Une bergère contre vents et marées, épisode #39: Ravis de la crèche?

Par @Culturebox
Mis à jour le 23/12/2017 à 14H30, publié le 22/12/2017 à 12H00
La bergère DMDM # 39 couv

Le bestiaire fermier est réquisitionné pour les crèches de Noël. Cela dit, en faire un spectacle vivant qui ravit nécessite abnégation et travail d'équipe...

Décembre: la saison où l’on célèbre la Nativité dans une ambiance réconfortante de paille douce, d’étoiles, de génuflexion recueillie, de père Noël à paillettes, de crêpe au Nutella, d’animaux de ferme pédagogique… aïe on s’égare!
Ce beau moment de recueillement prend son origine dans une tradition culturelle et spirituelle, mais les polémiques qui l’entourent (laïcité dans l’espace public) et la tentation du spectacle pour enfants brouillent quand même les codes.
La représentation de la crèche a longtemps été dominée par l’esthétique provençale. Inventés au XVIIIème siècle, les santoun (petits saints) avaient pour but de permettre à chaque foyer de se recueillir devant une micro crèche chez eux, car la Révolution Française avait compliqué l’accès aux lieux de culte et aux messes de minuit. Mais ces figurines se sont affranchies de la Bible pour illustrer les petits métiers de la Provence: le boulanger, le ramoneur, la lavandière, le chasseur et même le maire! Le berger et son immense troupeau constituent le point d’orgue de la mise en scène, traduisant l’activité d’élevage qui domine en Provence - mais qui ne représente pas spécialement les pratiques pastorales typiques de Bethléem.
Bergère DMDM #39
L’hégémonie provençale s’est estompée, et on la retrouve moins systématiquement sous les sapins de Noël français (Ouf! Car j’ai grandi avec la corvée des santons provençaux qui devaient impérativement être en argile – surtout pas en plâtre car la concurrence de la manufacture italienne est perçue comme moins puriste. C’était l’inventaire rigoureux chaque mois de décembre: le meunier est ébréché! A-t-on bien le porteur de bois et son fagot? il faut faire repeindre une arlésienne par un artisan agréé, etc. Je me souviens d’un snobisme superficiel dénué de toute spiritualité).
Bergère DMDM #39 2
L’idée d’une crèche mettant en scène des éléments réalistes dans une grotte serait le fait de Saint-François d’Assise, pour renouveler le genre de la représentation un peu figée de la Nativité, qui avait lieu dans les églises ou sur leur parvis. Le principe d’utiliser un cadre naturel permettait d’impliquer d’avantage les villageois. Ce que notre vocabulaire actuel exprimerait en "volonté de renforcer de lien social de proximité". La dimension de spectacle convivial commençait dès lors à s’affirmer.
À cette époque, la gestion du bétail était aisée car la population était majoritairement rurale, et tout le monde possédait un âne et un bœuf pour tirer la charrue. Et surtout, comme on n’en possédait qu’un seul et qu’il bossait tous les jours à la ferme, il était docile et familier.
La gageure aujourd’hui est bien différente… La relation entre un éleveur professionnel et ses animaux est moins familière, et elle n’est pas basée sur l’individualité des animaux. Nos troupeaux fonctionnent de manière soudée et n’aiment pas être dissociés. Les rares fois où j’ai emmené des brebis à un concours ou une exposition, elles faisaient des cabrioles dans la voiture, refusaient de marcher sur le bitume, assommaient les enfants trop tactiles, paniquaient à chaque grésillement de haut-parleur et des barrières d’un mètre de haut  étaient nécessaires pour qu'elles ne prennent pas la poudre d’escampette. En tout cas, difficile de les faire jouer avec une grande précision...
Le pape François à Rome

