INTERVIEW Mc Solaar : "Le renouvellement, c'est obligatoire"

Après dix ans d’absence, Mc Solaar est de retour avec un nouvel album. Le pionnier du rap français se confie sur son besoin de retrait et revient sur les temps forts de sa carrière.

 

Votre nouvel album Géopoétique est empreint de nouvelles influences. Etait-ce le besoin de se renouveler ou celui de s’adapter à la scène rap d’aujourd’hui ?

Un peu des deux. Le renouvellement, c’est quelque chose d’obligatoire. On a notre tradition mais on recherche l’innovation. Comme Picasso a eu une période bleue, une période rose, etc., je voulais entrer dans une autre période. Cet album m’a demandé plus de travail parce que je reviens d'une longue pause. Je savais ce que je voulais. Je fais de la musique depuis longtemps, il y a des choses que j’ai aimées et il fallait que j’en prenne dans ces différentes périodes.

7691 mots différents dans vos chansons. Rassurez-nous, vous travaillez avec un dictionnaire à côté de vous ?

Je n’avais pas de dictionnaire mais je suis allé chercher des mots de cinq syllabes dans wikipedia pour le morceau Aiwa. J’ai pris un mot, Géopoétique, et je me suis fait un exercice de style. Je voulais que le premier couplet soit exactement comme le deuxième. J’ai cherché des tas de mots. Je m’amuse.

Des titres comme l’Attrape-Nigaud délivrent un message critique sur la société. D’où vient cette volonté d’encourager la réflexion ?

Je crois que cela vient d’un mélange d’éducation scolaire, de ce que j’ai vu et de valeurs. Je ne me voyais pas faire de la violence ou l’exprimer, même quand c’était la mode. Je voulais des valeurs positives dans le rap, mais pas clownesques. Je savais qu’il ne fallait pas être sexiste, cela ne sert à rien, et je voulais si possible donner de bons conseils.

Pourquoi user de personnages dans vos chansons ? Avez-vous du mal à parler de vous ?

Dans mes chansons, je fais des courts-métrages. Mais si demain, on me demande de faire un rap fort où l’on bouge les mains, je peux le faire et il commencerait par « je ». Mais parler de moi ? Il n’y a pas grand-chose à dire.

Sonotone, est-ce une chanson autobiographique ?

Non, Sonotone, c’était un exercice d’écriture. Un soir, je suis allé au studio et j’ai écrit le texte d’un coup. Je racontais la vie d’une personne âgée. Mais j’ai fait une faute dans la diction. Au lieu de dire « a taffé des années », j’ai dit « a rappé ». Quand je l’ai réécouté trois ans plus tard, je me suis aperçu de la faute. Mais on m'a dit : « Laisse, cela fait bien comme ça ! » Comme cela faisait longtemps que je ne faisais pas de musique, cette faute était finalement bien tombée. Je trouvais que c’était aussi un beau message pour encourager à profiter de la vie.

Vous évoquez souvent la littérature dans vos morceaux. Est-ce facile de faire du rap en citant Duras ?

Ce n’est pas incompatible. Dans les années 1990, j’étais étudiant et je faisais de l’ethnologie participative. Je voyais les faiblesses, les lacunes et les stéréotypes potentiels du rap. A l’époque, tout se ressemblait dans le rap. J'écrivais des choses inverses, non-stéréotypées, et je signais avec un nom bidon. Mes textes de rap passaient très bien dans les colloques d’ethnologie.

C’est un rap très personnel, appris dans les cours de Georges Lapassade (le premier sociologue français à avoir travaillé sur le rap, NDLR). Lorsque je lui présentais le rap que j'écrivais, plus littéraire que la normale, il me disait : « C’est ça la liberté, tu fais ce que tu veux. » Et puis, comme mes textes ont marché dès que j’ai commencé, alors que c’était un peu littéraire, j’ai continué.

Vous vous présentez comme un nouveau Solaar. Qu’est-ce qui différencie le Solaar de Qui sème le vent (1991) de celui d’aujourd’hui ?

Avant, je ne connaissais pas la France et je rappais dans mon coin. Et puis, j’ai connu le succès. On est allés à Grenoble, à Marseille, en Normandie… J’ai réalisé que nous n’étions pas automatiquement exclus. A l’époque, quand on faisait du rap, on pensait que c’était uniquement pour nous et les personnes que l’on connaissait. Quand on a réalisé qu’il y avait des gens comme nous partout, auxquels nos textes parlaient aussi, l’écriture a changé.

