Théâtre. "Au Bois", dans la forêt du conte du Petit Chaperon Rouge avec Claudine Galea et Benoît Bradel

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 03/05/2018 à 23H39, publié le 03/05/2018 à 13H57
"Au bois" - Claudine Galea / Benoît Bradel © Jean-Louis Fernandez

La dramaturge offre une relecture à la fois poétique et mordante du Petit Chaperon rouge où elle revisite l’imaginaire intemporel de la littérature enfantine sous un angle on ne peut plus contemporain. Un texte piquant remarquablement servi par une mise en scène drôle et inspirée où musique et jeu des acteurs sont étroitement intriqués.

Le conte n’est plus ce qu’il était. Le bois non plus d’ailleurs. Le merveilleux s’est fané. C’est l’âge. On n’y croît plus. Ou plus de la même façon. Et la forêt? Qu’en reste-t-il? Coincée entre des voies rapides aux abords de la ville, c’est désormais un espace passablement délabré, jonché de détritus, plastiques, seringues, préservatifs usagés. Une aire de jeu pour enfants y a été aménagée, avec des portiques, une balançoire, un kiosque… 
Dans Au Bois, Claudine Galea revisite avec une bonne dose d’humour les récits qui ont bercé son enfance – et la nôtre. À l’origine, elle travaillait sur une version contemporaine du Petit Chaperon rouge destinée au jeune public. Mais au cours du processus d’écriture, assez vite, elle a fait éclater les codes privilégiant une vision très personnelle et piquante de ce récit axée sur la relation entre la mère et la fille, mais pas seulement. 
Ressassé par plusieurs générations, comme beaucoup d’autres contes du même tonneau, Le Petit Chaperon rouge a quelque chose d’un réservoir inépuisable d’où émergent toujours de nouveaux ressorts. Au fond, on pourrait dire que cette histoire de méchant loup et de petite fille qui va dans la forêt nous tend un miroir et, en ce sens, ne cesse de nous en apprendre toujours plus sur nous-mêmes. 
C’est sans doute là que Claudine Galea trouve en Benoît Bradel un lecteur particulièrement réceptif. En témoigne la réussite de ce spectacle, créé en mars au Théâtre national de Strasbourg, fruit de la rencontre des plus heureuses entre une écriture singulière et un metteur en scène depuis longtemps intéressé par les relations complexes pour ne pas dire troubles que les adultes entretiennent avec le merveilleux. Avec à son actif des créations comme Blanche-Neige, septet cruel, d’après Robert Walser ou A.L.I.C.E, d’après Lewis Carroll, Benoît Bradel n’en est, en effet, pas à sa première expérience dans le domaine du conte. 
Quant à Claudine Galea, si elle publie régulièrement des livres pour le jeune public, elle s’est aussi distinguée avec des textes extrêmement forts et dérangeants comme Au Bord, dont le point de départ était la célèbre photo d’une soldate et tortionnaire américaine tenant en laisse un prisonnier à Guantanamo. 
Une des particularités de Au Bois, c’est que tout en s’exprimant à la première personne du singulier, les personnages y ont une identité poreuse. Cette ambivalence agit en profondeur au point de suggérer une entité générale diffuse comme si l’on se trouvait au cœur d’un maelström mental ou verbal, un creuset où l’imaginaire intemporel du conte se mêle à des préoccupations plus contemporaines. 

Pulsions, fantasmes et peurs

Le texte alterne dialogue serrés, monologues, tirades collectives et même chansons sans oublier les interventions d’un chœur, la RumeurPublic ou de Voix merveilleuses, dites aussi "Chœur des belettes". Rien d’étonnant donc si cette écriture chorale est rendue sur le plateau par une intrication serrée entre jeu et musique – composée par Alexandros Markeas avec des interventions à la guitare de Seb Martel. 
Ce dernier interprète aussi un Loup aux côtés d’Emilie Incerti Formentini, la Mère, de Séphora Pondi, la Petite, de Raoul Fernandez, le Chasseur et enfin d’Emmanuelle Lafon, le Bois. Car bien sûr, le Bois a aussi son mot à dire dans cette ténébreuse histoire. Le décor du spectacle n’évoque pas tant une forêt qu’une aire de jeu pour enfants. Mais on n’a pas de mal à comprendre qu’il s’agit aussi d’un de ces espaces marginaux plantés d’arbres et de buissons mal entretenus à l’orée des grandes villes où il ne fait pas bon s’égarer. 
C’est aussi évidemment un terrain métaphorique, lieu de toutes les pulsions, de tous les fantasmes, de toutes les peurs. Un lieu à la fois dangereux et excitant. Ironiquement ce n’est pas la petite fille, une adolescente en fait, qui se perd dans la forêt, mais la Mère. En route pour rendre visite à la grand-mère – une corvée dont la fille n’a pas voulu s’acquitter –, elle décide de couper par le bois. Non seulement elle n’a pas peur du Loup, mais elle a soif d’aventure. 
En inversant ainsi la situation de départ, Claudine Galea ne se contente pas de chambouler le conte, elle fait exister des adultes à hauteur d’enfants, sans jamais tomber dans le ridicule. Pour employer une expression chère à Witold Gombrowicz, on pourrait dire que les personnages de ce spectacle sont "cousus d’enfant". 
"Au bois" - Claudine Galea / Benoît Bradel 2 © Jean-Louis Fernandez
Cette légèreté charmante de qui se risque en dehors des sentiers battus en quête d’un inconnu alléchant autant qu’angoissant est admirablement traduite par Emilie Incerti Formentini. Il y a dans son jeu quelque chose qui touche au fantasque mais pimenté d’humour et tellement maîtrisé qu’on est de tout cœur avec elle. Un indispensable grain de folie auquel l’ensemble du spectacle semble d’emblée s’accorder. Comme si elle donnait le ton. Comme si toute cette histoire était une projection de son esprit – ce qui en réalité n’a pas vraiment d’importance. 
En comparaison, sa fille semblerait presque trop sérieuse, même si elle participe comme tous les autres de cette fantasmagorie générale. D’ailleurs, pensant faire plaisir à sa mère, elle lui a rapporté un DVD de La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Où l’on peut légitimement voir à la fois un clin d’œil de l’auteur, mais aussi l’occasion fortuite de souligner le danger qui guette, la menace du prédateur toujours à l’affût. 
Car c’est à ce moment-là que la Petite découvre que la maison est vide. Sa mère a disparu. Partie à sa recherche, elle comprend bientôt, que non seulement le "Bois n’est pas dormant", mais qu’il est habité par toutes sortes de forces plus ou moins sauvages et qu’il est même sacrément turbulent. 
De ce texte fort bien écrit à l’ironie mordante, on se dit qu’il aurait aussi bien pu faire l’objet d’un livret d’opéra. D’où l’intérêt de cette version chorale en forme d’incursion poétique et musicale traversée de réminiscences et autres épiphanies relues à lumière du fait-divers et autres événements traumatisants qui alimentent nos mythologies contemporaines. 
 
Au Bois, de Claudine Galea, mise en scène Benoît Bradel
avec Raoul Fernandez, Emilie Incerti Formentini, Emmanuelle Lafon, Seb Martel, Séphora Pondi

► jusqu' au 19 mai au Théâtre de la Colline, Paris (75)

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