Le pape François à Rome

© Vincenzo Pinto
Les éleveurs habitués des concours "préparent" quelques animaux à cet effet, en les entraînant à monter et descendre des bétaillères, rester bien coiffés et stoïques quand ils entendent pour la millième fois de la journée "On dirait qu’il mâche un chewing gum? Non il rumine. Oh il fait pipi!". Et quel agriculteur a assez de temps libre pour aller faire le pied de grue tous les week-ends de décembre à surveiller des animaux en plein vent sur un parvis? Aucun éleveur professionnel, hélas. Ou alors il facture la location des animaux et son temps de travail, mais on s’éloigne de l’esprit de Noël… Et puis, est-il bien en règle avec toutes les obligations? Boucle électronique aux oreilles, vaccins et prise de sang à jour, véhicule en règle, bien-être animal respecté, autorisation des services sanitaires d’exposer des animaux, copie des papiers d’assurance, sécurisation du public? Le paysan devra être aussi stoïque que ses animaux en entendant pour la centième fois "Mais vous n’allez pas le tuer après cela? Surtout avec tout ce qui se passe dans les abattoirs". L’étendue des conseils agricoles édictés par les citadins était déjà très large, mais la montée en puissance des extrémismes alimentaires génère désormais des affrontements forts discourtois. Autant de la part des vegans aux crocs acérés que des carnivores effarouchés! L’exercice de présentation d’animaux au public nécessite de plus en plus de patience et d’humanisme. Mais se révèle un intéressant exercice de maîtrise de soi...
Auquel je renonce désormais, malgré mon envie de m’engager dans une citoyenneté de terroir, car la rencontre avec les consommateurs se révèle néfaste pour le moral: ces derniers ressentant souvent le besoin de déverser leur incompréhension ou leur indignation sur le premier agriculteur venu!
La gestion des animaux d’exposition est si compliquée à organiser qu’on ne peut qu’admirer la persévérance des organisateurs. Et celles des animaux, à qui nous avons décidé de tendre le micro, histoire de recueillir leurs impressions en pleine saison des shows.
Entretien avec des pros du spectacle vivant.
Audacieux choix de jeu ou réparation d’une faille narcissique?  (films islandais "Béliers" et d'horreur "Black Sheep")

Audacieux choix de jeu ou réparation d’une faille narcissique?  (films islandais "Béliers" et d'horreur "Black Sheep")

Pascal, vous vous êtes spécialisé dans le rôle de l’agneau, alors que vous avez pourtant 6 ans!  Comment expliquez-vous une aussi longue carrière? Avez-vous des conseils aux jeunes qui voudraient se lancer?
Un seul conseil pour réussir: soyez vous-même, n’essayez pas d’être quelqu’un d’autre! Je n’étais pas prédestiné à jouer éternellement le candide du troupeau, une carrière dans le X m’attendait. Mes deux parents proviennent d’un élevage de sélection. Mon père – je devrais dire mon "géniteur", plus préoccupé par sa carrière que par sa descendance – a remporté plusieurs fois le premier prix au Concours Général Agricole à Paris, un accro à la gonflette sans intérêt. Ma mère avait un index laitier de folie, une cularde sublime qui raflait tous les prix des comices du canton. Je suis son dernier, elle est morte quand je suis né (entérotoxémie, vous connaissez? C’est quand l’éleveur oublie de fermer le sac de granulés et qu’on s’en met plein la panse… Ma mère a été foudroyée, on l’a retrouvée sur le dos, l’écume aux lèvres, la langue gonflée, le bide tout bleu… pas beau à voir. Mon dernier souvenir maternel). L’avenir de compétition qui s’ouvrait à moi? Rayé de la carte. J’ai passé deux jours terré derrière une balle de foin à pleurer sur mon sort d’orphelin. Puis la fille de l’éleveur m’a emmené, biberonné et castré. Croissance arrêtée car j’avais trop souffert dans mon cœur. Et puis plus tard j’ai pris du poids, j’ai compensé – le vide affectif vous voyez? J’ai des kilos en trop pour toujours, mais on me dit que c’est mignon les rondeurs de l’enfance, alors je me suis spécialisé dans les rôles juvéniles. Les vrais agneaux de l’année sont trop fragiles psychologiquement pour tenir: ils ont pas les nerfs pour se laisser papouiller, ils frôlent la crise cardiaque! C’est un job dur, faut pas croire. Mon saut de cabri printanier, je le travaille. Le regard de chaton étonné, c’est des mois d’entraînement. Je serais jamais un bellâtre comme mon père, moi j’suis petit et rond, le Jugnot du bestiaire. Mais j’assume, c’est mon capital sympathie.
Une longue lignée de talents terroir (films: "La Vache et le Prisonnier", "La Vache et le Président")

Une longue lignée de talents terroir (films: "La Vache et le Prisonnier", "La Vache et le Président")

