La nuit où les gitans de Jerez retrouvèrent et reconnurent leurs racines indiennes. "Musicàlier" #23

Mis à jour le 17/12/2018 à 23H29, publié le 17/12/2018 à 11H51
Musicàlier - Dansa de la india bharata natyam © Des mots de minuit - France télévisions

Pour tous ceux qui y assistèrent, c’est une trace indélébile, un de ces souvenirs qui charpente la vie. Il reste de ce moment une vidéo, tournée à la va-vite, un petit film et beaucoup plus que ça. C’est la preuve par l’image d’une rencontre extraordinaire entre des gitans d’Espagne, propriétaires du Flamenco, et leurs lointains cousins, perdus de vue durant 7 siècles, les gitans du Rajasthan.

Une nuit à Paris 

Depuis des jours, chaque soir, nous allions les voir et les entendre en concert au Trianon, à Paris, sans jamais nous lasser du spectacle, comme si, en compagnie de ces artistes flamboyants et sensibles jusqu’à l’excès, nos vies tranquilles de français étaient tout à coup plus légères et plus joyeuses. Une fracture dans la grisaille du quotidien. C’était, je m'en souviens, comme venir boire à une fontaine de jouvence. Ni plus, ni moins. La compagnie du danseur Antonio El Pipa, pur produit de l’art gitan de Jerez de la Frontera, la Mecque, l’épicentre géographique du flamenco, occupa durant cette année 99, un mois durant, la scène de cette fameuse institution parisienne. Les concerts étaient splendides, les après-concerts épiques. Parce que nous avions passé ensemble un moment fort, une fois les éclairages de la scène éteints, nous restions, les artistes et quelques fans, à hanter les loges car il nous coûtait de nous quitter avant de cesser d’exiger de la nuit qu’elle nous offre encore quelques notes de vie. Mais un soir, en arrivant au concert, un des musiciens gitans qui accompagnait El Pipa, vint me prévenir que cette nuit, il allait se passer quelque chose d’extraordinaire, quelque chose que je ne pouvais pas perdre. "Ce soir, nous allons retrouver notre famille d’Inde", me confia-t-il comme un secret avant de rejoindre le reste de la troupe dans les loges.
"Ce soir, nous allons retrouver nos cousins du Rajasthan, et tu vas voir, ils nous ressemblent, et leur musique s’accorde avec la nôtre comme si on ne s’était jamais quittés. Jamais on aurait imaginé ça avant de les connaître".  Le guitariste gitan ajouta, avant de me laisser rejoindre la salle de spectacle, cette promesse comme un mystère: "Tu vas voir, comme nous les gitans, on a de la "memoria"".
Une fois le spectacle du jour achevé par des bravos aussi enthousiastes que la veille, j’ai donc, comme on me l’avait demandé, attendu que le gros des spectateurs, ignorant le rendez-vous qui allait avoir lieu, quitte la salle. Au bout d’une demi-heure, le théâtre a éteint ses lumières extérieures, et les gitans espagnols et leurs amis français ont attendu. Je me souviens encore que l’électricité et l’impatience étaient sensibles dans l’air comme le parfum d’un orage, ou plutôt celui d’un rendez-vous amoureux.

