Théâtre. "Crowd", quand Gisèle Vienne traverse les apparences

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 24/12/2017 à 21H03, publié le 15/12/2017 à 18H00
Crowd Gisèle Vienne © Estelle Hanania

Dans cette nouvelle création, la chorégraphe reconstitue une rave party improvisée où le mouvement des danseurs exposés en pleine lumière laisse bientôt entrevoir une réalité sous-jacente nettement plus complexe dominée par des pulsions mêlant jubilation des corps et sentiment menaçant d’une violence latente. Un spectacle d’une intensité et d’une force plastique éblouissantes.

Difficile d’imaginer un spectacle sans texte aussi parlant que cette nouvelle création de Gisèle Vienne. En chorégraphiant ce qui au premier abord évoque furieusement une partie festive improvisée sous le signe de la sensualité et de la libération des corps, Crowd ne se contente pas de célébrer les plaisirs du déhanchement collectif. Avant même que le spectacle démarre, le sol jonché, ça et là, de détritus, cannettes, bouteilles vides, sachets de chips, laisse entendre que, substances aidant, les réjouissances durent déjà depuis longtemps. 
Une danseuse entre en scène, bientôt suivie d’autres participants. Ça n’a l’air de rien et pourtant on est aussitôt saisi par la façon dont ils occupent l’espace – à la fois dans le temps et hors du temps. Une alchimie troublante s’installe entre continuité et rupture. Par un puissant effet de distanciation, les mouvements des danseurs semblent à la fois terriblement vivants et étrangement suspendus. Le fait que Giselle Vienne travaille la gestuelle comme s’il s’agissait d’images vidéo susceptibles d’être ralenties ou accélérées à loisir, voire reproduites en boucles ou encore simplement arrêtées est bien sûr déterminant dans cette impression paradoxale de suspension. 
Notons qu’il ne s’agit pas d’un procédé ni d’un gimmick bêtement formel, mais d’une approche minutieusement détaillée au service d’une dramaturgie conçue en partenariat avec l’écrivain Dennis Cooper, complice de longue date de la chorégraphe. Si ce spectacle tranche avec The Ventriloquists Convention, leur création précédente qui, comme son titre l’indique, mettait en scène une convention de ventriloques aux Etats-Unis, on y retrouve cependant une capacité comparable à faire coexister plusieurs couches de significations.
Crowd Gisèle Vienne 2 © Estelle Hanania

Multiplicité

Quelque chose dans Crowd opère en profondeur, on en discerne les effets à la surface. Cette relation permanente entre ce qui est visible et ce qui se trame de façon sous-jacente, jamais montré mais toujours finement suggéré est ce qui donne au spectacle toute sa force. Au gré d’une dynamique jouant sur la tension entre individu et groupe, on assiste à une traversée des états comme des apparences. 
Sans construire une narration à proprement parler, même si on suit plus ou moins clairement une évolution, ce qui se déroule sur le plateau offre une multiplicité de récits possibles. Où l’on comprend que le plaisir ne va pas sans autodestruction, les pulsions sexuelles sans violence latente, l’empire des sens sans cruauté, la transe sans élans mystiques. Ce qu’on voit est en permanence doublé par ce qu’on devine; tout comme ce qu’on devine est confirmé par ce qu’on voit. Mais entre le fantasme et sa réalisation, Giselle Vienne ménage un espace d’indétermination dans lequel l’imagination du spectateur peut s’engouffrer à loisir. 
Cela fonctionne d’autant mieux que, du début à la fin, la bande-son concoctée par Peter Rehberg et spatialisée par Stephen O’Malley fait littéralement corps avec le mouvement des danseurs. On assiste bel et bien à une œuvre d’art totale d’une plasticité organique admirablement maîtrisée. Car même pris dans une dynamique d’ensemble chaque danseur a sa personnalité propre, on serait presque tenté de dire sa biographie. Ce n’est donc plus simplement une chorégraphie qui se déploie sous nos yeux, mais un réseau complexe d’interactions entre des personnages au fil d’une progression où toutes sortes d’événements plus moins inquiétants peuvent survenir. 
Chorégraphe, marionnettiste, metteur en scène, plasticienne, Giselle Vienne ne cesse d’inventer depuis I Apologise, en 2004, à This How You Will disappear, en 2010, des spectacles incomparables dont la beauté troublante puise aux sources de l’inconscient. Mais avec des œuvres comme The Ventriloquists Convention en 2015 et aujourd’hui Crowd, il n’est pas exagéré de dire qu’elle se surpasse et doit être légitimement considérée comme une des artistes les plus importantes de sa génération.
 
Crowd, de et par Giselle Vienne, dramaturgie de Giselle et Denis Cooper
> jusqu’au 16 décembre au théâtre Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’Automne
> 26 et 27 janvier au Kaaaitheater, Bruxelles (Belgique)
> 27 et 28 février à la MC2, Grenoble
> 6 au 9 mars au Théâtre National de Bretagne, Rennes
> 29 mai à la Filature de Mulhouse
> 16 au 19 mai au Wiener Festwochen à Vienne (Autriche)
> 13 au 15 juin à la Volksbühne, Berlin (Allemagne)


> Gisèle Vienne, entretien, Des Mots de Minuit en 2012


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