Les chats dominent-ils le monde? Va savoir!: "Une bergère contre vents et marées" #59

Mis à jour le 11/05/2018 à 13H16, publié le 11/05/2018 à 13H01

L’animal le plus vénéré du monde est sur le grill. Gagnera-t-il cette bataille publique?

Cette semaine, une information de poids a été relayée par la presse locale et nationale.
Une pétition a été mise en ligne pour dénoncer des dizaines de chats errants au Mont St-Michel, célèbre lieu historique et touristique. Cette pétition réclame tout bonnement que les chats soient stérilisés, soignés et laissés en liberté.
En mode lanceur d’alerte, le texte nous apprend que des "dizaines de chats et chatons sont seuls, malades, se nourrissent des poubelles et ont pour abri les caves et les égouts". Son auteure harangue notre sens citoyen: "Qui représentera ces malheureux qui ne peuvent s'exprimer?"
Elle précise avoir contacté seize associations de protection animale, qu’elle relance quotidiennement (sic!) et va même jusqu’à sous-entendre être la cible de pressions et de "représailles". Le vocabulaire utilisé n’est plus simplement animalier, mais renvoie à une résistance prête à défier les lobbies et la corruption locale!
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Pauvre bête ...

Le ton de passionaria héroïque est à mourir de rire. On parle bien de "chats errants", n’est-ce pas? Pas des minous domestiques abandonnés avec leur collier antipuce dans un panier, mais de sacs d’os pleins de tiques, aux yeux infectés, habitués à se battre pour les ordures des restaurants. Ils éventrent les poubelles laissées dehors et pourrissent la vie des 315 habitants en s’immisçant dans les maisons. On imagine les mâles souiller d’urine les murs des échoppes à touristes, rivaliser pour la domination de ce petit territoire et traîner des blessures purulentes pendant des semaines avant de mourir. L’île des chats s’apparente à un cauchemar !
En enjoignant à la mairie de stériliser et de soigner cette centaine de chats avant de les relâcher sur le rocher, la pétition relève d’un irréalisme étonnant. Je précise que je dors, mange et prends ma douche avec un chat (NDLR: pauvre bête!). Ce qui, je l’espère, n’altère ni ma lucidité citoyenne, ni ma vision de la vie collective et des finances publiques ou municipales particulièrement altérées par la diminution des dotations étatiques cette année.
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Chat peut le faire ...

Il faut bien avouer que les chats ont la capacité d’envoûter leurs proies humaines, qui perdent libre-arbitre et sens de la mesure. Surtout en cette ère vegan-friendly où la notion de bien-être animal est entrée dans le débat public, et même politique. N’importe quel argument peut être articulé dans le sens de ce que l’on veut démontrer – et inversement. Au sujet de la place des animaux dans la société, chaque éleveur pense détenir la vérité, aussi bien les heureux propriétaires d’un caniche en centre-ville que les éleveurs ayant mille vaches.

Il est compréhensible que le maire, interpellé publiquement avec autant d’extase mystique et si peu de discernement, soit embarrassé par ce dossier. Objectif: rassurer ses administrés sur le fait qu’il compatit à leur inconfort, tout en les assurant que l’argent public ne sera pas dilapidé en frais vétérinaires pour soigner cent crevards qui obtiendront l’autorisation officielle de pourrir le Mont. Mais aussi: ne pas faire fuir les touristes avec cette histoire d'insalubrité. Et surtout: ne pas passer pour un bourreau en euthanasiant tout le monde.
A-t-il une autre option que se réfugier dans une position floue? Il a habilement botté en touche en déclarant: "Les services techniques vont poser des pièges. Les chats pourront ainsi être stérilisés dans un centre spécialisé et ramenés ensuite ici." 
Chose dite et aussitôt faite: un arrêté municipal a annoncé que "certains chats" seraient stérilisés, une imprécision qui n’a fait qu’alimenter la fureur de notre gourou félin. Qui a imploré les grosses mairies voisines: "Les chats sont sans soutien, sans compassion humaine, sans affection!"
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Hashtags ...

Cette cause ridicule aurait pu rester dans le domaine de la querelle locale. Divergence de point de vue entre les "amis de la nature" avec leur mono-argument émotionnel, et les administrateurs qui gèrent le territoire de manière concrète. Avec une vision #sanitaire #argentpublic #sécurité #imagedemarque #siteclassé #déchetsménagers etc. Et je n’imagine sans doute même pas la moitié des raisons pour lesquelles il est délirant d’insister pour attraper, anesthésier, soigner, stériliser et relâcher cent chats sauvages sur le Mont St-Michel.
La prochaine étape sera-t-elle la "taxe Félix" pour installer des distributeurs de croquettes, ou bien la litière municipale géante parfumée? Ou encore le lâcher de souris mécaniques pour les détourner de la microfaune qu’ils ont peut-être déjà dévorée?
Nous avons là les ingrédients d’un sujet délicieusement folklorique, tombé tout cuit dans la boîte mail des journalistes! Site mondialement connu + bien-être animal + une passionaria jusqu’au-boutiste + élu local en contradiction = article pittoresque et pas cher.
Le sujet a été relayé par la presse locale, qui a sombré dans la facilité de recopier des paragraphes entiers de la pétition, puis par la presse nationale. Qui les a reproduit à l’identique, en ajoutant quelques guillemets çà et là. Que Le Parisien ou Le Point rient des querelles anecdotiques des provinciaux peut se comprendre: des chats sur un site historique en bord de mer ont un capital sympathie plus développé que les rats de Paris.
Mais qu’une dizaine d’articles soit bâtie sur le principe du copier-coller du discours d’une illuminée qui harcèle élus locaux et associations, semble légèrement manquer de distance journalistique, non? Car aucun témoignage divergent ne vient enrichir ces papiers. Aucun point de vue alternatif n’évoque une issue plus réaliste. Sommes-nous tous conditionnés par les vidéos de chatons ébouriffés qui circulent sur internet?
La sensiblerie à la cause animale bloque-t-elle toute liberté d’envisager à voix haute qu’une centaine de chats sauvages ingérables pourraient être euthanasiés? Comme le sont les animaux qui remplissent les refuges et ne trouvent pas de foyer d’adoption.
C’est bien triste mais comprenez, bande de minous sauvages, que malgré votre redoutable sens de l’hypnose sur citadine délicate, votre destin sera scellé par des élus cartésiens issus de la paysannerie de la Manche. Et que nous, le coup de l’hypnose, on nous le fait pas.

* Robert Combas
 
 ♦ Stéphanie Maubé dans l'émission de France Inter "On va déguster": (ré)écouter (6 mai).


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