Match d'impro : quand le théâtre devient un ring

A la Cigale, deux équipes s'affrontent lors d'un match improvisation. © Jérôme Dufresne.

Lorsque le théâtre reprends les codes du sport, la salle est chauffée à blanc. Richard Perret, triple champion du monde d'improvisation théâtrale livre les secrets du genre.

 

Des joueurs, un arbitre, une patinoire, les scores qui défilent, un chauffeur de salle, tout y est... sauf les patins à glace. Non, ce n'est pas un match de hockey qui se prépare à la Cigale, mais bien une démonstration d'improvisation théâtrale par équipes. Nombre d'humoristes célèbres sont passés par là comme Jamel Debbouze, Philippe Lelièvre ou encore Jean-Marie Bigard. La discipline a même son triple champion du monde, Richard Perret, récompensé en 2001, 2003 et 2015. Tous les codes du sport sont présents. Seuls les chaussons lancés sur scène par le public pour faire part de son mécontentement lors d'une décision de l'arbitre rappellent qu'ici c'est du spectacle... et du second degré.

Partout où il passe, Richard Perret créé une ligue professionnelle d'improvisation. Ce comédien aux 25 ans de carrière est tombé dans l'impro à l'âge de vingt ans. « C'est mon professeur de conservatoire à Saint-Etienne qui m'a conseillé d'essayer. Je n'ai pas décroché depuis », confie-t-il un béret négligemment posé sur la tête. Le match d'improvisation théâtrale a été créé par nos cousins québécois en 1977. Son fondateur, Robert Graval, eut l'idée de parodier le hockey pour rendre populaire le genre longtemps réservé aux élites. « Le théâtre expérimental de Montréal avait constaté que les salles de hockey sur glace étaient vides. Ils ont repris ses codes et son décorum mais cela aurait pu être un autre sport », explique le comédien de 45 ans en souriant.

Richard Perret, comédien professionnel, a été sacré trois fois Champion du monde d'improvisation francophone. © Jérôme Dufresne.

Richard Perret, comédien professionnel, a été sacré trois fois Champion du monde d'improvisation francophone. © Jérôme Dufresne.

Par équipe ou seul, les comédiens s'affrontent en maillots colorés afin de gagner le match. Les spectateurs votent à l'aide d'un carton brandi en l'air et l'arbitre désigne l'équipe ou le joueur remportant le point. « Le public est complice. Il participe en choisissant les thèmes », commente Richard Perret, le regard animé. Mais le comédien ne court pas après les récompenses. « Gagner ou perdre, je m'en fous. C'est du spectacle, affirme l'improvisateur de talent. On créé seulement l'illusion d'une vraie compétition. » Les arbitres, l'animateur et même les Championnats font partie d'une mise en scène. « En 2015, le Championnat du monde avait l'allure d'un match de poule. La seule différence, c'est que c'était à l'Olympia. Comme au tennis, je rencontre un joueur, je joue trois improvisations et à la fin c'est celui qui a le plus haut score qui gagne », rigole Richard Perret, conscient du caractère atypique de ces règles.

Pour Richard Perret, "un comédien d'improvisation doit avoir de bonnes jambes comme au tennis". © Jérôme Dufresne

Pour Richard Perret, "un comédien d'improvisation doit avoir de bonnes jambes comme un joueur de tennis". © Jérôme Dufresne

La compétition n'est pas un sport mais elle en a l'allure. « C'est très physique. Il faut s'engager émotionnellement et physiquement pour que le spectacle ait le volume d'une représentation théâtrale. On ne peut pas se reposer sur le metteur en scène comme au théâtre », rappelle le quadragénaire. « L'arbitre joue un rôle mais siffle de vraies fautes. Si le joueur est rude ou n'accepte pas une proposition par exemple. Il est indispensable pour que le match se déroule dans de bonnes conditions », assure le champion. L'équipe adverse remporte un point en cas de faute de leurs concurrents. Le minuteur défile. Les comédiens n'ont souvent que quelques minutes pour jouer leur scène. Entre chaque match, l'animateur se charge de chauffer la salle avec le DJ, chacun endosse son rôle le temps de la représentation.

