Au Kunstenfestivaldesarts, pour Ho Tzu-Nyen et Milo Rau le monde est une jungle

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 15/05/2018 à 16H33, publié le 15/05/2018 à 12H00
One or Several Tigers © Ho Tzu Nyen

Leurs créations respectives," One or Several Tigers" et" La Reprise: Histoire(s) du théâtre (1)", ont marqué l’ouverture du festival bruxellois. La première explore la figure du tigre dans un dispositif associant images, texte et musique. La seconde met à l’épreuve les moyens du théâtre à travers la reconstitution d’un crime homophobe survenu à Liège en 2012.

Difficile de savoir comment on réagirait si un animal sauvage surgissait soudain dans notre proximité. Le premier réflexe serait sans doute de tourner la tête dans sa direction pour repérer d’où vient le danger. Même si aucune menace ne se profile à l’horizon, on tourne souvent la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche, dans One or Several Tigers, performance multimédia conçue par Ho Tzu-Nyen. Impossible de faire autrement car l’artiste a installé les spectateurs entre deux écrans en vis-à-vis. 
Du coup, on est obligé de passer de l’un à l’autre incessamment avec cependant la liberté de s’attarder plus ou moins sur certaines images – ce qui implique toujours un choix puisqu’on ne peut pas voir les deux films en même temps. À partir de là chacun construit sa propre vision en fonction de sa subjectivité. 
Autrement dit, chacun reconstitue le puzzle, auquel nous confronte l’artiste à travers ce dispositif en miroir, véritable champ de force où entrent en résonance une multiplicité d’oppositions, pour ne pas dire de conflits, mis en tension à partir d’une scène primitive représentée sur une lithographie exposée au Musée national de Singapour. Il s’agit d’une œuvre d’Heinrich Leutemann intitulée Interruption de l’arpentage d’une route à Singapour où l’on voit un tigre bondir d’un buisson au milieu d’un groupe de forçats accompagnant en 1835 un certain Georges Coleman, à la fois superviseur des travaux forcés et géomètre. 
La gravure, comme l’a bien compris Ho Tzu-Nyen, concentre un faisceau de significations qui vont du rapport entre colons et autochtones, entre Orient et Occident, entre l’humain et l’animal, à l’histoire de son pays, la conquête de terres vierges, la déforestation, l’écologie, etc.. Dans cette scène, sorte d’arrêt sur image saisissant dans toute sa vivacité un instant suspendu, un détail frappe particulièrement: la présence d’un instrument de mesure, un théodolite, que ceux qui le portaient viennent de lâcher sous l’effet de la peur. Ce théodolite n’a pas encore touché le sol et, curieusement, on dirait que le tigre est en train de se jeter dessus. 

Présent, passé et futur

Précisons que la gravure n’apparaît dans son intégralité que dans la dernière partie de la performance. Sa déconstruction, à tous les sens du mot – on pourrait parler aussi bien de démembrement car on n’en voit d’abord que des fragments peu identifiables a priori –, est l’occasion pour Ho Tzu-Nyen de mener une réflexion qui prend les formes les plus étranges entre rêverie poétique et fantasmagorie hallucinatoire dont la dimension musicale – due au collectif britannique Vindicatrix – évoque par moment les créations de Robert Ashley. 
On y entend notamment un tigre s’exprimer dans un parler-chanter hypnotique et bizarrement déformé tout à fait fascinant. Ce tigre-garou, créature hybride à la fois tigre et homme, serait le fruit, selon une légende de l’époque, de la confrontation des colons avec la nature sauvage de l’Asie du Sud-est. Où le colon soi-disant "civilisateur" fusionne avec l’animal sauvage. On le voit, Ho Tzu-Nyen ne se refuse rien dans cette œuvre totale qui tisse un subtil réseau de fils entre présent, passé et futur, rappelant au passage la cohabitation compliquée entre l’homme et l’animal quand les espaces vierges disparaissent au profit de l’urbanisation.
En nous installant au cœur de ce jeu de miroir labyrinthique, il nous confronte aussi à la question de l’altérité – avec peut-être à l’esprit ces vers de John Ashberry dans le poème Autoportrait dans un miroir convexe: "Cette altérité, ce / «n’être-pas-nous», c’est tout ce qu’il y a  à voir / dans le miroir ".
Originaire de Singapour, Ho Tzu-Nyen est à la fois plasticien, cinéaste et auteur de nombreuses performances théâtrales, dont certaines ont notamment été présentées au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles. C’est d’ailleurs dans le cadre de la dernière édition de ce festival qui se déroule pendant tout le mois de mai qu’on a pu découvrir avec ravissement cette nouvelle création.

