Théâtre. "Les Démons", Dostoïevski porté à ébullition par Sylvain Creuzevault

Mis à jour le 04/10/2018 à 15H22, publié le 03/10/2018 à 18H00
Sylvain Creuzevault - Les Démons 1 © DR

Le metteur en scène signe ce qui est sans doute sa création la plus aboutie avec cette adaptation survoltée du roman. Prenant le pari audacieux d’aborder l’œuvre sous un angle comique, il en révèle d’autant mieux la dimension tragique et les enjeux philosophiques. Un spectacle d’une beauté époustouflante servi par des comédiens de haut vol.

Un moine cul par-dessus tête qui s’acharne de toutes ses forces à tirer sur une corde pour faire sonner une cloche – mais en vain. Cette image à la fois truculente et cocasse semblerait plus à sa place chez Boccace ou Rabelais que chez Dostoïevski. C’est pourtant bel et bien dans l’adaptation formidable des Démons, signée par Sylvain Creuzevault, que ce personnage drolatique apparaît. 
Avant de se jeter sur la corde pour produire un carillon puissant, le sonneur a pris soin de protéger ses oreilles avec des bouchons. Malgré un entrain indéniable, ses tentatives répétées ne produiront pas le moindre bruit. Signe évident que quelque chose ne tourne pas rond. D’ailleurs à ce silence assourdissant font écho peu après les difficultés rencontrées à faire passer par une porte étroite une gigantesque croix orthodoxe – laquelle se plie difficilement à une telle épreuve et se retrouve bientôt en morceaux. 
Ces deux gags choisis parmi tant d’autres tout aussi hilarants donnent une idée assez juste de la façon dont le spectacle malmène en apparence le texte de Dostoïevski. En abordant Les Démons sous un angle comique, Sylvain Creuzevault et ses comédiens font un pari risqué. Or le plus étonnant c’est que ce traitement de choc réussit à merveille: l’humour, la dérision, loin de noyer le propos nourrissent une tension permanente.

Champagne et présentations

Tout commence dans une atmosphère joyeusement déjantée arrosée de champagne. Des verres sont même offerts aux spectateurs. Nous sommes dans le salon de Varvara Pétrovna mère du héros principal, Nikolaï Stavroguine et protectrice de Stépane Verkhovenski, un intellectuel de gauche désargenté et âgé d’une cinquantaine d’années. Cette scène d’ouverture en pleine griserie est l’occasion de faire les présentations. La chose s’avère compliquée tant les personnages sont nombreux, mais c’est là encore avec un bel entrain que les comédiens s’acquittent de leur tâche. 
Il y a notamment sur scène Nicolas Bouchaud dans le rôle de Stépane Trofimovitch Verkhovenski, Valérie Dréville dans celui de Varvara Pétrovna (la comédienne interprète aussi, sous le nom de Kirilova, une version féminine de Kirilov). D’autres ne tardent pas à faire leur entrée comme Piotr Verkhovenski, le fils de Stépane Trofimovitch (Frédéric Noaille) et aussi Nikolaï Stavroguine (joué par Vladislav Galard) de retour au pays après quatre ans d’absence. 
Cette scène d’ouverture multiplie les coups de théâtre. Pour éviter un scandale, Varvara Pétrovna a décidé de marier Stépane Verkhovenski avec Daria, une jeune fille enceinte des œuvres de Stavroguine. Le projet s’écroule quand Piotr Stépanovitch lit à voix haute une lettre dans laquelle son père lui confie son peu d’enthousiasme pour ce mariage arrangé. Les frasques de Stavroguine ne résument pas à cette seule aventure. 
Une des caractéristiques de ce personnage est la fascination qu’il exerce sur son entourage, hommes et femmes confondus. Fascination d’autant plus forte qu’elle se teinte parfois d’irritation voire de rancœur et qu’elle prend les formes les plus diverses. Survient une jeune femme un peu égarée et boiteuse de surcroît. Il s’agit de Maria Lébiadkina. Elle est bientôt rejointe par son frère visiblement éméché, le capitaine Lébiadkine. On apprend que Stavroguine lui aurait donné trois cent roubles, apparemment pour acheter son silence. Enfin débarque Ivan Chatov, le frère de Daria. Il gifle Stavroguine. 
Arrivé à ce point, dans une atmosphère quelque peu chaotique, impossible de ne pas voir en celui-ci une planète autour de laquelle gravitent tous les autres héros du roman. On découvre assez vite que pour des raisons obscures il a épousé en secret Maria Lébiadkina, qu’Ivan Chatov est son disciple, mais un disciple déçu. Et enfin que Piotr Stépanovitch est son complice dans un complot nihiliste visant à déstabiliser le régime mais pour lequel il est d’abord envisagé d’assassiner l’un des leurs considéré comme un traître potentiel à la cause. 