L'universalité de la musique gitane

J’ai tardé à comprendre que les visiteurs d’après spectacle que les gitans espagnols attendaient aussi fébrilement, étaient les artistes d’une troupe de musiciens du Rajasthan, membre d’une ethnie de musiciens errants, vivants à l’endroit même d'où les ancêtres de tous les peuples gitans venaient. Cela l'histoire te les légende. Ils s’étaient rencontrés quelques mois auparavant dans une tournée aux États-Unis, intitulée Gitans du monde. Plusieurs groupes de différents pays avaient fait croire avec talent à une universalité de la musique gitane, à une unité musicale remplaçant la disparition d’un langage commun, sornette et faribole; La musique tzigane des Balkans n’a rien à voir avec le flamenco, pour donner un exemple. Ni rythmiquement, ni harmoniquement, ni instrumentalement. Mais parmi tous ces groupes venus des quatre coins du monde pour cette tournée américaine, deux troupes tombèrent littéralement dans les bras l’une de l’autre comme si elles s’étaient toujours connues et ce sentiment fort et spontané surprit artistes et organisateurs par la force de son évidence culturelle, quasi physique. Ce soir, la troupe des indiens du Rajasthan de Musafir, était en transit à Paris entre deux destinations, entre deux festivals, et dieu sait qui avait découvert que le soir de leur passage en France, où il n’avait pas de spectacle à assurer, la compagnie d’Antonio El Pipa, qu'ils avaient tant aimé en Amérique, se trouvait à Paris. L’occasion de cette concordance géographique une nuit durant était trop belle pour ne pas se revoir.
Les gitans espagnols qui me parlaient en attendant l’arrivée de leurs "cousins" indiens, n’avaient pas de mots assez forts pour me décrire la compréhension puissante et profonde qu'il y avait eu entre eux malgré l’absence du moindre mot en commun. Mais à quoi bon les langues, quand on a la musique comme langage commun. "J’ai rencontré un frère", me disait l’un, cette vielle indienne, "c’est le portrait craché de ma tante Yoya", me confiât l’autre… Durant la tournée américaine, nous avons reconstitué notre famille, et c'est une trés vielle famillle dont les membres "s'étaient juste perdus de vue" m’avoua dans un sourire tendre et espiègle la mère du danseur El Pipa, veille gitane gracieuse et sage. "Dès que tu vas les voir tu vas comprendre. Leurs visages, leurs cheveux, leurs mains, leurs manière de rire..."
Un peu après minuit, le bus de la troupe de Musafir, l’indien, est venu se garer face au théâtre, avant de débarquer sur le trottoir parisien toute une troupe incongrue et colorée de turbans et de brillants, de saris flamboyants et de kurtas ocres et jaunes comme des soleil couchants. L’impression soudaine de voir apparaître sous les sages lampadaires parisiens et leurs lumières tristes, toute une équipée magique de voyageurs qui semblait s’être échappée des Mille et une nuits après une longue errance. 

Sans paroles ...

Sur ce même trottoir ou les attendaient les gitans espagnols, ce fut un torrent de larmes, un tsunami d’émotions, de rires et d’embrassades bien éloigné de la pudique frileuse réserve des occidentaux. J’assistai, envouté et ravi, à ce spectacle volcanique veillant à surtout ne pas le déranger par ma présence curieuse, d’homme occidental hors de leur Histoire commune. Les deux groupes, comme je m’y attendais, n’avaient pas le moindre mot en commun, mais leurs mains leurs sourires, et leurs embrassades avaient une force de compréhension et d’échange que rarement les mots atteignent.
Comme si des gens de la même famille se reconnaissaient, m’avait-on dit. Et on m’avait dit vrai. Et tout au long de la nuit, je fus le témoin d’une rencontre étonnée et tendre entre les deux bouts de l’immigration gitane, de l’Inde à Jerez, en sept siècles, en une nuit. Pour le souvenir. Et, une fois la porte du théâtre bien fermée sur le monde du dehors, juste pour eux, ils se mirent à adopter leur seule langue commune, la preuve ineffaçable de leurs liens de sang: leurs musiques, si différentes, et si ressemblantes à la fois, comme autant de preuves d’un lien, d’une histoire millénaire, d’une diaspora éternelle et déchirée de voyageurs musiciens. Il reste quelques images de cette nuit magique, filmées par le producteur du spectacle parisien, mais elles ne montrent que mal et faiblement la force poétique qui, envahissant cette nuit, bouleversa, j’en suis sûr, la vie de tous les témoins et acteurs de ce prodige, prodige où la mémoire se servit, comme elle sait si bien le faire, de la musique, pour raviver les plus profonds et inaccessibles souvenirs de leurs identités. 
Musicàlier en profite pour vous souhaiter de belles fêtes de fin d'année, forcément pleines de musiques. 

 La collection Musicàlier 


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