La chance que j’ai c’est d’avoir fait des trucs qui sont chantables n’importe quand. Nouveau Western, Caroline, Solaar pleure… Et même Sonotone sera super chantable dans trente ans à la guitare quand ce sera vrai (rires). Je suis le même avec plus de recul mais je ne renie pas mes origines. Le nouvel album, c’est une continuité.

Vous aviez déjà fait des pauses avant celle-ci ?

Oui, c’est dans mon caractère. Vers 1995, j’ai fait une pause. Je me disais : est-ce que je me réinscris à la fac ? Je ne savais pas encore que rappeur serait mon vrai métier. J’ai eu quelques pauses comme ça. Là, je voulais faire la même chose et voir autre chose. Mais bon, normalement cela ne dure qu’une ou deux années.

Je me suis rendu compte que je n’aurais jamais dû m’arrêter. Quand tu retournes au studio, tu prends du plaisir. Tu te sens utile à toi-même et pour les gens du studio. Je me suis même transformé physiquement. J’ai la banane. Depuis six mois, je ne suis plus le même. Alors qu’il y a six mois personne n’était au courant que j’allais faire cet album.

Etait-ce parce que vous viviez mal la célébrité ?

Non, je n’ai jamais été tendu vis-à-vis de cela. Même les tournées longues, ça a toujours été super pour moi. Je n’ai pas rêvé de faire rappeur. J’ai eu un petit hasard. J’avais fait trois chansons, Bouge de là, Quartier nord, Caroline et après ça s’est enchaîné. Je n’ai jamais eu ce rêve de célébrité, imaginé que je serai une rock star et tout ça. Il n’y a pas eu de frustrations avant que les choses arrivent donc c’est plus équilibré.

Après, c’est vrai que vers l’âge de vingt ans, alors que j’étais à l’aéroport, je me souviens avoir téléphoné à mon attaché de presse en lui disant « Holala il y a ma photo partout ! ». J’étais resté longtemps à me cacher (rires).

Comment expliquez-vous votre position de retrait ?

J’ai toujours été timide donc j’ai toujours été un peu distant. Cela m’a permis de faire de la poésie dès le premier jour. Si je n’étais pas timide, j’aurais tenu le micro différemment, bouger sur scène, parler à des gens d’un air convaincu. Quand tu es timide, tu essayes d’être réfléchi, donc j’ai fait du rap différemment, poétiquement. Les mots militaires et tout ça ce n’était pas mon truc.

« Claude Mc tel est mon nom, Solaar est mon tag il aura du renom », affirmiez-vous dans l’émission de Dee Nasty et Lionel D sur Radio Nova. Quel regard portez-vous sur le jeune homme des débuts ?

Holala, c’est ancien ça. Je peux refaire ce premier rap. (Il se met à chanter) « Je suis le Mc que l’on verra bientôt sur m6. Interview télé radio comme une saucisse. De Strasbourg à Francfort. Pour le rap je serai le sponsor. » Bon, il y avait des trucs un peu cons (rires). D’ailleurs, c’est un peu ce qui est arrivé des années après : j’ai fait des disques, des productions… C’est un egotrip qui est devenu vrai par hasard.

A cette époque-là, je pensais arrêter le rap. Je me disais que c’était le moment d’être sérieux à la fac. Il n’y avait alors pas de perspective… Jusqu’à ce que je tombe un soir sur une émission de radio, je m’aperçois que c’est du rap chanté en français. C’était IAM qui rappait avant le premier album. Je me suis dit « Waouw, c’est génial, il raconte des choses bien en français ». Moi je faisais des petits trucs rigolos du style « Ici la haine c’est Le Pen, l’arnaque c’est Chirac ». J'ai réalisé qu’on pouvait structurer une pensée.

Pourquoi affirmiez-vous : quand j’étais jeune j’étais déjà vieux ?

Parce que dès mes 22 ans, j’écrivais des textes pour défendre l’honneur du hip hop. Je voulais donner des lettres de noblesse au rap. Dès qu’on veut faire passer une idée, automatiquement, l’écriture change. Ensuite, je me suis dit qu’à chaque album, je raconterais un peu de réalité, quelque chose de poético-social.

Ressentez-vous de la nostalgie par rapport à avant ?

J’ai toujours vécu en évolution, je ne suis donc pas nostalgique mais ancré dans le présent. Lorsque je parle du passé, j’évoque des souvenirs mais pas de la nostalgie. J’en aurai peut-être dans 15 ou 20 ans... Mais pas maintenant.

Propos recueillis par

Marie Briand-Locu