Théâtre. "À la trace", la quête d’une mère selon Alexandra Badea et Anne Théron

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 03/02/2018 à 19H16, publié le 03/02/2018 à 12H00
A la trace - Anne Théron © Jean-Louis Fernandez

Une femme se lance à la recherche d’une autre femme dont elle ne sait à peu près rien. Guidée par une simple intuition, elle ignore pourquoi elle entreprend une telle aventure. Remarquablement interprétée et mise en scène cette investigation passionnée questionne la complexité des rapports de filiation dans un monde bouleversé par les réseaux sociaux et la réalité virtuelle.

Cela aurait pu être le sujet d’un roman ou d’un film. Comme si l’on se trouvait au croisement de plusieurs genres. Comme si l’écriture dramatique devait emprunter à d’autres mediums pour rendre compte d’un mouvement éperdu impliquant trois générations de femmes gravitant autour d’une déchirure, entre fuite et quête de l’autre – qui est aussi une quête de soi-même. 
Il y a d’abord la découverte par Clara (Liza Blanchard) à la mort de son père d’une carte électorale dans la cave de la maison familiale. La carte est au nom d’une certaine Anna Girardin. Sans bien comprendre pourquoi, Clara éprouve le besoin de savoir qui est cette femme et quel rôle elle a joué auprès de son père. Via Internet et les réseaux sociaux, elle entreprend des recherches. Elle a 22 ans. Elle est à la fois actrice de son histoire et narratrice, d’où la dimension romanesque. 
Dès le début, vêtue d’un parka et bonnet sur la tête, elle parle à la deuxième personne. Elle s’adresse mentalement à Anna Girardin. Une des "Anna Girardin" dont elle a trouvé la trace – elle en rencontrera quatre, toutes interprétées par Judith Henry. Elle la suit dans la rue. L’écoute chanter dans un bar devant une clientèle clairsemée. Et finalement l’aborde. Elle fera de même avec les trois autres. Même si à chaque rencontre, elle comprend qu’il ne s’agit pas de la bonne personne, quelque chose se passe, une confrontation qui lui en apprend un peu plus sur la vie des autres et pas seulement la sienne. 
En faisant la connaissance de ces femmes, elle s’intéresse à leur histoire. La deuxième Anna Girardin est avocate. Prenant comme par déformation professionnelle la défense du père de Clara, elle lui conseille d’abandonner ses recherches. Car, dit-elle, la transparence a des limites, chacun a droit à sa part d’obscurité, "le mensonge défend le territoire de l’intime".  Même si elle comprend très bien les arguments de l’avocate, Clara n’est pas convaincue car ce qu’elle veut savoir la concerne au plus près. Plus tard elle dira au sujet d’Anna: "Je voudrais connaître son mensonge". 
A la trace - Anne Théron (1) © Jean-Louis Fernandez
Loin d’être une succession linéaire de rencontres constituant les étapes d’un parcours initiatique, le spectacle évoque plutôt une mosaïque dont les motifs se juxtaposent. Cela tient en partie à la scénographie qui se déploie sur plusieurs plans. Avec, à l’avant-scène, deux rangées de fauteuils de chaque côté d’un espace vide comme dans une salle d’attente d’aéroport tandis qu’au milieu du plateau se dresse une structure sur plusieurs étages composée de cases rappelant un immeuble vu en coupe. 
Pendant que Clara poursuit ses investigations, on suit la vie d’une autre femme interprétée par Nathalie Richard. Une femme qui voyage aux quatre coins du monde et a des relations avec des hommes différents sur Internet. On voit leurs visages projetés en gros plan sur une image vidéo. Joués par les comédiens Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad et Laurent Poitrenaud, ils sont là sans y être puisqu’ils ont été filmés en amont pendant la préparation du spectacle. 
Ce n’est donc pas un hasard si ces dialogues avec des interlocuteurs à la fois présents et absents suscitent un curieux sentiment de vertige. Comme si un doute s’instaurait au cœur même de la relation, induit par la nature des rapports médiatisés par des écrans. Jean Baudrillard parle à ce propos de "convivialité fantôme". De fait on a l’impression, qu’alcool aidant, chacun peut raconter n’importe quoi sur qui il est et le lieu où il se trouve, la vérité n’étant en l’occurrence qu’une option possible. 

