3somesisters : jeux de voix, jeux de divas

©Leny Guetta

À un mois de la sortie de leur deuxième EP, les 3somesisters, quatuor polyphonique atypique, racontent leur amour pour les tubes kitsch et les costumes baroques.

Ils saluent dos au public, lui sifflent parfois des "chut!" autoritaires. La mise en scène de 3somesisters, faussement hautaine, pourrait faire passer le quatuor pour un groupe froid. Voire carrément détestable. Mais ce serait passer à côté de l’humour qui émane volontairement de leur performance. En réalité, le second degré est la colonne vertébrale de ce groupe qui a débuté en reprenant des tubes des années 90. Venus du jazz et des musiques cubaines et africaines, les 3somesisters réussisent les fusions les plus folles, mêlant rythmiques tribales et polyphonies religieuses. Du jamais entendu. Résultat : une pop chaleureuse et exigeante qui a charmé le public des dernières Transmusicales de Rennes, lors d'un concert filmé par Culturebox. Le Bento a rencontré 3somesisters avant la sortie de Rope, leur second EP, annoncé pour le 18 mars. Une interview aussi atypique que le groupe, où le rire est communicatif et chaque musicien vanne les réponses des autres à coup d’applaudissements.

Le Bento : Vous êtes multi-instrumentistes. Comment composez-vous à quatre ?
Bastien : En général, l'un de nous arrive avec une idée que l'on développe ensemble.

Florent : Chacun amène ses compétences. Bastien est le plus à l'aise avec la langue anglaise, il est donc le préposé à l'écriture des textes. Anthony et Sophie sont plus instrumentistes, ils sont plus en charge des arrangements. Mais on essaye de tout faire de manière collégiale.
Bastien : Parfois on part de zéro et on compose ensemble pour créer une composition instantanée que l'on peaufinera ensuite. On peut partir d’une grille d’accord avec du rythme, pour y mettre une mélodie et ensuite les harmonies vocales. Sur certains morceaux, ce sont les pièces vocales qui ont débouché sur le reste.
Anthony : Il nous arrive aussi d’échanger nos instruments. En travaillant avec des instruments qui sont pas ceux avec lesquels on est les plus à l’aise, ça donne aussi de nouvelles choses.

Le Bento : Est-ce que cette technique a évolué depuis la création du groupe ?
Bastien : On a essayé d'être un peu rigide, en transposant notre manière de travailler avec les reprises des années 90. Il nous fallait une direction. On travaille maintenant depuis trois ans pour diversifier ces méthodes de travail, afin de conserver les compétences de chacun tout en variant les plaisirs.

Le Bento : Sur votre premier EP, Big Bang, vous reprenez Rythm of the night, de Corona, ou encore Freed from desire, de Gala. Pourquoi avoir choisi de reprendre des tubes des années 90 ?
Florent : Une envie irrépressible ! (rires)
Bastien : C'était une idée de Florent à la base. Il voulait revisiter ces tubes présents dans l'inconscient collectif. On les connaît tous, c'est assez drôle.
Sophie : On aime ces tubes dance parce qu’on a dansé dessus dans les booms du collège.
Florent : J'écoutais ces chansons quand j'étais gamin. Je crois que ça me fait marrer de faire des arrangements un peu sophistiqué, un peu jazzy.
Sophie : On dénigre rien du tout en faisant ces reprises. Au contraire : c’est un hommage ! (rires)
Bastien : Qui aime bien, châtie bien.

Le Bento : Vos reprises vous ont-elles permis d'apprendre à travailler ensemble ?
Bastien : Au début, c'était vraiment pour se faire plaisir. Puis on a développé une mécanique de travail autour de la polyphonie et des arrangements. Nous étions dans une esthétique plus jazz, puis très vite nous sommes allés vers les musiques actuelles.

Le Bento : Vous parlez souvent de « terrain de jeu » pour évoquer votre musique. Retravaillez-vous spécialement vos morceaux pour vos concerts ?
Sophie : C’est arrivé malgré nous ! (rires)
Florent : Parfois, on recrée les morceaux sans le vouloir.
Bastien : On aime mettre du nôtre dans nos morceaux, donc on essaye toujours d'y mettre des nouvelles choses.
Florent : Comme des nouvelles paroles !

Le Bento : Justement, votre travail autour des polyphonies vous contraint-il à réinventer vos morceaux sur scène ?
Bastien : Il nous oblige à conserver certaines parties et on ne peut pas trop se permettre d’en sortir.
Anthony : Dans l’idéal, on a un terrain de jeu à respecter, avec des limites. Mais on peut s’amuser comme on veut dedans. Si ça merde un peu, c’est que l'on a dépassé les limites.

 

"On essaie vraiment d’incarner des divas"

 

Le Bento : Sur scène, les costumes et les jeux de lumières occupent une place importante. La mise en scène prime-t-elle sur la musique ?
Sophie : Il ne peut pas y avoir de forme s’il n’y a pas de fond. Si on n’avait pas posé la musique sérieusement, la mise en scène n’aurait pas d’intérêt.
Florent : Vu la proposition musicale que l’on fait, avec beaucoup d’emprunts, ça devient important d’être très présent visuellement.

Le Bento : Le maquillage que vous arborez évoque les dessins de Cocteau, est-ce une référence que vous aviez en tête ?
Florent : Je suis quasiment sûr que c’est volontaire de la part de Lia Seval, notre styliste. Elle travaille avec Jean-Charles de Castelbajac, qui fait des dessins qui ressemblent énormément à ceux de Cocteau. Il y a un aussi des références au théâtre kabuki, à Picasso.

Le Bento : Le public vous prend-il au sérieux ?
Bastien : Au début, on ne voulait pas !
Florent : On se demande souvent si le second degré est bien perçu. Sans costumes, il n’y aurait pas de scission avec la réalité. Être infect avec portant une énorme coiffe, le message passe mieux auprès du public.
Bastien : Les costumes sont une main tendue vers le public.
Florent : Dès le premier EP, on a tout de suite pris le partie de se travestir. C'était un travestissement plus frontal : des perruques, des paillettes... On a mis les deux pieds dedans. Nous étions des espèces de choses, de créatures hybrido-extraterresto-je-ne-sais-quoi.

Le Bento : Sur scène, vous surjouez le côté diva snob. Les costumes sont-ils nécessaires pour jouer vos personnages ?
Sophie : Oui, ça aide pas mal. C'est une sorte de masque sur scène, c’est un peu l’excuse pour se permettre des choses qu’on se permettrait pas en étant plus naturels ou plus nus. On devient un peu des extensions de nous-mêmes et on en fait quelque chose de plus scénique, qui rend service au show.
Florent : Ca permet une scission d’avec le… morne quotidien (rires). On essaie vraiment d’incarner des divas. A nos débuts, sur scène, on essayait d'être particulièrement incorrect sur scène. On était odieux, pas sympa. Mais au bout d'un moment, on ne se reconnaissait pas là-dedans.
Aujourd'hui, nous sommes plus subtils et androgynes. On est dans ce truc un peu désuet, qui ne se fait plus trop sur scène. Nous essayons d'incarner le glam à la Bowie, en étant très apprêtés, avec des attitudes un peu bizarres et décalées. On adopte des ports de têtes, des attitudes outrancières... Je suis sûr qu’on a aussi tous apprécié des chanteurs et des chanteuses divas. Donc on va dire qu’on a de la matière. (rires)

 

Alexis Patri, Olivier Philippe, Alvina Ledru-Johansson, Anaïs Cherif