Du spectacle de haut niveau

A la Cigale, l'arbitre impose une improvisation à la manière de Racine. Pas de quoi impressionner Richard Perret qui a incarné Oreste dans Andromaque durant trois ans. Le comédien excelle dans l'art de créer l'alexandrin avec un naturel déconcertant. « Au théâtre, l'enjeu, c'est d'arriver à ne pas tomber dans l'automatisme. En impro, je ne peux pas tricher sinon le public va le sentir », analyse Richard Perret. Avant d'ajouter : « L'impro, c'est l'école de l'humilité, tu dépends de l'autre. Certains soirs sont plus pertinents. Après un match, j'ai souvent tendance à me refaire le spectacle dans ma tête et me dire pourquoi as-tu répondu ça ?! »

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Le spectacle Le choc des générations a réuni environ 750 personnes à La Cigale. © DR

Sur scène, Richard Perret est bluffant. Les personnages s'enchaînent devant un public hilare. Du singe hurleur, au père emporté par une tornade, les situations loufoques, parfois absurdes emballent les spectateurs qui hurlent comme à un match de boxe. Les punchlines sont légions. « En prison, c'est une autre forme d'amour », commence dramatiquement un jeune comédien légèrement recroquevillé. La réponse fuse : « C'est pour ça que tu marches ainsi !». S'ensuit un tonnerre d’applaudissement dans la salle comble. Ici, le silence n'est pas de mise. Le public ovationne les propositions les plus inattendues.

Mais l'improvisation n'est pas un jeu facile. « Il faut avoir une bonne connaissance théâtrale pour être capable d'écrire en direct, créer des personnages ou du suspense. », affirme avec conviction Richard Perret. Les comédiens doivent en effet jouer des thèmes « à la manière de », autant de défis qui nécessitent une vraie culture du genre.

Un match d'improvisation regroupe deux équipes qui s'affrontent sur une mini-patinoire de hochey. © DR

De nombreux pays francophones participent aux Championnats du monde d'improvisation. © DR

En 25 ans de carrière, Richard Perret a eu le temps de voir l'improvisation évoluer. « Comme le théâtre de rue dans les années 90, le théâtre a repris toute son exigence en impro. D'ailleurs, désormais on utilise le terme match théâtral d'improvisation et non plus improvisation théâtrale », avance-t-il. Les comédiens viennent d'horizons divers du théâtre classique comme Richard Perret au théâtre de rue ou encore du clown. Le quadragénaire joue encore régulièrement du répertoire classique. « Certains metteurs en scène ont peur des comédiens d'impros. Ils se disent qu'on va être intenables, d'autres nous adorent car on a une force de proposition forte. »

Les bienfaits de l'improvisation ne se limitent pas aux planches. « C'est un formidable outil de développement personnel. Elle donne de l'assurance et permet de lâcher prise. Grâce à elle, je m'adapte à toutes les situations du quotidien », assure l'acteur. Et il sait de quoi il parle. « Je donne des cours à des managers pour qu'ils prennent en compte tous leurs collaborateurs. Improviser, c'est d'abord apprendre à réagir à l'autre. » Richard Perret a eu même des élèves de renom. Comme... l'animatrice Karine Le Marchand à ses débuts ou Jean-Luc Reichmann pour l'émission Attention à la marche. Ils leur apprenaient à mieux réagir aux réactions des candidats. Un travail de longue haleine, en tant que comédien mais aussi en tant que professeur. Car le succès, lui, ne s'improvise pas.

Infos pratiques :

Match spécial années 1980, mercredi 11 avril 2018

pour fêter les 35 ans du Match d'improvisation en France.

La Cigale, 120 boulevard de Rochechouart, 75 018 Paris.

                                                                                                                                               Marie Briand-Locu