Politique, morale et philosophie

À l’origine Dostoïevski avait conçu Les Démons comme une œuvre polémique inspirée par un fait-divers, le meurtre à Moscou d’un étudiant par un certain Netchaïev à la tête d’un groupuscule révolutionnaire, La Vindicte du Peuple. Très vite le roman va prendre une forme plus ambitieuse.

Je désire exprimer plusieurs idées, dussent mes facultés artistiques y périr. Je suis entraîné par ce qui s’est amassé dans mon esprit et dans mon cœur.

Dostoïevski dans une lettre à l’un de ses proches.

Il s’est produit ce dont témoigne l’évangéliste Luc. Les démons sont sortis du peuple pour entrer dans un troupeau de pourceaux… c’est-à-dire les Netchaïev et autres. C’est là le thème de mon roman.

Dostoïevski, dans une autre lettre à propos de Netchaïev.
Ce n’est en fin de compte qu’un des thèmes car en approfondissant son livre Dostoïevski y a insufflé ses préoccupations, non seulement politiques, mais aussi morales, théologiques et philosophiques, avec à la clef la question brûlante et irrésolue de l’athéisme, incarnée notamment par les figures de Stavroguine, de Kirilov et de Chatov.

Bouillonnement tous azimuts 

Comment transposer à la scène une telle complexité tant en ce qui concerne l’intrigue que pour ce qui a trait aux thèmes abordés dans le texte original? Depuis plusieurs années Sylvain Creuzevault suit un cheminement intellectuel d’une remarquable cohérence passant de Notre terreur (2009), un spectacle sur la Révolution Française au Capital et son singe (2014), inspiré du Capital de Karl Marx à Angelus Novus AntiFaust (2016), une version échevelée du Faust de Goethe hantée par les figures de Marx mais aussi de Walter Benjamin ou Ernst Bloch
Familier du fourmillement idéologique ou, pour le dire autrement, de la façon dont les idées s’incarnent dans les corps des comédiens et des effets électrisant que cela peut éventuellement produire, il saisit littéralement Les Démons sous la forme d’un bouillonnement tous azimuts. Mais sachant que le danger est grand dans une telle approche de se brûler les ailes, il joue avec brio, et grâce à la complicité de comédiens, d’une formidable inventivité la carte de la distanciation. 
Sylvain Creuzevault - Les Démons 2 © DR
Il en résulte un spectacle dont l’aspect à la fois très physique et très enlevé porté par un humour saillant contraste avec la violence et le tragique de situations parfois insoutenables. La scène de la confession où Stavroguine est confronté à l’évêque Tikhone interprété par Sava Lolov est particulièrement saisissante dans la façon dont elle montre une double tension, à la fois attraction et répulsion, entre les deux personnages, gérée avec un subtil zeste d’ironie. 
Un magnétisme palpable opère entre les deux hommes, même si l’un semble par instants presque flotter au-dessus du sol. La réaction de l’évêque quand Stavroguine lui raconte comme il a violé une petite fille laquelle s’est ensuite pendue est curieusement lunaire. Ce jeu double où l’apparence comique entre en tension avec la violence de ce qui se passe sur scène est aussi ce qui donne tant d’impact à des scènes comme l’assassinat de Chatov avec les difficultés rencontrée ensuite à soulever son cadavre ou encore à ce moment crucial où Kirilov – ici Kirilova – doit signer la lettre par laquelle, avant de mettre fin à ses jours, elle assume le meurtre. 
Assise sur une chaise roulante, Valérie Dréville offre un exemple étourdissant de ce jeu dédoublé donnant à voir une véritable dissociation, comme déchirée par une faille intérieure, à la fois gloussant et se moquant tout en exprimant avec force la conviction du personnage pour qui se suicider est en quelque sorte devenir l’égal de Dieu. Un déchirement hautement représentatif de ce qui se trame au cœur de ce spectacle sur le fil du rasoir, à la fois drôle et tendu à l’extrême, mené de bout en bout avec une énergie et une imagination fulgurantes par des acteurs particulièrement inspirés.
 
Les Démons, d’après Fédor Dostoïevski, adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault
avec Nicolas Bouchaud, Valérie Dréville, Vladislav Galard, Michèle Goddet, Arthur Igual, Sava Lolov, Léo-Antonin Lutinier, Frédéric Noaille, Amandine Pudlo, Blanche Ripoche, Anne-Laure Tondu.

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