"La femme qui avait perdu son âme": puissant, magistral et estival roman de l'américain Bob Shacochis

Philippe Lefait
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/07/2016 à 13H31, publié le 26/07/2016 à 20H00

https://videos.francetv.fr/video/NI_763485@Culture

Écrire sur les maladies des bananiers ou l'insémination artificielle des porcs et migrer du journalisme agricole à la fiction est un passage acrobatique mais parfaitement réussi par le romancier Bob Shacochis. "La femme qui avait perdu son âme" est un magistral roman américain qui se joue des pays et des époques et qui dit l'oeil aigu et politique d'un narrateur revenu de beaucoup mais résistant

À quoi ça tient l'écriture. Cet auteur à barbe blanche (depuis l'université, il cache son absence de menton) souffre d'une fibrillation atriale qui lui a occasionné, avant que le diganostic soit posé, des peurs de mourrir. Aucun intérêt pour le critique littéraire sauf que cette pathologie a induit une manière d'écrire, en presque une décennie, les cinq parties ce livre de "deux kilos" à l'architecture sophistiquée. Les deux premières étaient indépendantes et publiables telles quelles -sait-on jamais- avant que l'architecture finale de "La femme qui avait perdu son âme" (Gallmeister), grand roman traduit par François Happe) prenne forme définitive.

Dans ce Mot à mot Shacochis est intraitable sur le mensonge et la vérité, sur l'éthique et la politique. Pour lui la démocratie est cette illusion qui fait les "beaux mensonges" que le monde occidental raconte à tout le monde et les Républicains américains sont autant de diables qui ont oublié dans la mondialisation et le libéralisme toute idée de redistribution. Son ambition de romancier dont les références vont de Twain à Robert Stone en passant par Conrad ou Norman Rush est de s'assurer que le monde puisse être dramatisé sous forme de littérature et qu'il soit offert au futur, un monde sans colonialisme alors que "son pays influence encore tout ce qui arrive dans la vie des humains de la planète".
Mot à mot Shacochis © Pascal Bouvier
L'entame de ce roman se situe en Haïti mais son architecture articule les générations, les lieux et les époques. Une jeune femme, aussi attachante que fantasque, y est assassinée. Son destin est le coeur d'une fresque qui embarque des Caraïbes à la Croatie où la jeunesse d'un père adoré autant que pervers a connu l'enfer d'une décapitation, de la Turquie à l'Amérique. Ses identités multiples nourrissent la dramaturgie d'un texte qui multiplie les formes littéraires: thriller, roman d'amour ou de guerre, voire essai tant la précision des contextes et du détail renvoient aux souvenirs et à l'éthique du bourlinguer et du journaliste. Mais qu'elle s'appelle Renée, Jackie ou Dorothée, cette "héroïne" n'est que la magistrale métaphore d'un pays, les États-unis, qui pourrait voir arriver à leur tête Donald Trump. "Comment dites-vous cochon en français?" me demande Shocachis qui, droit dans sa botte morale, tacle: "président-cochon!"

Et cette femme, au pays du vaudou, a perdu ce qui pouvait la sauver.         

Perdre son âme. Je pense à la culture pour y puiser une âme. Que ce soit celle d'une personne ou celle d'un pays. Je pense que c'est un système de valeurs morales qui doivent venir d'un sens de l'éthique, de l'empathie ou de la conscience. Et le pouvoir corrode ces vertus. Plus il en est proche, plus elles sont en danger. Aujourd'hui je crois que L'Amérique a perdu son âme. Nous sommes en pleine banqueroute morale.

Bob Shakochis. DMDM, 2016.
"J'ai fait le pari d'écrire de la fiction après avoir été journaliste..."

"J'ai fait le pari d'écrire de la fiction après avoir été journaliste..."

© Pascal Bouvier
L'écriture de Shacochis, un as du récit ("Au bonheur des îles", "Sur les eaux du volcan" en 2000 et 1993 pour les traductions fraçaises) peut être agressive, brutale et cruelle qu'elle décrive la noirceur du monde du renseignement ou le quotidien poisseux de certains expatriés. Elle dit ou reflète, au plus précis, un état du monde, esquisse une généalogie du mal nourrie par le citoyen d'une planète revenu de beaucoup sinon de l'essentiel et à qui Donna Tart ("Le chardonneret") a soufflé le prix Pultizer en 2014. Dans ce Mot à mot (traduit par son éditeur Philippe Beyvin), il admet avoir détesté écrire certaines parties de son roman dont la violence de la langue le renvoyait aux atmosphères vécues dans sa propre famille.    

Harrington ne voulut pas entrer dans la morgue avec Dolan, il préféra attendre dehors, près de leur voiture de location, et, oubliant la promesse faite à sa femme, il fuma une cigarette. De toutes les horreurs insupportables qu'il avait affrontées de son plein gré, la morgue de Port-au-Prince était, à certains égards, la plus abominable, celle qui avait provoqué en lui la sensation de vertige existentiel la plus déstabilisante, et il n'avait aucune envie de voir ses chaussures souillées par le suintement répugnant qui formait des rigoles sur le sol en béton du bâtiment, ni de contempler, glacé de désespoir cette piéce de la taille d'un wagon de marchandises où les corps boursouflés de bébés étaient entassés comme du bois de chauffage, attendant que les services de travaux publics veuillent bien prêter un camion benne pour être acheminés jusqu'aux marécages de Tintayen.

"La femme qui avait perdu son âme". Bob Shacochis. Gallmeister, 2016



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