Théâtre. "Jusque dans vos bras", les morsures d’amour des Chiens de Navarre

Mis à jour le 17/11/2017 à 10H41, publié le 16/11/2017 à 14H00
Chiens de Navarre Jusque dans vos bras © Philippe Lebruman

Emmené par Jean-Christophe Meurisse, ce collectif à géographie variable est à son meilleur niveau dans cette satire féroce et désopilante de la France contemporaine. Enchaînant des tableaux plus délirants les uns que les autres, ils abordent les sujets les plus graves pour les torpiller avec un culot et un brio aussi drôles que dévastateurs.

Une prairie verte baignant dans une lumière crépusculaire. Le spectacle n’a pas encore commencé et pourtant, alors que le public prend place dans les gradins, cet espace désolé vaguement éclairé par un lampadaire, où flottent ça et là des nuages de brume, évoque curieusement la scène d’ouverture de Macbeth. Il ne manque plus que les trois sorcières… On devine déjà leurs voix sarcastiques: "Le beau est laid, le laid est beau / planons dans la brume et l’air crasseux". L’impression est d’autant plus étrange qu’on peut légitimement la considérer comme une fausse piste.
Tout indique, en effet, que Jusque dans vos bras, nouvelle création des Chiens de Navarre n’a rien à voir avec Shakespeare. D’ailleurs l’acteur qui s’adresse à présent au public du théâtre des Bouffes du Nord à Paris n’a rien d’une sorcière ni d’un guerrier reprenant son souffle à l’issue d’une bataille sanglante. Et puis Les Chiens de Navarre n’ont pas l’habitude de monter des pièces du répertoire.
Depuis sa naissance en 2005, ce collectif créé par Jean-Christophe Meurisse explore une veine satirique débridée unique en son genre au fil de spectacles fruits d’une écriture collective à partir d’improvisations. Il y a eu notamment Une raclette, Nous avons les machines, Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, autant d’incursions féroces d’une drôlerie époustouflante au cœur des turpitudes de notre époque. À chaque fois, il s’agit de se situer sur une crête inconfortable où nos certitudes et autres petits mensonges sont mis à mal en soulignant la différence entre l’image fantasmée que la société projette d’elle-même et une réalité nettement plus problématique sur laquelle on préfère en général fermer les yeux. En ce sens Les Chiens de Navarre, c’est un peu le retour du refoulé.
Ainsi notre ironique Monsieur Loyal salue dès l’ouverture du spectacle le courage du public d’être venu dans un quartier aussi mal famé. Ce qu’il ne dit pas, mais qui devient criant au fil des tableaux qui vont suivre, c’est que dans les rues autour des Bouffes du Nord et jusqu’à la porte de la Chapelle, vivent ou plutôt survivent, quand ils ne sont pas délogés par la police, des réfugiés. Or la question brûlante des migrants – que notre pays répugne à accueillir – revient régulièrement sous des formes diverses, tantôt amères, tantôt cocasses, dans cette fine satire de la France contemporaine qu’est Jusque dans vos bras.
 
Farce grotesque
"Vous avez fait bon voyage?", demande, par exemple, ce couple bien disposé, mais tellement mal à l’aise au moment d’accueillir dans son appartement des Africains ayant risqué leur vie pour venir en Europe qu’ils multiplient les gaffes et autres remarques incongrues. Impitoyablement, bons sentiments et mauvaise conscience sont passés à la moulinette d’un humour ravageur. Jusqu’au sauvetage d’un canot de fortune avec à son bord des migrants pour lequel les spectateurs sont sollicités sous l’œil goguenard de requins sortis tout droit d’un film de Walt Disney.
Ce tableau est précédé d’un pique-nique entre quadras dont le discours "décomplexé", comme on dit aujourd’hui, cumule les clichés racistes tandis qu’en arrière plan un naturiste à hurler de rire s’ébroue, lui aussi sans complexe. Preuve que Les Chiens de Navarre n’épargnent rien ni personne, on trouve même parmi les convives l’ultime militant du Parti Socialiste une banane entamée à la main en guise de rose dont les circonlocutions alambiquées traduisent assez bien la confusion actuelle en matière d’idéologie comme de valeurs. C’est la confusion caractéristique d’une société qui, ayant perdu ses points de repère, est prête à se jeter dans les bras des populismes de tous poils.
Mais l’esprit de sérieux n’est pas de mise dans ce spectacle où les questions les plus graves sont volontairement traitées sur un mode léger. C’est ainsi qu’en écho au pique-nique mentionné plus haut, l’apparition de Marie-Antoinette aux côtés d’un général De Gaulle géant et plus tard d’Obélix offre une version dérisoire des querelles sur l’identité française. Ou que l’entretien avec un Congolais dans les bureaux de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) tourne à la farce grotesque.
Malgré cela, ce qui paradoxalement transparaît au fil de ce spectacle admirablement construit et rondement mené, c’est une certaine vision de la tendresse humaine. Car s’ils ont du mordant, Les Chiens de Navarre ne cherchent pas à blesser, au contraire. Et même s’ils n’en sont pas à clamer que l’amour sauvera le monde, ils rêvent à l’évidence d’une société réconciliée avec elle-même.
Jusque dans vos bras ill2 © Philippe Lebruman
Au début de la représentation, notre Monsieur Loyal demande aux spectateurs cette chose un peu folle, de se tenir par la main. Cela peut sembler ridicule mais pas tant que ça au fond. D’autant que quelques secondes plus tard, on assiste en plein enterrement au pugilat d’une famille devant le cercueil encore ouvert où gît le corps à peine refroidi du parent décédé. Que ce défoulement sauvage et jubilatoire se déroule sur fond de All You Need is Love des Beatles en dit long sur la capacité des Chiens de Navarre à traiter sans vergogne les sujets les plus intouchables.
Face à ce goût de tout basculer ainsi cul par-dessus tête, on repense du coup aux sorcières de Macbeth dont l’ombre propitiatoire plane malgré tout sur ce spectacle, un de leurs plus réussis. Et, pour paraphraser Shakespeare, on se dit que décidément "le fond de l’air est crasse".
 
Jusque dans vos bras, par Les Chiens de Navarre, mise en scène Jean-Christophe Meurisse
avec Caroline Binder, Céline Fuher, Matthias Jacquin, Charlotte Laemmel, Athaya Mokonzi, Cédric Moreau, Pascal Sangla, Alexandre Steiger, Brahim Takioullah, Maxence Tual, Adèle Zouane
> jusqu’au 2 décembre aux Bouffes du Nord, Paris.
 
> 7 au 18 décembre à Montpellier théâtre Humain Trop Humain
> 12 au 21 décembre au théâtre Dijon-Bourgogne, Dijon
> 10 au 13 janvier 2018 au théâtre Daniel Sorano, Toulouse
> 18 janvier 2018 au Manège, Maubeuge
> 23 au 25 janvier 2018 à L’Apostrophe, Pontoise
> 31 janvier au 2 février 2018 au Carré des Jalles, Saint-Médard-en-Jalles
> 6 au 10 février 2018 au théâtre du Gymnase, Marseille
> 14 au 15 février 2018 au Centre Dramatique National d’Orléans.

► Sortir avec desmotsdeminuit.fr

 nous écrire, s'abonner à la newsletter: desmotsdeminuit@francetv.fr

► La page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.

► @desmotsdeminuit