Théâtre. "Poussière", à la Comédie-Française, un Lars Norén en mode crépusculaire

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 22/02/2018 à 15H19, publié le 22/02/2018 à 12H00
Poussière Lars Norén illustration © Brigitte Enguerand

Le dramaturge et metteur en scène suédois revient dans la maison de Molière pour créer sa dernière pièce où il aborde les affres de la fin de vie à travers le portrait sans concession d’un groupe d’estivants. Baignant dans un éclairage tamisé, le spectacle remarquablement interprété offre la vision mitigée d’une humanité en déclin trouée de fugitives percées de lumière.

Ils regardent devant eux la mer qui roule ses vagues inlassablement. Et c’est peut-être une des meilleures idées de ce spectacle écrit et mis en scène par Lars Norén. Car la mer c’est le public. Impossible du coup de ne pas éprouver un effet de miroir face à ces hommes et ces femmes plus tous jeunes venus prendre l’air sur la plage. À travers eux c’est une possible vision de notre futur que nous contemplons. N’appartenons-nous pas nous aussi à ce mouvement infini des vagues qui après avoir enflé viennent l’une après l’autre s’anéantir sur le sable? 
La métaphore n’est pas nouvelle, Virginia Woolf en a même fait un roman, intitulé justement Les Vagues. Rien n’est vraiment nouveau quand on parle de la mort. Comme on l’a souvent dit, elle est la grande muse; et aussi une grande pourvoyeuse de clichés. 
Contrairement à Beckett dont c’est un thème récurrent ou à Maeterlinck, Lars Norén aborde la question sous un angle en partie sociologique en mettant en scène tout un groupe de personnes en villégiature – un peu comme dans Les Estivants de Gorki, mais la comparaison s’arrête là. Depuis trente ans, ils se retrouvent tous les étés au même endroit, désormais plus ou moins diminués par les effets de la vieillesse. Cela veut donc dire que c’est a priori sous l’angle du handicap que la question du grand âge est abordée. 
Le fait que l’on ait affaire autant à une catégorie sociale qu’à des hommes et des femmes avec leurs histoires personnelles rappelle la façon dont, en 1998, dans Catégorie 3.1. Personkret, il s’intéressait aux marginaux et autres exclus en rupture survivant tant bien que mal dans les rues de Stockholm. En ce sens il y a dans cette pièce une paradoxale dimension documentaire, comme si l’auteur avait effectué un reportage auprès de personnes au crépuscule de leur vie. 
La difficulté à conjuguer cet aspect sociologique et une approche plus poétique ou métaphysique constitue l’écueil sur lequel bute de temps à autre ce spectacle. Pour autant malgré un propos parfois trop systématique ou prévisible et en dépit d’une esthétique penchant vers le naturalisme, quelque chose incontestablement se passe. 
Il y a d’abord de façon très curieuse puisque nous sommes au bord de la mer, une sensation d’enfermement, comme si les protagonistes étouffaient en eux-mêmes, se sentaient à l’étroit dans leurs corps, aliénés par le rétrécissement de leurs capacités. De là cette impression que le temps presque suspendu ne laisse guère place qu’à des gesticulations minimales, de l’ordre du réflexe incontrôlé, entre irritation, mesquinerie et ressassement; avec par instants des échappées lumineuses, rêves, réminiscences, voire d’improbables idylles subitement nouées. 
Poussière Lars Norén 01 © Brigitte Enguerand
Assis ou debout face à la mer, le fait que, les uns comme les autres, ils n’attendent désormais plus rien les livre à un désœuvrement passablement perturbant. Savoir maintenir ce genre de situation où flotte une latence quelque peu délétère requiert des comédiens aguerris. À cet égard on n’est pas déçus. Qu’il s’agisse d’Hervé Pierre qui interprète avec beaucoup de cran un homme travaillé par des accès de démence sénile ou Dominique Blanc, son épouse en train de perdre la vue. 
Il y a aussi cet homme que joue Alain Lenglet: il cherche désespérément son exemplaire de La Pesanteur et la grâce de Simone Veil. Pasteur, il été abusé sexuellement quand il était enfant. Il y a cette femme fragile interprétée par Martine Chevalier. Relativement jeune comparée aux autres elle n’a que soixante-six ans. Couverte d’un manteau, elle a toujours froid. Sa fille Marilyn l’accompagne. Jouée par Françoise Gillard, c’est une handicapée mentale. Elle va des uns aux autres sans se poser de questions. 
Un homme abuse d’elle. Bruno Raffaeli donne toute son épaisseur à ce râleur volontiers pontifiant. Il garde précieusement sur lui dans un sac en tissu les cendres de son chien mort. Parfois violent, il roue le malheureux Hervé Pierre de coups de bâtons. Violence contagieuse puisqu’une autre protagoniste jouée par Danièle Lebrun frappe à son tour l’homme écroulé sur le sable.

Le deuil de la jeunesse

Il y a quelque chose d’accablant dans ce groupe humain en pleine déchéance, une vision particulièrement noire de la vieillesse. On peut se demander pourquoi Lars Norén, lui-même âgé de soixante-treize ans, insiste autant sur la décrépitude, comme s’il cherchait à conjurer ses propres angoisses. Ce qui explique aussi les pointes d’humour dont la pièce n’est pas dépourvue. 
Dans le livret qui accompagne le spectacle, Lars Norén cite le poème composé par Dylan Thomas pendant l’agonie de son père, N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit. C’est donc cette violence plus ou moins diffuse ou cruelle qu’il met en scène à travers ces hommes et ces femmes qui, comme l’écrit Dylan Thomas, "ragent, enragent contre la mort de la lumière
On est loin de Montaigne pour qui faire le deuil de sa jeunesse était plus dur que de quitter ce monde une fois devenu vieux. La différence c’est qu’avec les progrès de la médecine, on est vieux beaucoup plus longtemps. Un des personnages de la pièce dit que le cœur n’est pas fait pour fonctionner au-delà de cinquante ans; les années restantes seraient du rab en quelque sorte. Ce genre de remarque correspond peut-être au besoin de s’accoutumer à l’idée de sa disparition. Ce serait donc une forme de sagesse. 
Presque insensiblement des membres du groupe disparaissent, même si on distingue encore leurs traits à peine dissimulés par un tulle. Ils sont morts, mais ils continuent à parler. Peut-être parce qu’ils existent encore dans l’esprit de ceux qui leur survivent. Une chose est sûre, c’est qu’il n’y a pas d’âge pour mourir comme le rappelle vers la fin du spectacle la présence spectrale d’un enfant arrivé là on ne sait comment. D’ailleurs personne ne le remarque. C’est un migrant noyé échoué sur la plage, rappel de tous ceux qui périssent avant d’atteindre nos côtes et n’ont pas le temps de se poser des questions métaphysiques sur la vie et sur la mort.
 
Poussière, de et par Lars Norén
► jusqu’au 16 juin à la Comédie-Française
avec Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc
et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française, Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet
et les enfants, en alternance, Maxime Alexandre, Margaux Guillou, Rosalie Trigano

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