Franck le bœuf, vous incarnez le plus imposant ruminant de la crèche. A vous voir penché au-dessus du fragile berceau, on pense à un éléphant dans un magasin de porcelaine? Comment préparez-vous un rôle si précis?
Incarner un personnage historique génère beaucoup plus de pression qu’un rôle de fiction parce qu’il y a une mémoire à respecter. La phase de préparation est essentielle, il faut s’immerger totalement dans l’univers du metteur en scène, et s’effacer soi-même - sinon le public n’y croit pas, on sonne faux. Ma chance, c’est que le personnage du bœuf de la Nativité a suscité une vaste littérature (prière, chanson, images pieuses…) ce qui me permet de me documenter. Je bénéficie d’une relative liberté pour aborder ce personnage – même si toute évolution de sa psychologie doit se faire en accord avec mes partenaires. Comprenez: il s’agit non seulement d’un travail de troupe, mais également d’une plongée en nous-même très intime qui nécessite une grande confiance.
Jouer l’attente pendant des jours, donner du corps à l’immobilité, être attentif à ce que chaque craquement de foin incite au recueillement… Dans une crèche vivante, même l’imperceptible a du sens. Les états émotionnels que l’on traverse ne sont pas toujours perceptibles par le public – heureusement, car mon cœur bat terriblement la chamade quand je commence à souffler doucement sur le berceau le 25 au matin. J’ai l’impression que cela résonne dans toute l’église, je me donne des frissons à moi-même.
Et puis il y a des trucs de comédien. Vous savez, le bébé est souvent un faux, un poupon (ça casse un peu le mythe, n’est-ce pas?) Mais après plusieurs mois de préparation, nous les comédiens on ne s’en rend plus compte, on vit le rôle avec autant de vérité que si c’était un véritable nouveau-né.
 Sa devise artistique? Ne rien s’interdire et sélectionner ses partenaires de jeu (avec BB, puis films "Peau d'âne" et "Don Quichotte")

 Sa devise artistique? Ne rien s’interdire et sélectionner ses partenaires de jeu (avec BB, puis films "Peau d'âne" et "Don Quichotte")

Âne Hidalgo, merci d’avoir accepté notre sollicitation malgré votre emploi du temps chargé. Votre personnage est non seulement central car présent dans plusieurs scènes-clés, mais il s’agit également d’un rôle d’action, pour lequel vous n’avez pas été doublé.
Doublé pour porter une gamine en amazone sur ma croupe, vous rigolez? Quand j’ai commencé ma carrière en bossant pour Saint-Nicolas, c’était autrement plus laborieux: marcher des kilomètres avec un gros lard en tunique acrylique rouge sur le dos, qui lance de la junkfood aux enfants, tu parles d’une mission évangélique d’avenir. À l’époque, j’ai accepté de laisser bosser une doublure – c’est surtout le producteur qui m’a obligé à m’arrêter  médecin des intermittents du spectacle et séances d’osthéo -  j’avais la colonne en miette. Une fois remis, je n’ai pas réussi à récupérer mon job. Un âne gris c’est un âne gris, comme ils l’ont dit. Alors oui, y’a des avantages: contrats à l’international, je peux trouver du boulot dans n’importe quelle région (sauf dans les Charentes, je marche pas sur les plates-bandes du Baudet du Poitou, qui s’est vraiment créé un look reggae avec une styliste personnelle– même si je peux toujours porter des extensions – les coiffeuses de plateau font des miracles). Pour le reste, j’ai le monde entier devant moi, j’ai qu’à travailler mon accent. Pour un rôle muet, je suis exportable à l’infini, je peux me glisser dans tous les rôles d’âne gris.
En revanche, n’importe quel âne gris peut se glisser dans mon rôle. La concurrence est rude dans ce milieu, c’est souvent de la figuration de second plan, et quand t’as une bonne place, faut la garder. Faut accepter les accoutrements stupides et la diversification: trimballer des faux bidons de lait dans les fêtes anciennes, tirer une carriole pleine de mômes énervés, porter un bonnet ou un pantalon. Pour survivre, faut juste pas te regarder dans une glace - sinon tu meurs de honte. La crèche, c’est vraiment pas le pire des job. Si le gars qui a été embauché pour faire le bœuf n’est pas trop nouille, c’est même un bon moment. T’as les fesses au chaud, les sabots manucurés, tu baisses les yeux l’air humble, tout le monde te dit que t’as le regard de Jamel Debbouze et qu’ils veulent t’adopter. Les mioches te tendent tous le même brin de foin comme si c’était une tartine de caviar, le brin sur lequel t’as justement uriné et qui est le dernier que t’es prêt à avaler. Quand tu bailles, ils écarquillent les yeux sous leur cagoule. Et quand tu braies, ils sautent de frayeur dans les bras de leur mère.  Fendard!
Si y’avait des crèches vivantes à Pâques, à la Saint-Valentin et le 14 Juillet, je signerais tout de suite!


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