Les morts ne peuvent pas parler 

Rendez-vous annuel indispensable faisant la part belle aux interactions entre différentes disciplines artistiques – du théâtre aux arts plastiques en passant par la danse, la performance ou le cinéma –, cette édition du Kunstenfestivaldesarts est encore une fois l’occasion d’apprécier la capacité rare de cette manifestation à confronter le spectateur à l’altérité finement évoquée par John Ashberry, autrement dit à de l’inconnu à travers des œuvres singulières parfois désarçonnantes. Le dramaturge et metteur en scène Milo Rau y présentait sa nouvelle création La Reprise : Histoire(s) du théâtre (1). 
La Reprise : Histoire(s) du théâtre (1) © Michiel Devijver
Comme son titre ne l’indique pas, ce spectacle revient sur un drame qui s’est déroulé à Liège en avril 2012 où un jeune homme, Ihsane Jarfi, a été torturé pendant plusieurs heures et assassiné. En même temps, le spectacle est aussi une réflexion sur le théâtre, menée autant par l’auteur, Milo Rau, que par les acteurs lesquels, comme il arrive parfois chez ce dernier, sont personnellement impliqués dans l’élaboration de la création. 
Ainsi c’est à la suite d’une proposition de Sébastien Foucault, un des acteurs du spectacle, que Milo Rau s’est intéressé à l’affaire Ihsane Jarfi. Le comédien qui vit à Liège a suivi de près le procès des quatre meurtriers assistant à toutes les audiences à la Cour d’Assises. Le spectacle est issu d’un travail d’enquête sur place auprès des proches, de la famille et même des meurtriers. 
Milo Rau se garde d’entrer directement dans le vif du sujet. Il tient à rappeler d’abord que nous sommes bien au théâtre. La précaution n’est pas inutile quand on sait qu’en tant que metteur en scène, il n’est pas un adepte de la distanciation brechtienne. Le premier à pénétrer sur le plateau est Johan Leysen. Apparaître sur un plateau de théâtre semble la chose la plus évidente du monde. Pourtant l’acteur explique qu’il vient d’effectuer ce qu’il considère comme l’opération la plus difficile: entrer en scène. Après quoi il compare le comédien à un livreur de pizza, précisant que le plus important ce n’est pas le livreur, mais la pizza. 
Ces travaux d’approche, loin d’être triviaux ou inutiles, ont leur justification. Quelque chose se met en place. On apprend les conditions du meurtre d’Ihsane Jarvi. Il sortait d’un bar gay où il venait de fêter un anniversaire. Les meurtriers, assis dans une Polo grise garée tout près, venaient eux aussi de fêter l’anniversaire d’un de leurs amis. Le corps de la victime a été découvert quinze jours après les événements à la lisière d’une forêt par un homme qui promenait son chien. La Polo, garée en retrait, et le chien sont sur le plateau. 
Progressivement, un peu comme des cercles concentriques qui iraient en se rétrécissant, on se rapproche de la tragédie. Les morts ne peuvent pas parler, rappelle dès le début de la représentation Johan Leysen. Il évoque à ce propos l’histoire d’un musicien qui déterrait des cadavres dans un cimetière et les apportait chez lui pour converser avec les morts. L’anecdote souligne une évidence : en tant que victime, le héros de l’histoire qui est en train de se jouer n’a pas droit à la parole car personne ne peut parler à la place d’un mort. C’est à partir de cette ambiguïté que se structure le spectacle. 