Sensibilité et retenue

Pour autant leurs échanges sont loin de se résumer à un simple badinage sans conviction. Ce trouble induit par le virtuel dans les relations humaines est un thème récurrent du théâtre d’Alexandra Badea. Il se double ici de la question plus brûlante de l’absence. Dès le début, le spectacle s’articule autour d’un manque, un vide éprouvant. C’est le manque d’une mère ou d’une fille, voire des deux. La difficulté d’être mère ou d’être fille, le don de la vie, la complexité de la filiation, telles sont les préoccupations remuantes qui animent les trois femmes dont on suit la trace dans cette quête douloureuse. 
Car il y a une troisième femme, Margaux, jouée par Maryvonne Schiltz, dont l’histoire rejoint celle de Clara et d’Anna. À la différence des deux autres, Margaux attend. Sans savoir quoi bien sûr, car rien n’est joué d’avance. Tandis que Clara poursuit sa quête, on découvre peu à peu qui est la vraie Anna. Nathalie Richard donne à cette femme marquée par la vie une densité humaine d’autant plus frappante que s’y ajoute une touche de mystère. Il y a en elle à la fois une soif de vivre et une blessure encore ouverte. Le talent de la comédienne consiste à ne jamais exposer ce tourment mais à le laisser deviner au fur et à mesure que l’on découvre son passé et comment elle a tenté encore très jeune de mettre fin à ses jours. 
Au fil de ses conversations sur Internet on apprend qu’elle a quitté Paris quand elle avait vingt-huit ans pour ne jamais y retourner. Depuis elle navigue autour du monde, Tokyo, New York, Berlin… en vendant des œuvres d’art. Elle dit aimer les villes où il n’y a rien de familier, disparaître dans la foule anonyme comme à Tokyo où, remarque-t-elle, "Il y a une absence permanente. Comme si on n’était pas là".
Il est rare que le théâtre rende compte avec un dosage aussi équilibré de sensibilité et de retenue d’une double trajectoire dont les protagonistes ne savent que très peu de choses les uns des autres alors que les relie le lien le plus intime qui soit puisqu’il s’agit de filiation. On pense par moments au cinéma de Krzysztov Kieslowski. Cette réussite s’inscrit sans aucun doute dans la conception même de ce projet imaginé à l’origine par Anne Théron. 
Dramaturge, metteuse en scène, mais aussi romancière et cinéaste, après Ne me touchez pas, sa création précédente inspirée des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, elle a d’abord imaginé un spectacle sur la relation mère/fille à partir du conte d’Andersen La Reine des neiges. En cours d’écriture constatant que le projet n’avançait pas, elle s’est tournée vers Alexandra Badea à qui elle a commandé un texte sur le même thème, mais plus du tout dans l’esprit d’un conte pour enfants. 
À la trace est ainsi le fruit autant d’un processus d’écriture que d’une collaboration étroite entre les deux femmes. De l’univers fantasmagorique du conte, le projet a basculé vers une perspective tout à fait différente: la vision contemporaine d’un monde pulvérisé où évoluent des personnages solitaires gravitant les uns autour des autres un peu comme des météores, avec au centre la question brûlante de la filiation hantée par l’absence et travaillée par le désir de renouer des liens rompus. Un conte moderne qui nous touche de près.
 
À la trace, de Alexandra Badea, mise en scène Anne Théron
avec, sur scène, Liza Blanchard, Judith Henry, Nathalie Richard, Maryvonne Schilz et, comédiens filmés, Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad, Laurent Poitrenaux.
> jusqu’au 10 février au Théâtre National de Strasbourg

> 20 et 21 février à La Passerelle Saint-Brieuc
> 28 février au 3 mars aux Célestins, Lyon
> 24 au 27 avril à la MC 2, Grenoble
> 2 au 26 mai à La Colline, Paris


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