Percer dans la BD : mission impossible pour les jeunes dessinateurs ?

Précarité, marché saturé et hyperconcurrence : le secteur de la bande dessinée est hostile pour se lancer. Pourtant certains jeunes dessinateurs passionnés ne se découragent pas et comptent y faire carrière. Le métier de rêve se mue alors en cauchemars et en galères. 

Nicolas a 20 ans. Son avenir ? Il l'imagine en tant que dessinateur de bande dessinée, un futur qui semble d'ores et déjà compliqué. Après son baccalauréat, il rejoint l'académie Brassart-Delcourt, une école de BD parisienne. À 7 000 euros l'année, il affine son style, apprend des techniques narratives et graphiques ou il s'initiatie encore aux outils de création. Une somme conséquente. Nicolas n'a pas eu le choix, il a dû faire un prêt.

Il le sait, le dessin ne lui permettra pas de le rembourser. Il espère pourtant vivre rapidement de sa passion une fois le crédit payé. Il le sait déjà : il ne "finira pas riche." Peu importe, il garde le désir de proposer des projets personnels à des maisons d'éditions.

Le monde de l'édition semble peu happé par les jeunes. Ce constat persiste depuis plusieurs années. Lors de festivals comme celui d'Angoulême, les grandes sociétés éditrices croulent pourtant sous les demandes et rencontres avec cette nouvelle génération de dessinateurs, mais très peu accèdent la publication, le Graal. En cause : une rude concurrence même s'il est impossible de quantifier le nombre d'illustrateurs sur le marché.

Seuls les grands noms règnent sur le milieu, et leurs personnages phares se déclinent et traversent les époques. Entre Mickey, Spirou ou encore Titeuf, difficile de s'imposer. En 2016, 5 305 BD ont été publiées. Les nouveautés peinent à sortir du lot dans cette effervescence.

Parier sur les jeunes: trop risqué ?

Dans le centre de Paris, chaque matin, les petites boutiques de bande dessinée s'activent. Les libraires préparent leurs rayons. En déballant ses derniers albums reçus, l'un d'entre-eux laisse échapper quelques anecdotes. Sous l'anonymat et le secret, il partage alors quelques informations glânées ces dernières années.

"Dargaud a essayé de miser sur les jeunes, mais il n'avait pas les recettes espérées, explique-t-il.Retour dans les années 90. La maison d'édition espérait beaucoup de ses jeunes nouveautés sur le marché, une tentative soldée par un échec. "À l'époque, le credo des parents, c'était : Pose ta BD et prends un livre. Quant aux éventuels prescripteurs, comme les journalistes, ils ne pondaient pas une ligne sur les nouveautés." se justifiait le directeur général Claude de Saint-Vincent.

"La maison d'édition a changé son fusil d'épaule lorsqu'elle a racheté Blake et Mortimer, en 1992" continue le libraire. Le succès est immédiat. "L'affaire Francis Blake" s'écoule à 610.000 exemplaires. Le 21 septembre 1996, les bédéphiles font la queue à minuit aux Champs Élysées pour se le procurer. L'éditeur renaît et Claude de Saint-Vincent s'en félicite dans les médias : "On a vendu 1 million des vieux albums dans la foulée." 

Le succès de cette saga est intemporel.  "Le Testament de William S.", dernier numéro en daté, s'est hissé en tête des ventes en France pour l'année 2016. "Depuis, Dargaud a un peu délaissé les jeunes dessinateurs...Je pense qu'il faut que les maisons d'édition retrouve l'envie de prendre le risque." se désole le libraire. 

La prépublication, le "single" du dessinateur  

C'est le 17 mars 1992 que Titeuf émerge des coups de crayons de Zep. Le petit personnage à la légendaire mèche blonde rencontre un grand succès. Le dessinateur le doit au fanzine "Souvenirs de mômes" dans lequel les éditions Glénat le répèrent. Problème, aujourd'hui, ce type de magazines de "prépublication" est en voie de disparition.

Lorsqu'il ne s'agit pas de la presse qui arrêtent la publication de planches, ce sont des magazines de BD qui ferment leurs portes. Aaarg!, Comic Box, Cia Tchô ont cessé leur diffusion, mais ils ne sont pas les seuls. Alors qu'en 2005, 25 revues spécialisées dans la BD sont disponibles en kiosque, il n'en reste plus que 16 en 2014.

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Dans "Évolution de la bande dessinée en France depuis quinze ans", le spécialiste du 9e art Gilles Ratier explique que  "l'album a pris le dessus [sur les prépublications dans les journaux], et la bande dessinée est devenue un média à part entière." Triste constat, pour le libraire. "Avant les jeunes dessinateurs publiaient des planches dans les journaux. Çela laissait le temps à ces auteurs de mûrir et de se faire connaître au grand public qui achetait leurs dessins par la suite."

S'auto-éditer ou se vendre à coup de photos Instagram 

Petits jobs d'illustrations par ci par là, et rémunérations qui atteignent à peine le SMIC, ces conditions poussent certains dessinateurs à innover. Pour s'en sortir, internet est devenu le meilleur ami. Boulet, Peluche Rours Dreaming, ou encore Pénélope Bagieu, illustrent cette catégorie de dessinateurs connectés entre blogs, YouTube, Instagram et Twitter.

Comme pour tout, une part de chance est un poids non-négligeable dans la balance et Nicolas, l'étudiant, en est bien conscient. Il sait pertinemment qu'il doit se mettre à Instagram, mais reste dévoué à présenter des dossiers d'édition aux maisons.

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Une publication partagée par Pénélope Bagieu (@penelopeb) le

Internet permet aussi de proposer plus facilement ses services, en fixant son propre prix sur des sites d'annonce. Entre deux galères, certains auteurs dessinateurs s'essayent à l'auto-édition. C'est le cas de Christophe Andrieu. Il a suivi cette voie et réussit même à "survivre". En 2014, l'illustrateur dévoile son projet d'auto fiction "Demain j’arrête", sans maison d'édition.

"Je pense que la BD est un secteur en ruines. La plupart des auteurs vivent dans la misère alors que le milieu ne s'est jamais aussi bien porté économiquement. Les pourcentages des ventes revenant aux auteurs n'ont pas bougé depuis les années 50 alors que tout a changé autour et que tout le monde s'en met plein les poches", confesse-t-il. 

Se détacher des éditeurs classiques peut-être long, fastidieux, voire démoralisant lorsque les stocks de BD ne s'écoulent pas. Les auteurs ont toujours le même problème : être visible, dans un secteur saturé.

Cassandre Dumain