Les lectures d'Alexandra. "Gabriële" d'Anne et Claire Berest. Profession: muse

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 13/11/2017 à 18H48, publié le 12/11/2017 à 12H00

Epouse de Francis Picabia, maîtresse de Marcel Duchamp et amie intime d’Apollinaire, Gabriële Buffet préféra toute sa vie l’ombre à la lumière. Ses arrière- petites-filles la propulsent sur le devant de la scène dans un passionnant récit biographique à quatre mains.

On ne la remarque pas aussitôt. Pas d’extravagance dans cette taille moyenne, ce corps pudique, ces longs cheveux châtains ajustés en chignon cloche, parure sombre et provoquante jamais révélée. Le visage de Gabriële Buffet n’a rien de charmant. Il ne fait pas de caprice. Le menton, surtout est trop grand. Le front aussi.

Et pourtant. Elle rendra fous tous les hommes qui la croiseront. Les artistes surtout, qui sont les seuls qui l’intéressent. Révolutionnaires de préférence et "quelle que soit la nature de leur révolution". Politique ou artistique, qu’importe, du moment qu’ils disent non. Car n’en déplaise à sa famille versaillaise, Gabriële fut elle aussi une révolutionnaire à sa manière. Il fallait l’être pour faire en 1898 le choix de la musique. Puis celui de la composition. Mais Francis Picabia entrera en scène et Gabriële renoncera à sa passion. La rencontre avec le peintre déjà célèbre n’a pourtant rien d’un coup de foudre. Le jeune homme représente même tout ce qu’elle déteste. Picabia, lui, est fasciné par celle dont il pressent combien elle est en avance sur son temps. Le destin de Gabriële va se jouer en une nuit. Sa première avec le peintre. Elle sera faite de mots, d’intuitions. Ces deux-là parlent la même langue. "Vous êtes la seule personne qui puisse m’aider", confesse Picabia. Alors "cette femme que rien ni personne ne soumet fait le choix de rester." 
Gabriële endossera ce soir-là pour la première fois le rôle qui ne va cesser d’être le sien. Celui de muse. D’accoucheuse. "Celle qui pousse, qui aide, qui trouve les mots pour relancer la machine créatrice". Elle l’épouse en 1909. Il est alors en plein questionnement et ressent le besoin d’un renouveau dans son oeuvre. Gabriële l’affranchit de tous les carcans. Lui ouvre une voie nouvelle. Picabia ne sera pas le seul à bénéficier de ses conseils. De ses fulgurances. Il y aura aussi Marcel Duchamp, l’ami du couple. Puis Guillaume Apollinaire. Son rôle dans leurs parcours sera prépondérant. Tout comme celui qu’elle tiendra dans le milieu artistique du XXème siècle. Qui se souvient pourtant de cette femme qui toute sa vie eut à cœur de mettre en lumière ceux en qui elle croyait? Ses arrières petites filles ont mené l’enquête et signent un passionnant récit biographique mené tambour battant. Elles s’étonnent. Se révoltent: "Elle est au cœur de la matrice, elle s’active, elle pompe de ses bras et de son intellect, communique, arrange, soutient, ravive, débouille les écheveaux, affine les idées, mais quand la lumière recouvre tous les efforts, elle n’est plus là. Elle laisse aux hommes le soin de jouir. Elle laisse aux hommes les délices des caresses de l’ego".
Le livre d’Anne et de Claire Berest répond à un désir de réhabilitation de cette arrière-grand-mère théoricienne de l’art visionnaire qui toute sa vie a travaillé à s’effacer. Une mise en lumière passionnante et salutaire.
Gabriële couv.

Stock - 450 pages

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illustration de l'article © Alexandre Guirkinger
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