Françoise Héritier (1933-2017) : "Pendant notre préhistoire la question qui est posée, c'est : à quoi servent-ils?"

Philippe Lefait
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 18/11/2017 à 00H29, publié le 17/11/2017 à 17H34

Implacable sourire d'une générosité à comprendre l'humain et l'humainE condition. Elle lisait Vian et écoutait Baker, tricotait des écharpes mousseuses, adorait le "Dr House". Déjà intellectuelle, elle partait du commérage de ses grands-mères auvergnates sur les coucheries et les bâtardises du village pour aboutir aux structures de parenté.

Cette rencontre avec l'anthropologue et ethnologue Françoise Héritier a lieu en 2013. Elle commence avec l'évocation d'un flacon de parfum de luxe dont, petite main, elle avait autrefois fabriqué les pampilles. Pour le reste, rien à ajouter, sinon peut-être cette nécessité de se familiariser avec un concept né de sa réflexion: "la valence différentielle des sexes" qui a permis aux hommes de poser dans leur préhistoire l'idée qu'il leur fallait contrôler les femmes. Claude Lévi-Strauss - ce "demi-dieu" qu'elle approchait "avec un tremblement intérieur" et à qui elle avait succédé au Collège de France - avait déjà structuré les sociétés à partir de la prohibition de l'inceste, de l'exogamie et du mariage. 
Dans ses ouvrages, elle démontre que la domination masculine ne repose pas sur des différences "naturelles" mais sur des éléments culturels, à partir du moment où les hommes se sont rendu compte que seules les femmes étaient capables de reproduire (d'enfanter) du féminin mais également du masculin. L’échange des femmes est alors devenu monnaie courante et la femme, privée de sa liberté, est devenue "la propriété" de son père avant de devenir celle de son mari (en France, ce fut le cas jusqu’au XIXe siècle et c’est encore vrai dans certains pays).
Une égalité femme-homme reste encore à venir. Pour Françoise Héritier qui disait qu'il fallait "anéantir l'idée d'un désir masculin irréprésible", c'est le pivot d'une refondation du monde.
  • Il me semble, voyez-vous, même si cela peut sembler un peu farfelu à ceux qui nous écoutent, que nous vivons selon des normes fondées il y a entre 200 et 100 mille ans par des groupes humains qui avaient à construire et la société, et le savoir... Nous vivons toujours sur un ensemble de représentations sophistiquées faites sur des bases erronées du temps de la préhistoire.

    Françoise Héritier. DMDM, avril 2013.
Françoise Héritier DMDM 2013

© dmdm

Françoise Héritier avait fondé la chaire d'"étude comparée des sociétés africaines" au Collège de France et Claude Lévi-Strauss avait vu en elle son successeur. L'Académie française n'approuve pas l'usage féministe du mot successeuse...

  • Françoise Héritier DMDM 2013 3 © dmdm
Dans les années 50, elle part en mission en Afrique. En Haute-Volta (Burkina-Faso), elle commence une série d’enquêtes qui la conduiront à travailler, dans les années qui suivent, auprès des Mossis, des Bobos, des Dogons et des Samos.
  • Françoise Héritier. DMDM 2013. 4

     

  • Jusqu’à la fin, Françoise Héritier est intervenue dans le débat public. Aux lendemains de l’affaire Harvey Weinstein, ce producteur américain accusé de viols et de harcèlements sexuels, elle s’était ainsi félicitée que les femmes du monde entier prennent enfin la parole : « Je trouve ça formidable, expliquait-elle. Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules ! Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. 

    Le Monde, 
  • Françoise Héritier DMDM 2013 2 © dmdm
  • "Des mots de minuit". Extrait de l'émission du 27 mars 2003.
    Réalisation: Antony Mutti
    Production: Thérèse Lombard et Philippe Lefait
    ©Desmotsdeminuit/France2
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