Théâtre. "1993", Aurélien Bellanger et Julien Gosselin sondent les contradictions du chantier européen

Mis à jour le 23/01/2018 à 13H49, publié le 13/01/2018 à 12H00
1993 Bellanger Gosselin illustration © Jean-Louis Fernandez

La fin de l’histoire n’est pas pour demain apprend-on dans cette percée au sein des perturbations d’un continent envisagé comme un work in progress où l’on se demande au passage si le projet européen ne ressemblerait pas à une maquette peuplée de playmobils plutôt qu’à une construction impliquant des hommes et des femmes en chair et en os.

Qu’il s’agisse du Brexit ou de la remise en question de ses institutions par les gouvernements hongrois et polonais, sans oublier la Catalogne tentée de se séparer du giron espagnol, l’Union Européenne traverse actuellement une crise sans précédent. L’optimisme affiché à l’orée des années 1990 au lendemain de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’URSS semble désormais bien loin. 
Aussi en découvrant 1993, nouvelle création du metteur en scène Julien Gosselin sur un texte d’Aurélien Bellanger inspiré par la réalisation du tunnel sous la Manche achevée cette année-là, on se dit qu’il faut une certaine dose d’ironie pour revenir sur ce symbole hautement significatif du rapprochement des peuples favorisé par la construction européenne. 
Un autre tunnel est aussi évoqué dans le spectacle, celui inauguré par le CERN en 1989 près de la frontière franco-suisse, prévu pour abriter un accélérateur de particules. Partant de ces deux infrastructures dans lesquelles on peut légitimement voir l’expression d’une forte confiance en l’avenir, le spectacle nous plonge littéralement dans le noir comme si nous assistions sous la terre aux mouvements d’un tunnelier en train de forer le sol. 
Curieusement des signaux lumineux intermittents – sans doute des particules en accélération – donnent l’impression de foncer à toute allure dans l’obscurité. Vers quoi se dirige-t-on ainsi à la vitesse grand V? Cela n’est pas clair. D’autant qu’on ne voit pas le bout du tunnel. 
Pour Aurélien Bellanger, cette première partie du spectacle est l’occasion de rappeler une lubie énoncée à l’aube des années 1990 quand l’essayiste Francis Fukuyama clama triomphalement dans un article qui connut à l’époque un certain succès la "Fin de l’histoire", pas moins. L’expression empruntée à Hegel ainsi qu’à l’un de ses plus brillants commentateurs, Alexandre Kojève, signifiait qu’avec l’effondrement de l’URSS et du bloc de l’Est, l’idéologie libérale dans sa version américaine s’étendrait désormais sans partage sur l’ensemble de la planète apportant une paix universelle.

Hallucination collective

Cette vision hégémonique de la mondialisation relève évidemment du fantasme. S’inspirant entre autres des analyses de Jean Baudrillard et de Paul Virilio, Aurélien Bellanger en offre une version autrement caustique, associant l’idée de paix à celle d’abri anti-atomique et soulignant que "la fin de l’histoire n’est pas une idée de philosophe, mais un rêve d’ingénieur ". 
Lancé à toute allure dans le noir, ce que dessine en premier lieu ce spectacle ressemble à une hallucination collective traversée d’éclairs de lucidité. L’écriture chorale a d’autant plus d’impact qu’elle s’énonce au fil de formulations plus ou moins ramassées proches de l’aphorisme, du style "la paix est un palais troglodyte creusé dans la substance des choses" – rappelant au passage les saillies provocantes d’un Guy Debord ou d’un Michel Houellebecq. 
Cela n’est guère surprenant quand on sait qu’avant même de sortir son premier roman, La  théorie de l’information, Aurélien Bellanger avait publié Houellebecq, écrivain romantique, une étude sur l’auteur des Particules élémentaires. C’est d’ailleurs leur passion commune pour le romancier qui a rapproché Aurélien Bellanger et Julien Gosselin. Ce dernier ayant signé en 2013 une adaptation magistrale pour le théâtre des Particules élémentaires
Ce nouveau spectacle, créé en juillet 2017 dans le cadre du festival de Marseille (teaser), est le fruit d’une commande passée par le metteur en scène à Aurélien Bellanger d’un texte dramatique. Pour sa première incursion dans ce type d’écriture le moins qu’on puisse dire est que celui-ci y réussit plutôt bien. 
Il n’y a donc pas de personnages à proprement parler dans 1993, mais des voix multiples que l’on perçoit d’abord dans le noir sous forme de textes projetés avant de découvrir, une fois le tunnel estompé, les acteurs qui les portent. Dans l’espace du plateau surmonté par un écran déployé sur toute sa largeur, on imagine à quoi pourrait ressembler une soirée réunissant un groupe d’étudiants Erasmus. Une soirée typiquement "européenne" en quelque sorte. 
Mais c’est quoi l’Europe? Un peu plus tôt, l’exaltation de l’effacement des frontières, symbolisé par le tunnel sous la Manche, a été passablement tempérée par un retour brutal à une réalité nettement moins lyrique: la sécurité renforcée face à la menace terroriste ainsi que la protection de plus en plus drastique du tunnel contre les clandestins – à l’époque les réfugiés kurdes ou kosovars. Depuis il y a eu Sangatte et la Jungle de Calais. 
C’est dans ce contexte hautement problématique ponctué d’un discours officiel à la gloire de l’Europe réconciliée facteur de paix et de prospérité, rappelant l’image de Rostropovitch interprétant la musique de Bach au moment de la chute du mur de Berlin que prend place la soirée Erasmus évoquée plus haut. 
1993 Bellanger Gosselin 2 © Jean-Louis Fernandez
Là dans un appartement cossu équipé d’une cuisine et de canapés confortables, on danse, on boit, on échange idées et opinions. Des jeunes gens venus des quatre coins du continent partagent des moments agréables aidés de quelques substances, joints, coke… Mais la fête n’échappe pas à la drague agressive ni à la violence, tandis qu’à l’esprit bon enfant, aux rapports sexuels consentis se substitue insidieusement une atmosphère plus trouble. 
De vieilles rancœurs remontent à la surface au milieu des déclarations d’amour universel. L’irruption de hooligans au crâne rasé signale le regain des nationalismes qui n’avaient au fond jamais disparus tout comme la montée de l’extrême droite. Bien sûr tout cela ne se passe pas d’un coup, mais se laisse entrevoir sans ambiguïté au gré des remous d’une soirée qui se prolonge tard dans la nuit. 
En offrant cette image brouillée d’une jeunesse prise dans des tiraillements contradictoires au cours d’une fête censée célébrer une forme de fraternité, Aurélien Bellanger et Julien Gosselin brossent avec beaucoup de talent un portrait d’autant plus fidèle de l’Europe contemporaine que, dans son désenchantement, il se garde de toute conclusion hâtive. Intelligemment la problématique est laissée ouverte à tous les possibles – comme dans une histoire à suivre.
 
1993, d’Aurélien Bellanger, mise en scène Julien Gosselin
avec Quentin Barbosa, Genséric Coléno-Demeulenaere, Camille Dagen, Marianne Deshayes, Roberto Jean, Pauline Haudepin, Dea Liane, Zacharie Lorent, Mathilde-Edith Mennetrier, Hélène Morelli, Thibault Pasquier, David Scattolin
 
jusqu’au 20 janvier au Théâtre de Gennevilliers
> 16 et 17 mars Le Phénix, Valenciennes
> 26 mars - 10 avril au Théâtre National de Strasbourg
> 17 - 21 avril au théâtre de Liège (Belgique)


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