Verité et théâtre

Les personnages du drame son interprétés par des acteurs professionnels et des amateurs. Ces derniers ont été sélectionnés à la suite d’une audition, laquelle est reconstituée sous nos yeux. C’est un des temps forts du spectacle où chacun des trois acteurs choisi doit dire qui il est, d’où il vient, quel est son morceau de musique préféré et aussi quelle a été son expérience la plus extrême en tant que comédien. Il apparaît que tous ont joué dans des films des frères Dardenne, ce qui fait dire à l’un d’eux que "à Liège si on n’est pas au chômage, c’est qu’on joue dans un film des frères Dardenne ". 
À travers eux, grâce à leur présence scénique, à leur personnalité, à leur fragilité, mais aussi à leur confrontation avec les autres comédiens qui leur font passer l’audition, on entre dans un régime de vérité qui, tout en restant dans le domaine du théâtre, s’apparente à un réalisme tel qu’on le trouve dans le cinéma de Ken Loach – ou des frères Dardenne, justement. Le principe de Milo Rau consistant à croiser dans l’espace du plateau histoire personnelle et représentation, autrement dit vérité et artifice, fonctionne ici à plein. 
Kierkegaard, philosophe cher au metteur en scène, parle d’un "intérêt personnel infiniment passionné". C’est bien cela qui est en jeu dans cette tentative d’évocation au plus près d’une tragédie contemporaine. Une tragédie dont le héros ne s’appelle ni Œdipe, ni Médée, ni Hamlet. Fabian Leenders, un des acteurs a pu s’entretenir lors d’une visite à la prison avec un des quatre meurtriers. Au cours de la conversation, ils découvrent qu’ils ont tous deux travaillé comme maçons avant de se retrouver sans emploi. 
À la fin de l’entretien, le prisonnier lui confie: "Bon, je vais te dire la vérité sur toute cette histoire. La vérité, c’est que ce soir-là je n’aurais pas dû sortir. J’aurais dû rester chez moi avec ma copine." On pense au livre de Truman Capote, De sang froid, ou au très beau récit de Laurent Mauvigner Ce que j’appelle oubli. Milo Rau parle de "banalité du mal". Le racisme ordinaire, l’homophobie, la violence qui consiste à tabasser un type à mort parce qu’il n’a pas la même sexualité que vous. Après avoir abandonné le corps les quatre hommes sont allés dîner dans un restaurant à Maastricht. 
Bientôt la focale se rapproche, la reconstitution proprement dite du crime. Par son réalisme et sa violence, c’est la partie la plus délicate du spectacle. Le moment où il s’agit d’affronter l’irreprésentable rendu possible grâce à tout ce qui précède. C’est alors que le titre prend tout son sens dans son aspect programmatique et ses références à Jean-Luc Godard et à Kierkegaard. 
Car pour ce dernier la "reprise" que l’on traduit aussi par  "répétition", consiste justement à reprendre, autrement dit à reproduire; à cela près justement que ce qui est repris n’est jamais pareil, diffère définitivement de ce à quoi il fait allusion. C’est dans cette différence – l’impossibilité, au fond, du réalisme; le glissement du réel au symbolique – que se révèlent les enjeux de la représentation. Des enjeux servis avec beaucoup d’adresse et de sensibilité dans cette mise en scène à la construction exemplaire.
 
 Kunstenfestivaldesarts jusqu’au 26 mai à Bruxelles (Belgique)
 
La Reprise : Histoire(s) du théâtre (1), de et par Milo Rau
avec Tom Adjibi Sara De Boschere, Sébastien Foucault, Fabian Leenders, Johan Leysen

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