Théâtre. "Imitation of Life", Kornél Mundruczó: la vie nue

Mis à jour le 18/04/2018 à 13H15, publié le 17/04/2018 à 12H00
Imitation of life Kornél Mundruczó, © Marcell RÉV

Partant d’un simple gros plan sur un visage de femme, le dramaturge et metteur en scène hongrois présente dans ce spectacle gigogne, à la fois profondément touchant et d’une remarquable rigueur formelle, la vision acide d’une société rongée par la corruption et la haine de l’autre où la question de l’espace apparaît vitale à plus d’un titre.

Au premier abord cela ressemble à un documentaire. Une femme répond à des questions. Son visage marqué apparaît en gros plan sur un écran. On découvrira plus tard qu’elle est assise dans ce qui doit être son logement. On ne voit pas son interlocuteur, mais on l’entend poser des questions. On comprend assez vite qu’il ne s’agit pas d’un journaliste. Et que ce n’est pas à une interview, mais à un interrogatoire qu’on assiste. Les questions deviennent de plus en plus insidieuses. Le ton se durcit. Mais la femme résiste. On ne la lui fait pas. Celui qui se tient en face d’elle et la met ainsi sur le gril est un huissier venu réclamer des loyers impayés. 
Auteur de plusieurs spectacles au lyrisme puissant mais d’une violence parfois difficilement soutenable, de The Frankenstein Project à Hard to Be a God,  le metteur en scène et cinéaste hongrois Kornél Mundruczó explore la part obscure d’une réalité qui ne concerne pas seulement l’Europe de l’Est en abordant des sujets dérangeants, tels l’inceste, le trafic d’être humains ou la prostitution. 
Inspiré d’un fait-divers survenu à Budapest en 2015, Imitation of Life, poursuit dans cette veine offrant, alors que Viktor Orban vient d’être réélu triomphalement – avec, il est vrai, de forts soupçons de fraude électorale – à la tête du pays, une vision particulièrement acerbe de la Hongrie contemporaine. Car la femme sans défense face à l’homme qui ne lui laisse aucun répit a peu d’arguments pour se défendre. Son mari vient de mourir, son fils a disparu. Elle n’a pas d’argent. 
L’huissier sans état d’âme s’apprête à procéder à l’expulsion. La femme alors lui raconte tout ce qu’elle a vécu en tant que Rom depuis sa naissance. Son témoignage est d’autant plus bouleversant qu’elle s’exprime avec une ironie mordante. Toute une vie à résister, confrontée à la haine de l’autre. Impossible de ne pas y voir un écho aux discours de Viktor Orban sur les migrants qui menaceraient l’intégrité du pays alors qu’à l’intérieur des frontières des populations y sont déjà victimes de discrimination. 

Cocktail explosif

On apprendra bientôt que le fils disparu ne supporte plus d’être ainsi stigmatisé. Il ne veut pas être considéré comme un Rom, c’est pourquoi il a coupé avec sa famille et dissimule ses origines. Une fois l’écran escamoté, la femme et l’huissier apparaissent en chair et en os dans l’appartement décati. L’homme passe plusieurs coups de téléphone révélateurs des combines louches dans lesquelles il trempe. Avec les logements récupérés en expulsant leurs locataires impécunieux, il se livre à un trafic rémunérateur. Touché par le récit de cette femme dont il ne connaissait rien, il décide dans un sursaut d’humanité de ne pas la mettre dehors. 
Bientôt la scène subit un mouvement étrange. Tout le décor bascule du sol au plafond, tournant sur lui-même comme si l’on avait affaire au tambour d’une machine à laver, mais en beaucoup plus lent. Meubles, tiroirs, vaisselle, objets divers, tout se casse la figure tandis qu’on entend des craquements sinistres. Ce chamboulement inouï qui ne laisse rien en place est évidemment une impressionnante métaphore de la mort. 
Du coup quand une jeune femme débarque, une fois l’espace stabilisé, pour prendre possession des lieux en tant que nouvelle locataire, le désordre dans lequel elle essaie tant bien que mal de s’installer est comme le reflet de sa propre situation morale. Mundruczó superpose ici avec beaucoup d’intuition l’histoire personnelle de cette femme en rupture installée là avec son fils pour commencer une nouvelle vie et cette autre histoire que racontent les murs. 
Alors les mots, ou expressions, "espace", "habiter", "avoir un toit", se chargent d’une multiplicité de résonances. Des résonances à mettre en parallèle avec ce que vit le jeune Rom lui aussi en rupture avec sa communauté et qui n’arrive pas pour autant à s’intégrer dans la société hongroise. Son seul port d’attache, si l’on peut dire, c’est l’appartement de sa mère. Il y a là un cocktail explosif dont Kornél Mundruczó montre avec beaucoup de force les effets dévastateurs dans ce spectacle aussi âpre et troublant qu’admirablement tenu. L’un de ses plus réussis.
 
Imitation of Life, de et par Kornél Mundruczó
avec Lorinc Ruszó, Lili Monori, Mihály Sudár, Roland Rába, Veronika Fenyvesi, Annamária Láng, Szilveszter Ruszó, Zsombor Jéger, Jónás Harcos, Dáriusz Kozma

► 18 au 21 avril au Maillon, Strasbourg (67)
teaser
 
► Sortir avec desmotsdeminuit.fr

 nous écrire, s'abonner à la newsletter: desmotsdeminuit@francetv.fr

► La page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.

► @desmotsdeminuit