Musicàlier #03 En musique, comme en amour, rien ne sert de courir, les plus lents arrivant toujours les premiers.

Par @Culturebox
Mis à jour le 05/02/2018 à 21H27, publié le 29/01/2018 à 12H01
Musicàlier #03 Rien ne sert de courir

Musicàlier #03 Rien ne sert de courir

© dmdm

Ainsi donc, la rubrique défroquée d'un musicien! Comme une bulle de champagne, un moment d’improvisation, un lâcher à peine contrôlé. C’est une série qui parle de musiques et de musiciens. "Musicàlier" fait résonner, dans tous les sens du mot et va voir ce qui se cache derrière les notes et les soupirs. Jamais totalement sérieuse: manquerait plus que ça!

Souvenirs en noir et blanc.
Je nous revois encore dans cette immense et froide salle du conservatoire. Enfin nous allions rencontrer le maître, enfin il allait pouvoir nous entendre et nous juger. Nous avions aussi peur qu’envie de plaire.
Nous devions être une vingtaine de jeunes instrumentistes et tous nous rêvions d’être acceptés dans la classe de musique de chambre de la star du hautbois de l’époque : M.B. Sa sonorité lumineuse et ample, et sa musicalité sensible métamorphosaient à chacune de ses prises de solo tout l’orchestre qui l’employait alors. Nous avions aussi tous écouté mille fois ses disques, et connaissions alors comme une relation intime, le son du maître et sa manière splendide de phraser et de faire chanter les mélodies.
Vingt jeunes musiciens, cinq places seulement, l’ambiance de cette matinée était électrique. Les regards s’évitaient. Chacun de son côté, comme des coqs fiers de leur plumage, nous avions travaillé des pièces sensées mettre en valeur notre habilité et plus que tout, notre virtuosité. Nous partagions la certitude que, plus le morceau choisi était techniquement difficile, plus le maître serait enclin à nous accepter dans son cours prestigieux. C’était la logique de nos vingt ans. Nous avions tous adopté cette certitude comme un calcul stratégique. J’avais choisi une transcription d’un caprice de Paganini qui m’avait résisté jusqu’au dernier moment tant les pièges qu’il proposait étaient pour moi presque insurmontables. Mais ce matin-là, après des centaines d’heures de bachotage j’étais secrètement sûr d'être  prêt.  
L'école de musique selon Blandine

L'école de musique selon Blandine

© dmdm
J’ai compris le piège dès que le premier candidat, sa clarinette à la main, est monté sur l’estrade et s’est approché du pupitre du maitre :
- Que voudrais-tu nous jouer? 
- J’ai préparé une pièce de Stravinsky extraite des trois...
- Ah ?!? Très bien coupa l'illustre professeur. C’est une œuvre très difficile, je vois. Bravo. Mais je préférerai que tu me joues ça à la place, ajouta-t-il en plaçant une partition inconnu sur le pupitre.
Je crois me souvenir parfaitement de l’expression qui s’est dessinée sur le visage de cet élève au moment où il a découvert la partition que lui demandait d’interpréter le maitre. Un mélange de surprise et de légère humiliation.
- Vous me demandez de jouer ça ? Mais c’est un andante… un morceau pour débutant! 
M.B. n’en demandait pas tant.
- Oui je sais. Y’a pas beaucoup de notes, et c’est très lent.
Je me souviens encore de ces premières mesures très lentes et chantantes du concerto de Telemann en ré mineur. Techniquement une œuvre à la portée d’un musicien après seulement un an de pratique, mais musicalement c’était une toute autre histoire, et contrairement à nous, les élèves, M.B. bien sûr le savait.
Tandis que nous avions, comme de dociles singes savants, préparé des prouesses de virtuosité, ce maître facétieux voulait nous sélectionner en nous faisant  jouer non pas seulement des notes mais de la musique. Peu parmi nous faisaient alors la différence.
La séance fût désastreuse. "Ça ne chante pas! Suivant."
Si j’ai mis longtemps à m’en remettre, c’est que le maître ce jour-là ne m’a pas dit que j’étais un instrumentiste médiocre (je ne l’étais pas), j’aurais pu m’en remettre, mais que j’étais un musicien médiocre. J’ai mis du temps à soigner de cette petite cicatrice. Mais elle m’aura aussi évité bien des chemins inutiles. Et tout ça avec juste quatre ou cinq notes longues et paisibles comme un réveil de lumière au printemps. Seuls trois élèves surent faire chanter et vibrer, comme seul un véritable musicien sait le faire, ces notes si difficiles parce que si simples et si nues, sans masques ni trucs épatants. Ces trois-là étaient musiciens. Les autres, n'étaient qu'instrumentistes, et malgré leur virtuosité, ou peut-être à cause d’elle, ils restèrent à quai, avec leurs partitions pleines de doubles croches sous le bras, inutiles.
J’avais pourtant si bien travaillé Paganini… 
Je me souviens aujourd'hui d'une phrase du maître, drôle et cruelle.

Si tu mets un singe devant un piano pendant un milliard d'heures, il finira techniquement par jouer une fugue de Bach. C'est mathématique. Mais jamais au grand jamais, il ne fera une note de musique.

M.B.

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