette photo pleine de force et de perplexité à la galerie Sophie Lanoe ? Le cliché est en couleur mais ne joue finalement que sur le noir et le blanc et cette sobriété augmente encore son efficacité. Je remarque chaque représentant d'une religion est à un niveau différent des autres et aucun ne communique...

Sabyl Ghoussoub: Identity Crisis, 2013. Glossy paper on Dibon, 110 cm x 110. Courtesy galerie Sophie Lanoé.

Sabyl Ghoussoub: Identity Crisis, 2013. Glossy paper on Dibon, 110 cm x 110. Courtesy galerie Sophie Lanoé.

 Voisin de la France, je termine ce paragraphe par la galerie portugaise Caroline Pages qui propose ce plan de Beyrouth divisé en huit éléments.

Claudia Elissar Chahine et Gilbert Debs: Be For Beirut, 2013 Bronze, 370 cm x 270. Courtesy OUNOVIS by baalcreations.

Claudia Elissar Chahine et Gilbert Debs: Be For Beirut, 2013 Bronze, 370 cm x 270. Courtesy OUNOVIS by baalcreations.

 

Pavillon asiatique

Dans ce « Beirut Art Fair », on observe, comme dans beaucoup d’autres foires d’art contemporain, une montée en puissance de la photographie. Les artistes asiatiques ne font pas exception et les autoportraits de l’artiste japonaise Kimiko Yoshida le prouvent. Dans cette photo il y a un étrange mélange de force et de douceur, très asiatique. Mais c'est aussi un hommage à la précision et à la beauté des œuvres de Vermeer. J'y retrouve en effet la même précision, la même attention portée aux tissus et le même mystère au niveau du visage que dans la célébrissime "Jeune fille à la perle" du peintre néerlandais.

Kimiko Yoshida: Painting-Laughing Girl by Vermeer, Encre sur toile. 75 cm x 75. Courtesy Galerie Tanit.

Kimiko Yoshida: Painting-Laughing Girl by Vermeer, 75 cm x 75. Courtesy Galerie Tanit.  Adagp, Paris 2013.

La galerie Singapourienne Art Seasons expose cette bombe dorée de l’artiste Phunk. Comment l’interpréter ? A chacun de choisir...

Phunk :Love bomb, 2013.résine et Gloss, surface dorée. 30 cm x 13 x 13. Edition limitée à 30 exemplaires.

Phunk :Love bomb, 2013.résine et Gloss, surface dorée. 30 cm x 13 x 13. Edition limitée à 30 exemplaires.

L’Indonésie est représentée, entre autres, par Angki Purdabandono. Il offre au regard du public, dans la galerie Vivi Yip, une étrange compilation de gélules entourant une mini tête de mort souriante : une réflexion sur la drogue et les maladies qui frappent partout dans le monde et déciment les populations.

Angki Purbandono : LED Lighbo. King of Capsules. 150 cm x 100.

Angki Purbandono : LED Lighbo. King of Capsules. 150 cm x 100.

La Malaisie expose cette carte du monde de Chang Yoong Chia. C’est un collage aux couleurs douces qui met en avant quelques faits historiques.

Chang Yoong Chia : The World is Flat, 2010. Timbres postaux et adhésif. 134 cm x 84.

Chang Yoong Chia : The World is Flat, 2010. Timbres postaux et adhésif. Collage, 134 cm x 84.

Encore la guerre

L’exposition Génération War parrainée par la journaliste Marine Jacquemin réunit les travaux de six photographes reporters libanais. Dans les années 1980, lorsque la guerre éclate au Liban, ils ont à peine 20 ans. Ils captent des instants de la vie quotidienne qui seront publiés dans la presse internationale : Paris Match, New York Times, The Herald Tribune etc... Une photo de Patrick Baz montre bien le Beyrouth de ces années là où la vie continue malgré la présence omniprésente de la guerre et où la poésie refuse de plier sous le poids du sang.

 Patrick Baz: Orchestre: photo. Patrick Baz.

Patrick Baz:: Orchestre, photo. Patrick Baz.

Encore plus explicite, ce cliché de Dabaghian, tellement terrifiant qu’il en devient presque "comique".

Jack Dabaghian : voiture avec cercueil. Photo. jacques dabaghian.

Jack Dabaghian : voiture avec cercueil. Photo. jacques Dabaghian.

 

Grâce à son ouverture d’esprit, sa curiosité envers le monde entier et son dynamisme, «Beirut Art Fair » réussit année après année à s’imposer sur la scène artistique régionale et internationale, plaçant Beyrouth comme capitale culturelle et intellectuelle du monde arabe et plaque tournante de l’art contemporain, au carrefour entre Occident et Orient, « sous le soleil exactement », mais dans une région pleine d'incertitudes et de menaces...

 

Beirut Art Fair: Beirut International Exhibition Leisure Center ( BIEL).